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Cynthia OZICK: Le Châle

undefinedJe ne sais pas comment je pourrais résumer ce livre. Je ne crois pas qu’il doive être résumé. Je dis même qu’il ne le doit pas. Quand un auteur choisit d’écrire sur la Shoah (écrit-on sur la Shoah?) d’une écriture si dense (92 pages), sans concessions, même pas la concession de la beauté de la langue, tellement les phrases parfois, d’une clarté remarquable à l’esprit, restent rappeuses à l’oreille, je pense que c’est une mauvaise action de vouloir le résumer. Il y a des livres qui se prennent comme ils sont, qui se lisent d’une traite, qui se citent, mais ne se résument pas.Nous autres avons trois vies, dit à un moment Rosa, le personnage principal du récit, la vie avant, la vie pendant, la vie après. La vie après c’est maintenant. La vie avant c’est notre vraie vie, chez nous, où nous sommes nés. Et pendant? Ça, c’était Hitler. Le roman de Cynthia Ozick est le récit de ces trois vies.  J’ai lu quelque part qu’un lecteur, à propos d’un de ses autres livres, parlait d’une pelote de laine qu’on déroule. C’est exactement ce qui se passe ici. Le Châle est un diptyque, deux chapitres d’inégale longueur. Le premier, dix pages, fulgurantes, au camp: je vous laisse lire ces dix pages, où Rosa perd son bébé qu’elle dissimulait serré près d’elle, dans un châle. Le second chapitre, trente ans plus tard, raconte deux journées de la vie de Rosa, à Miami, sa folie, l’incapacité de s’intégrer à une société pour qui il n’y a plus que demain, le bonheur qu’on doit s’accorder, les petits plaisirs qu’on doit bien à soi même et pour qui finalement la Shoah n’est plus qu’un objet d’études universitaires.

Avant. Pendant. Après. Grâce au récit de ce pendant qui ne passe pas (pour ceux qui sont revenus des camps, c’est toujours ici un peu le camp; un barbelé n’est jamais innocent, même quand on en entoure la plage privée d’un hôtel chic), Cynthia Ozick nous offre un récit sans concessions hanté par l’ombre des mythologies d’Europe centrale (le golem) et par la nostalgie d’un passé qui ne sera jamais plus.

Cynthia OZICK: Le Messie de Stockholm

undefinedLars est un critique littéraire qui tient dans un journal de Stockholm la rubrique du lundi. Autant dire que personne ne s’intéresse vraiment à cet obscur spécialiste, fin connaisseur des littératures d’Europe centrale, passionné sans compromission. Un parmi d’autres dans cette ville qui a son temple, la bibliothèque de l’Académie, conservatoire de toutes les langues, de tous les livres. Mais Lars a une passion secrète, une mission, une idée fixe: il croit être le fils du grand écrivain Bruno Schulz, juif polonais de Galicie, assassiné par la Gestapo la veille de s’enfuir pour Varsovie. A partir de là, une curieuse quête s’organise à la recherche de la langue oubliée, le polonais, des amours inconnues du grand homme, et de ce manuscrit perdu, Le Messie, grâce à la complicité d’une vieille femme originaire d’Allemagne, Heidi Eklund, qui tient une librairie dans la vieille ville de Stockholm. Mais qui est cette mystérieuse Adela, dont le nom est sorti d’une nouvelle de Bruno Schulz, qui prétend être la sœur de Lars et détenir le précieux manuscrit? Et existe-t-il vraiment un docteur Eklund, médecin de son état, que le mauvais temps ne cesse de retenir à Copenhague?

Autant le dire tout de suite: j’ai moins aimé cet ouvrage de Cynthia Ozick que le précédent que j’avais lu, Un monde vacillant. Peut-être parce que celui-ci est plus démonstratif, tandis que l’autre était moins appuyé, plus subtil. C’est aussi, je pense, parce que dans Le Messie l’écriture est moins polyphonique.

C’est quand même un bon moment de lecture. J’ai apprécié l’évocation de Stockholm, en hiver, la satire du petit monde littéraire et cette quête qui prend des airs parfois de polar littéraire, mais pour vite s’éloigner de là, parce que l’enjeu est ailleurs, que Le Messie de Stockholm n’est pas par exemple le Club Dumas de Perez Reverte: Lars est un de ces fous qui peuplent le monde de Cynthia Ozick, au côté du professeur Mitwisser d’Un monde vacillant, l’homme d’une idée fixe. Décidément, d’un roman à l’autre on retrouve les mêmes thèmes, récurrents: la figure de l’orphelin, l’idôlatrie, la passion pour les livres, à la fois remèdes et poisons, les librairies et les bibliothèques, tout cela bouclé, polarisé, circonscrit par le souvenir de l’horreur nazie. Et cette inflation de passion et de mots par goût de la pureté, de l’origine, d’un sens très pur qui se trouverait dans les livres, quête vaine ou exaltation inutile? La fin à double sens ne nous permet pas de trancher. Comme le dit la quatrième de couverture, c’est cela le talent de Cynthia Ozick: « nous mettre en garde contre les délices de l’illusion littéraire en redoublant ses artifices. »

Challenge ABC 2008

Cynthia OZICK: Un Monde vacillant

undefinedRose Meadows a dix-huit ans, en 1935, quand elle entre au service des Mitwisser. La  jeune fille vient de perdre son père. Elle a du quitter la demeure d’un cousin éloigné (Bertram) qui avait pris en charge les frais de son éducation, mais qui s’est mis en ménage depuis avec Ninel, une militante communiste. Juifs berlinois, les Mitwisser sont des réfugiés qui ont fui le nazisme avant d’échouer aux Etats-Unis. Il y a là le père: le professeur Mitwisser, spécialiste d’une secte juive du IXème siècle. Son épouse: Else, qui a perdu la raison, mais a été autrefois une physicienne de talent. Anneliese, l’aînée des enfants, jeune fille autoritaire à qui est revenue la dure tâche de tenir la maison. Trois garçons turbulents. Et Waltraut, une fillette de trois ans. Jamais très sûre de ses attributions (nurse, garde-malade, ou secrétaire?). Rose suit la famille d’Albany, bourgade au nord de l’Etat de New-York, jusqu’au Bronx, où le professeur prétend pouvoir poursuivre ses recherches, grâce à la proximité de la bibliothèque de New-York.  Il y a enfin un certain James A’Bair qui a été le héros d’une série d’histoires pour enfants mondialement connues et met sa fortune au service de ces exilés sans le sou…C’est le talent de Cynthia Ozick qui parvient à faire un authentique et véritable roman, où le suspense n’est pas absent, de ce qui n’est au départ qu’un rapport de forces confus. Au travers du regard de Rose, qui est la narratrice, nous assistons impuissants, comme l’est Rose, aux heurts et aux malheurs de cette famille à la dérive, de cette forteresse imprenable dans laquelle Rose ne sera jamais vraiment admise, comme un autre monde déraciné ou transplanté, acharné à rester lui-même, mais où chacun est en train de se perdre, voire se détruire.

Ce qui est admirable aussi, c’est le ton polyphonique que, l’air de rien, parvient à produire Cynthia Ozick. Ainsi les histoires se mêlent: au récit de Rose se juxtaposent d’autres récits, celui du passé de Rose d’abord, avant d’entrer dans cette maison, puis de la famille en Europe, à Berlin, des échos de sa fuite périlleuse hors d’Allemagne, l’histoire de James A’Bair et de sa course autour du monde, à fuir ce qu’il est, c’est-à-dire ce qu’avec la célébrité a fait de lui son père, l’auteur des aventures dont, enfant, il fut le héros, l’histoire encore de James et d’Anneliese lorsque le temps sera venu que leur destin se rapproche.

L’auteur multiplie les perspectives de cette façon jamais appuyée qui consiste, par exemple, à commencer un chapitre du point de vue d’un personnage et à l’achever du point de vue d’un autre, comme s’il n’y avait pas de place, dans cet univers romanesque pour l’objectivité, comme si le monde n’était rien d’autre que la juxtaposition des regards que nous portons sur le monde.

Ainsi le monde de Cynthia Ozick est-il un sorte de puzzle dont il faut, une à une, identifier les pièces, un jeu d’apparence dans lequel chacun n’exprime jamais qu’une vérité relative sur l’histoire, un monde peuplé d’exaltés, ivres de radicalité, mais impuissants à faire réussir la représentation du monde pour laquelle ils s’engagent.

Dans cette sorte de roman de formation (la fin est le clin d’œil d’un Balzac new-yorkais), où se mêlent en plus les échos d’auteurs tels que Dostoïevski (voir le thème du parasite), ce morceau de littérature européenne échoué sur le continent américain, mais dont l’humour, lui, est franchement américain, Cynthia Ozick parvient à mettre en perspective avec assurance des réalités ambiguës telles que l’immigration (fondatrice de l’Amérique, mais dont le réfugié, figure tragique, est exclu), l’argent (qui peut être aussi une déchéance), la société démocratique (qui permet tout, mais égalise les conditions et ne reconnaît pas le talent, en particulier celui de l’esprit) et surtout les livres (qui sont à la fois un remède, une consolation, une lunette pour voir le monde, et un enfermement, une drogue, une illusion).