Rejeton de la branche cadette des Médicis, Lorenzo vit dans l’ombre d’Alexandre, duc de Florence, dont il est l’âme damnée et qu’il accompagne dans ses débauches. Mais Lorenzo, naguère étudiant raffiné, admirateur des héros de l’Antiquité, joue un double jeu. En réalité, sa position auprès du duc n’est qu’un leurre: il projette d’assassiner son cousin, afin de permettre aux patriciens florentins de réinstaurer la république et mettre fin à l’infamie. Sur cette première action s’en greffe une deuxième, qui nous raconte les amours d’Alexandre et de la marquise Cibo, qui tente de profiter en vain de sa position auprès du duc pour le convaincre d’adoucir sa politique, cependant que le beau-frère de la marquise, émissaire secret du pape, cherche à prendre l’ascendant sur sa belle-sœur afin d’influencer le duc. Enfin une troisième action nous présente, autour de la famille Strozzi et de son chef Philippe, référence morale du parti républicain, les manœuvres infructueuses, car désordonnées et manquant de détermination, pour s’opposer à la tyrannie des Médicis. Au IVème acte, Lorenzo finit pas tuer le duc, convaincu lui-même de l’inutilité politique de son acte, sans avoir donc pu lever aucune action révolutionnaire. Au Vème acte, nous retrouvons Lorenzo, réfugié à Venise. A Florence, un nouveau Médicis, Côme, est placé sur le trône ducal. Et Lorenzo est à son tour assassiné. La tyrannie est sauve, et Lorenzo est mort!

J’avais lu Lorenzaccio une première fois quand j’étais adolescent, et je me souviens de l’enthousiasme qu’à l’époque avait su susciter le drame. Mais comme je me méfie toujours un peu de mes passions d’alors (il faut que je trouve le temps de mettre en fiche le Matthias Sandorf de Jules Verne et que je dise la déception que cela a été de relire Jules Verne cet été!), donc je m’étais dit que cette lecture était bien là où elle était: dans mes souvenirs d’adolescence. Quelle erreur! Lorenzaccio est vraiment quelque chose de grand. Sans doute le meilleur des drames romantiques, et peut-être l’une des meilleures pièces de théâtre tout court.

Il y a bien sûr ce portrait d’une personnalité troublée, énigmatique à lui-même, comme aux autres personnages et au lecteur, héros en un âge où il n’y a plus de place pour l’action héroïque, où ce n’est plus l’action valeureuse de quelques uns qui peut précipiter les grands mouvements sociaux et mettre en branle l’histoire politique. Portrait donc d’une ambition condamnée et qui se sait condamnée. Portrait de la liberté humaine en condition malheureuse. Voici qui est du plus pur romantisme.

Il y a aussi un talent certain, même du génie à donner la représentation d’une société, de ses mouvements, de ses contradictions, aux différents lieux où se nouent les actions sociales: au palais, dans les demeures des riches familles, mais encore dans la rue, parmi le peuple, où en dehors de la ville, au milieu des bannis. Hugo y est parvenu lui aussi de façon remarquable dans Quatrevingt-treize. Mais Hugo est alors un auteur de soixante-dix ans passés, tandis que Musset est âgé d’une vingtaine d’années.

Finalement je dois à ce petit parcours romantique que j’ai entrepris depuis le début du mois de septembre de bien heureux moments: la merveilleuse lecture de Jane Eyre, dont j’ai parlé avant-hier, et cette étonnante redécouverte d’un drame, qui me fait presque dire qu’il y a finalement dans la littérature française un écrivain qui a su une fois au moins dans sa vie faire aussi bien que Shakespeare. A suivre.