Mois : juin 2008

Jacques CAZOTTE: Le Diable amoureux

Ce sont déjà les lieux du roman gothique: l’Italie, et en particulier Naples, les grottes de Portici, Venise, la route de l’Espagne par Turin et Lyon, puis une accueillante demeure en Estremadure qui n’est peut-être qu’une apparition. Sur cet itinéraire, don Alvare, commandant aux gardes du roi à Naples, va faire l’expérience des mille et un volutes du surnaturel. Initié à la cabale par son ami Soberano, don Alvare invoque le diable dans les grottes de Portici. Che vuoi? l’interroge la monstrueuse tête de chameau sous les traits de laquelle Béelzébuth apparaît. Sûr de la domination qu’il peut exercer sur les esprits, don Alvare ordonne à Béelzébuth de le servir, d’abord sous la forme d’un épagneul, ensuite sous les traits de Biondetto. Mais le séduisant Biondetto se révèle bientôt être une femme…

C’est un roman fantastique qui peut plaire simplement pour l’ambiance assez singulière qui s’en dégage, une sorte de merveilleux et d’érotisme mêlés, dans le goût des Mille et une nuits, en plus sulfureux sans doute. C’est aussi comme l’auteur nous en prévient un texte symbolique: jeux de l’ombre et de la lumière, composition du matériel et du spirituel, omniprésence de figures sacrées telle celle de la Trinité, organisation d’un monde de correspondances, telles sont quelques unes des contraintes, tirées de la tradition ésotérique, selon lesquelles le récit s’organise. On y lira enfin à mots couverts une condamnation de la philosophie des Lumières: don Alvare est le fils de son temps, un esprit fort qui croit pouvoir exercer sa domination et se leurre lui-même des faux semblants que sa raison produit.

Alexandre DUMAS: Le Chevalier de Maison-Rouge

Par une soirée semblable à bien d’autres soirées du temps de la Révolution, Maurice Lindey, jeune garde national et républicain reconnu, offre sa protection à la jeune Geneviève Dixmer, dont tout l’éloigne, en particulier l’engagement politique. Mais la jeune femme est superbe et sans doute pas insensible non plus à l’élégance du jeune homme. Pour le remercier, la belle inconnue offre même un baiser, et une bague. A partir de là, une mécanique inexorable s’enclenche. On est en mars 93: la Terreur est imminente. La position de Maurice qui le place régulièrement de garde auprès de Marie-Antoinette, emprisonnée au Temple, en fait une fréquentation recherchée par les royalistes qui gravitent autour de Geneviève, conduits par le mari de la jeune femme et par le mystérieux chevalier de Maison-Rouge, qui ont juré de délivrer la reine. Maurice pourra-t-il longtemps décider de ne pas choisir entre l’amour et la politique? D’autres héros que lui, chez Dumas, se seront pendant longtemps tenu à ce parti chevaleresque. Mais y a-t-il place encore pour quelque chose de chevaleresque en ces temps troublés de Révolution?

Ce n’est sans doute pas le meilleur Dumas. Et peut-être même pas un Dumas du tout, tant il semble que la part de l’auteur ait été réduite par rapport à celle laissée ici à la collaboration de Maquet. Je crois l’avoir déjà dit, on reconnaît assez bien dans ses romans ce qui est de Dumas et ce qui est d’un autre. Dumas a le génie des dialogues et des transitions, de l’enchaînement des intrigues. Maquet dans ces matières est plus poussif. Parce qu’il manque ce qui fait souvent le prix des romans de Dumas, ce Chevalier est donc un bon feuilleton, mais qui ne se distingue pas assez du commun de ce qui se publiait à l’époque.

Pourtant j’avais envie depuis longtemps de le lire, à cause de son titre, que je trouve admirable et aussi de cette ambiance de capes et d’épées transportée au beau milieu de la Révolution française, c’est-à-dire à l’aube de la Terreur, qui, en fauchant tout azimuts, fera en sorte qu’on manque singulièrement de personnel pour ce genre de rôle. Il y a quelque chose d’ambigu dans le regard porté par Dumas sur la Révolution, qui est celui de toute une génération, la génération romantique, obligée de regretter ce temps de l’héroïsme – la société d’Ancien-Régime – à quoi a mis fin cette Révolution qui est cependant la matrice des ambitions et des idéaux de la société moderne.

Enfin il y a cet érotisme contenu, mais qui donne vie au texte, qui fait que si le personnage de Geneviève n’est sans doute pas à la hauteur de la romantique Olympe de Clèves, on prend goût cependant à cette passion capable de sensualité jusque dans la confrontation avec la mort.

Gottfried Wilhelm LEIBNIZ: Discours de métaphysique

Le Discours de métaphysique, remarque Christiane Frémont, l’une des éminentes spécialistes de Leibniz: «est structuré comme une création: on y assiste à la construction du monde.». Cet essai, le premier en forme du système leibnizien, touche un enjeu principal, qui tient dans la question de la nécessité: pourquoi fallait-il que Dieu agisse comme il l’a fait en créant ce monde? Pour répondre à cette question, Leibniz va convoquer trois figures: Alexandre, César et Judas. Car l’urgence de la question peut être comprise en un triple sens. Logique d’abord: Dieu prévoit tout, y compris ce que seront les conquêtes d’Alexandre; de l’idée de perfection divine, Leibniz dégage donc l’idée d’un être dont la notion enveloppe tous les prédicats. C’est ce que Leibniz appelle dans le Discours la notion individuelle du sujet, qui peut rendre raison de tout ce qui lui arrivera, c’est-à-dire dans laquelle les événements, à la manière de la notion individuelle d’Alexandre, sont contenus comme des prédicats. De la logique, on glisse aisément à la métaphysique: car si Dieu voit tout ce qui arrivera à César, cela ne signifie-t-il pas que tout ce qui lui arrive est nécessaire, et qu’il faille renoncer donc à l’idée même de liberté? Sans doute pas, si on prend garde à distinguer ce qui est certain (donc prédictible) et ce qui est nécessaire (qui ne pourrait pas ne pas exister). Avec cette distinction, Leibniz trouve donc le moyen de sauver l’idée de contingence, même si c’est au prix de circonvolutions qui ne convaincront pas tout le monde. Le mot de Kant parlant de la théorie leibnizienne est resté célèbre: «la liberté du tourne-broche»!. Enfin, il y a une question morale: il faudra expliquer aussi que Judas est bien responsable de son crime, et non pas Dieu, quand bien même celui-ci a choisi un monde dans lequel il y a un Judas.

Méditation sur la formule «Dieu agit de la manière la plus parfaite», que vous trouverez à la première page, le Discours est un effort pour produire une métaphysique qui sauve à la fois la foi et justifie la science. L’apport principal est de produire une théorie nouvelle du monde, fondée sur la notion de représentation: il faut que la perfection divine soit lisible dans sa création, que les créatures s’accordent entre elles en un tout qu’on nommera l’harmonie du monde, que Dieu même n’agisse pas hors d’ordre. D’où les métaphores de l’ouvrier, de l’architecte, qui abondent dans ce texte. Et aussi celles de la perspective, du point de vue.

Mais comme le but de Leibniz est de fournir un concept de la représentation qui soit accessible à la raison, l’apologétique ne verse pas, comme habituellement, dans l’énoncé des mystères de Dieu, dont la sagesse ne serait perceptible que dans un acte de foi, mais renforce la perception que nous nous faisons de la cohérence du monde et de l’action divine. Le Discours est tout sauf un traité de bigoterie. Ce n’est pas bonté que d’être le produit de la création arbitraire d’un être bon. Et ce n’est pas liberté, même divine, que d’agir en s’écartant de ce que prescrit la raison. Si la foi a sa place, à côté et au-dessus de la raison, c’est parce que Leibniz a su montrer qu’elle était d’abord une sorte de confiance rationnelle dans l’absolue sagesse divine. Rien n’oppose plus donc la science et la religion. Pour preuve encore ce Discours qui au détour du cheminement proposé sait produire par exemple une théorie physique nouvelle fondée sur la notion de la force (la dynamique) en remplacement, ou plutôt en correction, de la mécanique cartésienne et de ses lois du mouvement. On n’avait jamais aussi bien essayé de dire que la réflexion rationnelle (donc l’observation du monde, la physique, et les mathématiques) peut se montrer la plus courte voie pour conduire à la foi.

Inflation

J’ai cédé dernièrement de nouveau à ma passion, qui consiste à mener la lecture de plusieurs livres de front, en commencer 3 puis 5, puis 10, puis 20, sans jamais rien finir, mais qui permet, en obéissant à un ordre très rigoureux de la progression, de toujours aller de l’avant. Il y le livre que je lis le soir, avant de dormir (Matthias Sandorf de Jules Verne, parce que je n’avais pas envie de laisser retomber le filon aperçu avec l’ouvrage critique de Tadié dont j’ai parlé récemment), celui que j’étudie (Leibniz), celui que je n’oublie pas, mais qui est resté bien trois semaines sur ma table (Andric), celui que je viens de commencer et que j’aurais vite fini au rythme d’une heure chaque matin (Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan). Il y a aussi tous ces textes d’histoire, de sciences humaines, de critique et histoire littéraires dont j’ai dévoré la moitié, et que j’ai abandonné, parce qu’ils ont été remplacés bientôt par de nouveaux textes d’histoire, de sciences humaines, de critique et histoire littéraires tout aussi passionants. En même temps, je picore, ici ou là: quelques pages de Sand, une nouvelle de James, un peu de littérature anglaise aussi, mais  jamais rien de fini. Enfin, et j’en reparlerai peut-être un de ces jours, les souvenirs parisiens de De Amicis, que je lis en italien, grâce à ce magnifique objet que je viens de me procurer, une liseuse, ou un liseur comme vous voulez, un livre électronique, cyberbook, e-book, cybook, qui me permet de lire, avec le confort d’un vrai livre, grâce à son principe de papier et d’encre numériques tout ce que depuis des années j’ai téléchargé ici ou là, sans jamais pouvoir poursuivre ma lecture plus d’une heure sur l’écran de mon ordinateur. Le problème, c’est que pour rajouter une note dans cette bibliothèque, il me faut avoir fini un livre. Et depuis quelques temps, de livre, je n’en finis point!

Jean-Yves TADIE: Regarde de tous tes yeux, regarde!

Vous vous souvenez sans doute du temps où vous dévoriez, enfant, les pages de romans d’aventures. L’île au trésor, Ivanhoé, Les Trois mousquetaires étaient vos livres de chevet. Ce temps où les noms de Walter Scott, d’Alexandre Dumas suffisaient à éveiller cet espoir d’un plaisir démesuré en quoi, comme tout lecteur avide, vous croyez encore aujourd’hui. C’est le même désir qui vous tient chaque fois que vous entrez dans une librairie. Alors, la simple évocation des Voyages extraordinaires de Jules Verne suffisait à vous transporter dans ce monde de la fiction que vous adorez tant. Jules Verne était votre héros. Vous en avez lu cinq, dix, quinze. Jean-Yves Tadié, spécialiste célèbre de Marcel Proust et du roman d’aventure les a tous lu entre dix et treize ans. Les 62 voyages extraordinaires!

C’est fort de cette expérience, que l’historien reconnu de la littérature se penche dans cet essai très personnel, impressionniste sur les grands thèmes des romans de Jules Verne. Une étude critique donc. Vous saurez tout des thèmes de l’île, de la machine, de la robinsonnade. Vous étudierez l’imaginaire maritime de Jules Verne, apprendrez à reconnaître certaines autres problématiques moins connues. Mais cet essai est aussi une sorte d’autobiographie littéraire, dans laquelle Jean-Yves se souvient de ce temps où il lisait Jules Verne. La guerre, les vacances à Montreux en Suisse, le portrait d’une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle. Tadié nous rappelle que derrière le critique il y a d’abord un lecteur. Et comme Tadié en plus est un lecteur boulimique, qui semble avoir tout lu, et un lecteur par certains côtés resté enfant – c’est le prestige de la lecture – cela donne un essai vivifiant, comme je les aime: une fois que vous l’avez refermé, vous n’avez plus qu’un désir, d’ouvrir – et très vite !- de nouveau d’autres livres!