Imaginez que la science en soit parvenue au niveau de rêver soigner toutes les maladies, les handicaps, au point d’envisager même inventer un traitement contre le retard mental. C’est à ce programme expérimental que se prête Charlie, un simple d’esprit, de 32 ans. Les succès de la thérapie sont rapides. L’homme bientôt se développe intellectuellement. Mais les rêves de la science ne sont-ils pas toujours les mêmes depuis que l’homme existe, un effort précaire de prendre en main son destin? Et que se passerait-il si Charlie, parvenu à une intelligence supérieure, découvrait que son destin justement est lié au fait que les effets du traitement qu’on lui a proposé ne sont que temporaires?


Ce sont les comptes-rendus de Charlie qui font le roman. Algernon est le nom de la souris de laboratoire qui le précède dans ce parcours et à qui le jeune homme, évidemment, ne tarde pas à s’attacher. Jusqu’au moment où la belle mécanique initiale commence à s’enrayer: les facultés supérieures de la souris Algernon déclinent. Commence alors pour Charlie le drame atroce d’un homme qui, en pleine conscience, se sent retourner à l’état d’idiot.


Il ne faut peut-être pas trop prendre au sérieux le sigle SF qui figure sur la couverture, surtout pour ceux que le genre rebute. Si vous ne lisez qu’un seul roman de science-fiction dans votre vie, je crois que ce doit être celui-là. Ici, point de fusées, extra-terrestres, voyages dans le temps ou autres paradoxes dystopiques, mais le simple face à face d’un homme et de lui-même, d’un homme et de son destin, figuré sous la forme de ce rapport singulier du patient (Charlie, une sorte de cobaye) avec un autre cobaye (la souris Algernon).


Toute l’émotion, car il s’agit vraiment d’un roman émouvant, prompt à vous arracher des larmes, naît du mode narratif adopté. Au début de l’histoire, Charlie s’exprime avec la naïveté d’un enfant. Le regard qu’il porte sur le monde est naïf. Sa syntaxe et son orthographe sont rudimentaires. Incapable de concevoir le mal, il ne se rend pas compte des moqueries dont il fait l’objet. Sympathique, volontaire, il rêve de devenir « un télijan ». Après l’intervention médicale, on suit de l’intérieur ses progrès. On l’accompagne dans l’assimilation des connaissances, dans sa compréhension de ce qu’il a été, brimades incluses. On assiste à la conscience de sa transformation. Devenu en un temps record un brillant scientifique, il se plonge dans l’étude du processus qui l’a sauvé, jusqu’à en découvrir la faille. On vit alors avec lui son dépérissement.


Si l’expérience est passionnante, c’est en raison de la capacité du personnage à porter en filigrane dans son histoire l’histoire de tout être humain, à la manière d’une sorte de créature de Frankenstein contemporaine: les balbutiements de l’enfance, le chemin vers l’âge adulte, l’accomplissement, puis le déclin et l’effondrement final. Le fait qu’il ne parvienne à vivre son amour avec Alice Kinnian, son ancien professeur aux cours pour adultes attardés, qu’au dernier moment, quand tout est joué et qu’il sait aller vers un dépérissement certain, rajoute à ce portrait, en convoquant le thème de l’évanescence de toute chose.


La fin du récit est sans doute le moment le plus bouleversant: tout aussi impuissants que le personnage dont nous lisons l’histoire racontée par lui-même, nous accompagnons ses échecs, ses raisonnements de plus en plus approximatifs, son incapacité à comprendre ce qu’il a écrit quelques temps plus tôt. Bientôt nous voyons sa langue redevenir naïve et réapparaître les fautes d’orthographe. Sa dernière pensée sera pour la petite souris: Si par hazar [sic] vous pouvez mettez quelques fleurs si [sic] vous plait sur la tombe d’Algernon dans la cour».

4 Comments on Daniel KEYES: Des fleurs pour Algernon

  1. J’ai été déçu par ce roman. L’intrigue de base est alléchante mais au final, je trouve ça brouillon, tant du point de vue du style que du développement. Déception, donc.

  2. @Nicolas: Je comprends ce que tu dis du syle et du développement. Mais c’est au contraire la rapidité du propos, son côté peut-être un peu schématique qui m’a fait apprécier le livre, comme ceux
    d’autres auteurs classiques de la science-fiction ou du roman policier, Asimov ou Chandler par exemple, chez qui je retrouve ces qualités.

  3. J’ai beaucoup aimé: elle est terrible cette descente aux enfers, d’autant plus que le personnage a au départ pleinement conscience de ce qu’il va lui arriver. Terrible et magnifique!

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