On connaît ordinairement d’André Chastel les grandes fresques de vulgarisation artistique brossant d’un trait sans concession et synthétique l’histoire de l’Art italien, sa spécialité, ou celle de l’Art français, oeuvre tardive que la mort laissa inachevée. Ceux qui sont plus âgés que moi se souviennent peut-être de ses chroniques publiées dans Le Monde. Mais on passe souvent à côté de ses articles à l’objet en apparence spécialisé, mais où s’exprime vraiment la manière du grand historien de l’art. Pendant des années, André Chastel s’est intéressé à Palladio. Palladiana est le recueil de ses articles.


Il faut accepter d’entrer dans le détail d’une oeuvre et rendre sa part à la précision historique. Telle pourrait être la leçon du très beau livre d’André Chastel que vous apprécierez forcément si vous avez aimé vous aussi vous promener de villa en villa dans la campagne de Vénétie ou laisser traîner vos pas dans la suggestive ville de Vicence.


Il serait un peu laborieux cependant d’énumérer ici chacun de ces articles. Mais le détail en est pénétrant. On pourrait résumer les thèses de Chastel à une série de mises au point, un peu dans le genre du livre sur Mona Lisa dont je rendais compte il y a quelques mois, des coups de gueule si l’on veut, enrichissant la représentation que nous pouvions nous faire de cet artiste majeur non seulement dans l’histoire de l’architecture italienne, mais pour son influence au-delà en Europe. Le premier article, intitulé tout simplement Andrea Palladio, est symptomatique de la méthode d’André Chastel: l’historien s’y attache à définir ce qu’il en est véritablement du classicisme de Palladio, mesurant au passage le retentissement ambigu de l’artiste en France, de la fin du XVIème siècle à l’aube du XIXème. Car il y a plusieurs façons d’être classique. L’antique, chez Palladio, n’est jamais une rêverie archéologique ou culturelle, mais un manifeste pour une architecture moderne. Ainsi s’explique sans aucun doute les modification du goût palladien de Jacques Androuet Du Cerceau, qui l’admire, à Mansart, incarnation pourtant du classicisme français, qui l’ignore, et jusqu’à Ledoux qui y trouve la grammaire d’un langage utile pour rompre avec les formules classicisantes sclérosées du XVIIème siècle.


Le deuxième article, procédant lui aussi du détail, s’interroge sur la curiosité d’un art intimement régional (vénitien, ou plus exactement vénète, puisque Palladio ne trouva jamais sa place à Venise, dont le vocabulaire architectural est toujours demeuré médiéval) ayant bénéficié d’une extension cosmopolite (le palladianisme britannique et américain du XVIIIème siècle). Les articles suivants permettent par exemple de définir certaines caractéristiques de l’art de Palladio (la composition en fugue, le goût de la complication et de la transformation, Rome réinterprétée à la vénitienne), d’éclaircir la question des rapports de l’architecte avec le maniérisme, commentant notamment le rôle qu’il joua dans l’organisation des fêtes religieuses et politiques, son goût pour la scénographie, art éphémère, mais dont la leçon continue à s’exprimer dans le teatro olimpico de Vicence.


Mais ce sont deux passages en particulier qui se montrent les plus convaincants. Le « nu » de Palladio est sans doute l’article le plus important du recueil. En mettant en évidence la prédilection de Palladio pour les surfaces simples, nues, sans ornement sculpté ni pictural, telle qu’on l’a lit notamment à l’intérieur des édifices religieux, André Chastel sait faire surgir le portrait d’un homme épris de simplicité et d’humilité, de dépouillement. C’est ce que j’admire chez Chastel: cette capacité à nous faire, en quelques mots, toucher les principes d’un grand art. Le lisse, la blancheur permettant à la lumière de ruisseler sur le nu des murs clairs, des édifices conçus comme des blocs homogènes, lumineux, et jusqu’à l’ennoblissement des demeures civiles par transposition des techniques des édifices religieux: tout ceci mérite d’être lu tel que l’évoque Chastel. C’est la leçon d’un historien qui a d’abord beaucoup fréquenté les oeuvres, un homme de grande sensibilité ayant su se laisser émouvoir par elles. Si l’on aime donc cette manière de parler de l’art et de nous rendre intelligent en même temps que de développer notre capacité à ressentir les oeuvres, on lira avec grand plaisir l’autre article important du recueil: Palladio et l’escalier. Dans ce texte, toute la manière d’André Chastel s’exprime avec brio, qui nous apprend à concevoir à sa juste mesure cette forme méprisée de l’art de Palladio, en regard des exemples français prestigieux de Blois ou de Chambord, mais qui a été aussi une question italienne, bien que l’Italie la pose à sa manière (Michel-Ange au Capitole), et nous donne les moyens de situer les différentes solutions inventées par Palladio (escamotage de l’escalier intérieur, escaliers extérieurs traités comme de simples rampes, goût momentané pour la forme ovale) dans l’histoire d’une structure dont André Chastel nous dit qu’elle est le facteur dynamique de l’architecture occidentale jusqu’à la tour Eiffel (qui le remplacera par l’ascenseur).


Au final, on pourrait résumer les mises au point d’André Chastel à deux principes. Il faut d’abord se garder de confondre Palladio et le palladianisme, mouvement à lier à la diffusion du néo-classicisme en Europe, qui dit quelle a été l’influence durable du grand vénitien, mais en méconnaît le caractère justement proprement vénitien et méditerranéen. Il faut se garder aussi de concevoir un Palladio trop « solaire », abstrait, romain, en oubliant que le retour à l’antique, chez lui, est davantage le stimulant d’un parti-pris résolument moderne d’adaptation des formes architecturales aux conditions de vie nouvelles de la société vénitienne de son temps. En ressituant donc l’artiste dans son contexte, Chastel nous permet d’aborder des questions qu’avaient fait oublier l’image d’un Palladio abstrait: où se situe exactement Palladio entre Rome et Venise? Quelle est la part des préoccupations maniéristes dans un art qui, à première vue, n’a rien de l’expression maniériste? Quelle place occupent dans cet art l’ostentation, la parade, le cérémonial, le théâtre?

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