L’action se déroule au début des années 1860, au nord des Etats-Unis, déchirés par la guerre de Sécession. La veille de partir sur le front, le lieutenant Ford demande la jeune pupille de sa mère en mariage, Elisabeth, une jeune fille aussi superficielle que jolie. C’est le temps des espérances. Ford rêve de l’unité de la patrie retrouvée, à quoi conduit le désordre temporaire de la guerre. Pendant plusieurs mois Lizzie, prenant son rôle à coeur, aime ressasser la promesse échangée au cours d’une promenade enchanteresse dans la campagne américaine. Seulement, un rôle n’est qu’un rôle. La guerre conduit Ford jusqu’au bout du sien, après avoir été blessé grièvement lors d’un accrochage avec les troupes confédérées. Sa mère, Mrs Ford, aussi, dévouée jusque sur le champ de bataille aux soins donnés à son fils et à son unité. Mais c’est surtout Lizzie qui nous intéresse, puisque c’est elle qui tient le coeur de cette histoire, mais un coeur instable, partagé entre les rôles qu’on réserve ordinairement aux jeunes filles romanesques: entre le dévouement à un fiancé promis à la mort et la séduction d’un rival peu scrupuleux rencontré à l’occasion d’un voyage d’agrément dans la grande ville industrielle de Leatherborough.

Je poursuis mon exploration des nouvelles complètes d’Henry James. Après l’historiette à la française, un mini-roman américain. Même si cela reste encore une oeuvre de jeunesse, la plupart des grands thèmes jamesiens sont déjà là: l’aspiration à la stabilité de personnages naïvement exaltés, la recherche d’un état de béatitude, le sentiment de la faute qui précède la faute elle-même; tout ceci s’exprimant en des phrases qui font trouver au psychologue James le ton des plus grands moralistes: « Comme la plupart des gens faibles, elle était contente de pouvoir sortir du courant de la vie au moment où celui-ci s’accélérait et invitait à l’action. […] Même pour une âme sensible, il y a un certain plaisir intense et secret à rester au sec sur le rivage, près des troupeaux qui ruminent, et à observer le flot rapide et tourbillonnant – un plaisir qui console d’avoir perdu sa dignité. »

Relevée par le contre-point ironique du narrateur, cette histoire américaine (dont la notice par exemple s’attache à relever ce que son auteur doit au grand prédécesseur, Hawthorne) est d’abord un récit d’atmosphère centré sur les impulsions contradictoires de son personnage principal. Une brillante et efficace synthèse du romanesque et du réalisme.

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