Courbet réaliste? L’histoire de l’art du XIXème siècle aime à abuser de ces raccourcis simplificateurs. Et le public, conforté par l’organisation de nos musées nationaux (pour se faire par exemple une idée de l’extraordinaire effervescence artistique du XIXème, il faudrait passer plusieurs journées à courir du Louvre, qui est d’abord un musée des Beaux-arts, organisé par écoles, à Orsay, qui privilégie la présentation historique et n’a guère le soucis d’établir des ponts entre des artistes qu’il isole dans des salles différentes), le public donc retient souvent de ce siècle, quelques grandes catégories auxquelles il identifie habituellement le nom des grands artistes. Courbet serait donc le représentant du mouvement réaliste, un nom à graver au-dessus de l’entrée de la salle consacrée, dans les musées, à l’exposition du réalisme. D’autant que Courbet présente un avantage, en regard des écrivains du mouvement qui, eux, ont toujours refusé le qualificatif (on connaît la mauvaise humeur de Flaubert devant le mot de Champfleury), puisque non seulement il l’accepte, mais que parfois il en rajoute, recouvrant par ses discours et celui de ses amis (Proudhon, Castagnary, etc…) la compréhension d’une oeuvre qui, au-delà du simple rendu d’une réalité, a su explorer les grandes oeuvres du passé et s’ouvrir à la manifestation d’une sensiblité très profonde.

C’est l’intérêt de la monographie de Bruno Foucart que de savoir remettre l’oeuvre à sa place. Peintre du laid ou de l’ignoble? ou bien républicain bafouant les stupres du second Empire, socialiste glorifiant la peine du travailleur? Ce sont les qualificatifs de l’époque. L’oeuvre, elle, nous dit, en deçà des discours, qu’il y a, à côté du républicain sincère, un peintre qui n’a cessé sa vie durant de copier les grands maîtres, l’artiste de nus superbes, à l’intense suggestion érotique, de scènes de chasse où éclate l’amour de la vie animale, de paysages qui sont autant de plongées dans le sein de la nature, bref l’un des grands peintres lyriques du XIXème siècle.

De L’après-dînée à Ornans et de l’Enterrement, on retient le refus de toute idéalisation. Courbet, d’abord, est un oeil, un homme qui su, dès le départ, affirmer sa manière forte en se distinguant à la fois d’Ingres (l’idéalisation du trait) et de Delacroix (celle de la couleur), renvoyant donc dos à dos les débats de l’époque entre partisans de l’histoire et romantiques, entre dessinateurs et coloristes. Mais est-ce pour autant un artiste qui ne pense pas? Sans doute pas. L’organisation de l’espace dans l’Enterrement, les citations de la peinture espagnole, la présence de certains motifs tel que le crâne au bord de la tombe, cette présence à la fois de la matérialité, de la lourdeur des corps et du passé de la peinture qui feront également la manière d’un Manet, sont les éléments d’une méditation sur l’humain et la destinée humaine.

Passant ainsi d’oeuvre en oeuvre, Bruno Foucart se montre habile à reconstituer les principes de ce qu’on peut bien appeler un grand art: la rupture avec les habitudes visuelles, un réalisme qui est d’abord un retour à l’essentiel, une réforme, un « décapage » du regard, le goût pour une certaine naïveté des compositions. En même temps, on remarquera, à rebours de l’engagement politique de Courbet, la quasi absence dans son oeuvre des tableaux peignant le monde urbain ou la condition laborieuse. Le plus intéressant vient sans doute des passages où est présentée la thèse d’un Courbet lyrique. Le nu, l’autoportrait et le portrait, les scènes de pêche et de chasse, les natures-mortes, par exemple, sont l’occasion de suggestifs commentaires. J’en retiens en particulier ce moment où Bruno Foucart tente d’établir un parallèle entre ces plongées jusqu’au sein de la nature, dans l’intimité humide d’où jaillit la rivière, des représentation de la source de la Loue, petite rivière du Jura, qui coule à Ornans, le village natal de Courbet, et le tableau bien connu de L’Origine du monde.

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