Dans le monde de Thursday Next (Jeudi Prochain!), gentiment uchronique, les livres occupent une place à part. Objet de culte, de convoitise, la littérature structure les rêves et la vie des citoyens. Il faut dire qu’il serait difficile qu’il en aille autrement, tant ce monde lui-même nous fait penser à un livre: loups-garous, guerre qui s’éternise, voyages dans le temps, un rôle de super-méchant digne du plus caricatural des comics américains, tous les ingrédients sont ici réunis d’un surprenant collage mêlant références littéraires ambitieuses et traces de la culture de l’entertainment contemporain. C’est dire que lorsque l’on apprend qu’un dangereux méchant a trouvé le moyen de pénétrer dans les romans et qu’après avoir supprimé un personnage secondaire de Martin Chuzzlewit, il vient maintenant d’enlever Jane Eyre, la réaction est à la hauteur de l’événement. Il ne faudra rien de moins que le courage de Thursday Next pour que tout dans le roman de Charlotte Brontë revienne à sa place… ou presque!

Jasper Fforde nous promène dans un monde structuré comme une Convention ou un Club de lecteurs anglo-saxon. Imaginez, aux carrefours, des automates débitant contre une petite pièce des monologues de Shakespeare. On se réunit dans des bars au décor des romans de Lewis Carroll. On demande à changer de nom, pour porter celui de son écrivain préféré. Les clins d’oeil sont fréquents aux formes de la culture populaire: cette apparition de Thurday devant elle-même, dans une chambre d’hôpital, au volant d’une voiture de course rutilante surgie de nulle part pour la prévenir du futur ne pourra pas ne pas vous faire penser à cette scène bien connue du film Retour vers le futur.

Mais comme Jasper Fforde est subtil et qu’il se plait visiblement à amuser un public boulimique comme lui de toutes les sortes de livres, on s’amusera aussi de l’insertion en tête de chaque chapitre d’extraits de mémoires, lettres, interview rédigés par les personnages de l’histoire au premier rang desquels le super-méchant qui signe un suggestif Plaisirs et profits de la dégénérescence, ou Thursday Next, dont on se demande ce que sont ses inutiles Mémoires puisque le roman est déjà lui-même écrit à la première personne. On s’amuse de ce feuilleton qui vient égailler les rencontres de Thursday avec les différents protagonistes de l’enquête, passage obligé de tout roman qui suit de près ou de loin la forme du récit policier, sur la paternité des oeuvres de Shakespeare, dont on finira par connaître la solution, extravagante, loufoque, et dans le ton finalement du roman. Et puis la description, de l’intérieur, de Jane Eyre, dans un ton assez proche de celui de ce romantisme exacerbé ne pourra qu’enchanter ceux qui se souviennent avec plaisir du roman de Charlotte Brontë.

Un dernier point enfin que je laisse en suspens, pour ne pas tout vous dire: que pensez-vous de cette étrange ressemblance entre les personnages, les situations et la structure du roman de Jasper Fforde lui-même et ceux du roman de Charlotte Brontë? Comme ce volume est le premier d’une série semble-t-il prometteuse, je ne sais s’il faut y voir là plus qu’un divertissement supplémentaire, ou l’indication d’une suite possible de l’histoire.

6 Comments on Jasper FFORDE: L’affaire Jane Eyre

  1. Avatar Karine :) dit :

    Je découvre ton blog en passant par chez Lou! J’aime beaucoup Jasper Fforde, j’ai adoré le premier et le troisième mais j’ai moins aimé le deuxième. J’adore surtout les jeux de mots à n’en plus finir (il faudra d’ailleurs que j’essaie en français pour voir ce que ça donne) et son monde complètement fou. Dans le 2e tome, il m’a manqué un petit quelque chose, par contre.

  2. Avatar Cléanthe dit :

    Je découvre ton blog en empruntant le même chemin (merci Lou!) et te remercie de ton commentaire. Ce que tu dis du troisième Fforde va peut-être me pousser à aller voir plus loin. Le deuxième ne me
    déplait pas, mais je n’y retrouve rien de ce qui m’avait amusé dans le premier. Du coup, depuis une semaine, je traine un peu dans ma lecture. Je penses le finir ce soir, à moins que l’envie me
    prenne de pousser jusqu’au bout l' »Histoire du siège de Lisbonne », commencé ce matin. Un chef-d’oeuvre!

  3. Avatar canthilde dit :

    Un livre complètement délirant ! Les deux suivants se dispersent un peu, je trouve, mais on s’amuse toujours beaucoup. Il paraît qu’il vaut mieux maîtriser son Shakespeare pour les derniers tomes…

  4. Avatar Cléanthe dit :

    J’ai commencé le deuxième. Je ne sais pas si je vais me précipiter sur le troisième. Dommage: une série qui s’essouffle bien vite me semble-t-il.

  5. A priori, ce livre n’est qu’un prélude et la série est déjà bien entamée.

  6. Avatar Cléanthe dit :

    Je suis en train de lire le deuxième volume, qui me semble bien moins convaincant.

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