Envoyé au bagne de Cayenne parce qu’il a vaguement été mêlé aux émeutes de 1851, qui ont suivi le coup d’État, Florent parvient à s’échapper et à rejoindre Paris. Le voici, en 1858, hébergé par son demi-frère, Quenu, qui, marié à Lisa Macquart, l’une des sœurs de Gervaise (L’Assommoir), tient boutique de charcutier près des nouvelles Halles de Baltard, grandiose vaisseau d’acier et de verre, qui est sans doute le personnage principal du roman. Orphelin, Florent a élevé seul son demi-frère, en s’épuisant à donner des leçons. Et celui-ci l’accueille à bras ouverts, prêt à lui fournir durablement le gîte et le couvert. Florent est l’incarnation du désintéressement: il refuse sa part sur l’héritage de l’oncle Gradelle et bientôt se dépossède de la plus grande part de son salaire au profit du ménage de l’homme qu’il remplace comme inspecteur au pavillon de la marée. Type même de l’idéaliste impuissant, il devient rapidement le leader d’un petit groupe de beaux parleurs qui se réunissent dans l’arrière salle d’un café où ils critiquent le régime et rêvent d’insurrection, mais dont les activités sont soigneusement contrôlées, à leurs dépends, par la police.

Cependant la Halle a sa loi. Ici bat le vrai cœur de Paris, métaphore d’une petite bourgeoisie commerçante que le désir de manger, d’engraisser éloigne de la critique du régime. Car celui-ci a su trouver le moyen de faire de la politique avec les instincts premiers: donner à chacun sa pitance quotidienne ou du moins la mettre en scène dans ce superbe temple du goût colossal où officient d’imposantes personnes aux dimensions généreuses. Jamais vraiment admis, sans doute parce qu’il est trop maigre, et qu’ici on lit l’honnêteté d’un homme sur son tour de ventre, Florent doit endurer les vexations des commerçantes, les ragots orchestrés par la mère Saget. Mais surtout, il devient bientôt suspect à sa belle-sœur, qui finit par n’aspirer plus qu’à une chose: éliminer Florent et savourer le calme revenu. Tout est réuni pour que les Halles libérées de l’agiteur inoffensif, Florent puisse être renvoyé d’où il vient: au bagne de Cayenne.

Le Ventre de Paris est le roman de la clôture, ou encore de l’exclusion. Les Halles, dans leur gigantisme exubérant, comme le sont les ventres, les seins, les chairs de ceux qui y officient donnent l’image d’une société repliée sur elle-même qui se nourrit autant de racontars que de victuailles et dont les réussites, les fantasmes, les querelles sont le véritable soutien du régime impérial, une forme de bonne conscience trempée dans le sentiment de ses mesquineries oblitérant la vraie violence que le régime fait subir à ceux qui n’entrent pas dans le rang. Ainsi le maigre Florent ne sera jamais admis dans ce monde, parce que dans cet univers la maigreur elle-même devient suspecte, comme le signe d’une résistance à l’abandon de soi au «bonheur» impérial et aux charmes de l’accumulation: toujours plus d’argent, de nourriture, de graisse.

La leçon pourrait sembler systématique, caricaturale, comme elle l’était dans le précédent roman. Loin de là. Ici Zola trouve enfin le ton pour dénoncer un imaginaire social dont il nous donne les moyens de ressentir, dans le même temps, de l’intérieur, les idéaux, les ambitions, la sensualité qui le nourrissent. On prend plaisir au spectacle de ces grosseurs. Il y a, sous la plume de Zola, comme une érotique grasse… ce qui n’est pas un mal, puisque pour nous c’est la maigreur qui est devenue la norme et que dans notre monde les gros pâtissent de ce regard content de soi, moralisateur que, dans le roman de Zola, Florent subit. Depuis Rubens et ses rondeurs souveraines, je crois qu’aucun artiste n’avait su peindre avec autant de bonheur les charmes de l’embonpoint.

C’est justement ce modèle de la peinture qui, je crois, donne tout son prix au roman. Autorisé par la présence de Claude Lantier, l’autre maigre de ce livre, qui sera le héros de L’Oeuvre, et vient chercher auprès des Halles de Paris, le motif de ses tableaux, c’est-à-dire une forme de satisfaction qui ne se consomme pas, Zola se transforme ici en peintre, mais un peintre moral qui n’a pas oublié qu’un étal de poissons, des raisins tombant en grappes, un plat de rouelles de porc ou de boudin peuvent contenir une leçon aussi grande que toutes les peintures d’histoire. Peintre de nature morte, le Zola du Ventre de Paris fait des clins d’œil souvent du côté du peintre de vanités. Il faut se méfier de cette nourriture envahissante dont la description fait l’objet de plus de la moitié du livre. Ces fromages trop faits, ces fruits dont le parfum entête, ces poissons dont l’odeur s’accroche à la peau, ces viandes auxquelles il ne manque presque rien pour qu’elles tirent au violet nous rappellent ces toiles du XVIIème siècle où le spectacle apparent d’une table triomphante est relativisé par la présence d’une mouche, d’un pétale prêt à tomber, d’un petit point de pourriture qui paraît dessous la croûte d’un pâté.

2 Comments on Emile ZOLA: Le Ventre de Paris

  1. Belle entreprise que cette lecture chronologique des Rougon-Macquart. La Curée n’était pas mon favori, je préfère effectivement les talents (un peu pesants parfois) de créateur d’atmosphère totale de Zola, le Paradou de l’abbé Mouret, la monstruosité dans la bête humaine… Quel regret de les avoir tous si vite dévorés, la relecture n’a pas la même saveur, hélas.

  2. Tu as raison, je me demande en effet si Zola est un auteur qu’on relit. Enfin je vais voir ce que cela donne, quand j’arriverai à eux, avec les cinq titres que j’avais déjà lu.

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