A l’issue de quelques semaines de divertissement passées dans la station recherchée de Newport, John Lennox, veuf fortuné de trente-cinq ans, se fiance avec la belle et convoitée Marian Everett, jeune fille dont il est tout à fait amoureux et qu’il idéalise. Rencontrant un jour chez un ami commun un peintre d’un extraordinaire talent, Stephen Baxter, réalisant un tableau dont la figure féminine lui fait étrangement penser à sa fiancée, Everett décide d’embaucher Baxter pour lui faire exécuter le portrait de Marian. Mais miss Everett est-elle la jeune fille qu’a imaginé son fiancé? Quelles relations exactement ont eu entre eux Baxter et Marian, lors de leurs précédentes rencontres, en Europe? Comment expliquer cet étrange pouvoir de la peinture de génie de faire remonter ceux qui la contemplent en-deçà même des apparences?

 

Quelle est la genèse d’une oeuvre? Comment et à partir de quoi produit-on un chef d’oeuvre? Le tableau est-il le miroir du sujet peint ou bien le point de vue du peintre sur le sujet? Sous couvert d’une histoire de flirt et de mariage, qui reste le sujet dominant de ses histoires de jeunesse, James entame dans ce récit une réflexion sur la nature et la valeur de l’art, qui est aussi une réflexion sur la valeur et les pouvoirs de la représentation littéraire. Entre Baxter, Lennox et Miss Everett, une partie à trois se met en place, qui est d’abord une histoire de peinture: le peintre, le commanditaire et le modèle. Mais parce que le désir de peinture en l’occurrence est l’expression ou la transfiguration d’un désir amoureux, c’est aussi le triangle typiquement jamesien de l’amant éconduit, de l’amant ignorant et de la jeune fille désirable et légère dans ses engagements qui vient recouvrir ce triangle esthétique. La peinture est d’abord affaire de désir. L’art prend sa source dans la vie. Et le génie est cette capacité à produire des oeuvres qui sous couvert de légèreté et de fantaisie nous ramènent au sérieux de la vie. En contemplant le portrait de Miss Everett, Lennox prend conscience que la jeune femme dont il est amoureux n’est que le produit de sa représentation. L’artifice artistique est là pour souligner l’écart entre le modèle idéalisé et la jeune femme réelle.

Un autre qu’Henry James aurait pu choisir de dispenser quelque chose comme une leçon théorique sur ce pouvoir de l’oeuvre d’art à souligner l’artifice de nos représentations des êtres et des choses par le moyen d’un oeuvre plus vraie que le regard que nous posons sur ce que nous appelons le réel. Au lieu de cela, le grand écrivain américain met en scène une histoire où les points de vue de l’art et du désir se mêlent: le peintre Baxter est l’un de ceux envers qui miss Everett s’est engagé avec légèreté; Lennox est aussi un home de goût, qui s’y connaît en peinture. A partir de là, leurs rapports sont piégés. Que vaut une discussion sur le pouvoir de représentation de l’art quand les deux interlocuteurs sont intéressés par la personne physique du modèle? Et de quoi, de qui parlent-ils, quand ils parlent du portrait? A quoi mesurer (le fantasme, le sujet, sa propre histoire ou ses désirs) la juste adéquation de la peinture et du modèle? Révélant à Lennox qu’il n’aime pas celle qu’il croyait aimer, ce fascinant portrait, qui a le pouvoir de mettre à nu la véritable nature de celle qu’il peint, finira comme substitut symbolique, lacéré par les coups de couteau de Lennox. Mais l’histoire ne dit pas pourquoi: par désir de tuer, au moins symboliquement, celle qu’il épouse? par désir de voir disparaître ce tableau responsable de la fin de ses illusions? Au lecteur de choisir la juste adéquation entre le récit, autre forme de représentation, et la vérité de l’histoire représentée.

auto-challenge Henry James: n°7

4 Comments on Henry JAMES: L’Histoire d’un chef-d’oeuvre

  1. J’ai commencé récemment « le chef-d’oeuvre inconnu » de Balzac, un peu laissé de côté mais je compte le reprendre prochainement. Je lirai dans la foulée celui-ci alors. Peut-être aimerais-tu lire aussi « le portrait de madame Charbuque ? ». Je ne l’ai pas encore lu mais il a beaucoup plu à Lilly et à Nanne notamment.

  2. Avatar Cléanthe dit :

    @Lou: Je ne connaissais pas ce texte. Merci pour le conseil. A côtés des James, dont je peine à tenir à jour mes notes sur ce blog, je suis plongé en ce moment dans les presque 2000 pages de
    « Joseph Balsamo », avec l’idée de poursuivre au-delà avec les 3 autres pavés qui constituent l »Histoire d’un médecin. J’essaierai donc jeter un coup d’oeil à ce « portrait » quand je serai sorti de
    l’océan dumasien.

  3. Génial ! Je viens de découvrir « Washington Square » que j’ai beaucoup aimé, il va falloir que je note tous ces titres… J’espère qu’ils n’existent pas qu’en Pléiade (tu l’as peut-être écrit quelque part, je vais aller te lire plus en détail !)

  4. Avatar Cléanthe dit :

    @Kathel: Certaines nouvelles existent en poche, et c’est déjà une jolie façon d’entrer dans l’oeuvre de James, d’autant que certaines nouvelles sont déjà de petits romans: « le tour d’écrou », « les
    papiers d’Aspern », « le dernier des Valerii »… C’est par ces textes que j’ai découvert James il y a déjà quelque temps. Mais pour les avoir toutes (112 nouvelles), il faut se procurer la Pléiade –
    et encore: seuls les deux premiers volumes (sur quatre) ont été publiés; aucune date n’est encore fixée pour les deux suivants.

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