Yasmina REZA: « Art »

Published by Cléanthe on

Serge, médecin et amateur d’art contemporain, achète un tableau très cher: une toile entièrement blanche, traversée de fines lignes à peine visibles. Il en est fier et heureux: pour lui, c’est un geste esthétique, une affirmation de goût, un acte de liberté personnelle. Mais Marc, son ami de toujours, ne voit dans cette œuvre qu’une provocation: un snobisme absurde, une escroquerie, un symbole de vanité. Quant à Yvan, le troisième ami, il tente comme il peut de ne pas choisir de camp — mais il est déjà pris au piège. Et voilà que ce qui devait être une conversation sur l’art devient une autopsie de leur relation…

De passage ce week-end à Paris, j’ai eu le plaisir d’assister à la représentation que donne en ce moment François Morel, avec ses acolytes des Deschiens, au Théâtre Montparnasse, de la pièce de Yasmina Reza. J’en ai profité, évidemment, pour relire le texte, lu il y a bien longtemps, au moment du succès colossal de la pièce. Et il faut bien reconnaître que cette comédie n’a pas vieilli. Peut-être a-t-on trop voulu y voir, à sa sortie, il y a plus de trente ans, une satire de l’art contemporain. C’est du moins l’idée que j’en avais conservé. Mais c’est moins d’art que d’amitié dont traite la pièce de Yasmina Reza, et de façon tout à fait convaincante. Il suffit parfois d’un détail minuscule en effet pour faire exploser une amitié. Dans « Art », Yasmina Reza choisit un objet presque risible par sa simplicité — un tableau blanc — pour déclencher une tempête d’une violence aussi comique que troublante.

Le génie de la pièce de Yasmina Reza, donc, est qu’elle ne parle pas vraiment de peinture. Ou plutôt elle parle de peinture comme on parle de soi, parce qu’un goût, une opinion, une préférence esthétique ne sont jamais neutres. Derrière le tableau blanc, ce sont des questions bien plus anciennes qui resurgissent, et qui ont trait aux relations humaines, et à l’évolution de soi, des goûts, des sentiments, à la fidélité peut-être aussi: qui a le droit de définir ce qui vaut quelque chose? Est-ce que changer de goût, c’est trahir ses amis? Peut-on rester proche quand on ne se ressemble plus? Et surtout qu’est-ce qu’on se pardonne, entre amis ? L’art devient alors une sorte de révélateur chimique: il fait apparaître ce qui était là depuis longtemps, mais invisible, les rancœurs, les jalousies, les humiliations, le sentiment de supériorité ou de déclassement.

Bien sûr, on rit beaucoup dans « Art », parce que les répliques sont ciselées, parce que les personnages s’enfoncent dans des discussions absurdes, parce que chacun se ridiculise à force de vouloir avoir raison. Mais le rire est piégé: il accompagne une vérité plus dure. Car Reza montre que l’amitié n’est pas seulement faite d’affection: elle repose aussi sur un équilibre fragile, une vieille complicité, une hiérarchie implicite. Et il suffit qu’un ami affirme quelque chose de trop personnel — un choix, un goût, une conviction — pour que l’autre se sente exclu, ou remplacé.

Magnifique objet théâtral, d’une simplicité burlesque, qui ramène aux accessoires du théâtre, comme une balle, une chaise, avec lequel aiment jouer les clowns, les saltimbanques, le tableau blanc est un objet parfait: on peut y projeter ce qu’on veut. Il devient le miroir des personnages, de leurs besoins, de leurs blessures, de leur peur de perdre l’autre. Vide, l’oeuvre est aussi pleine de ce qu’elle déclenche. Devant la blancheur de la toile, les certitudes des trois amis se fissurent. Tout le talent de Yasmina Reza est là: d’avoir réussi avec trois personnages, un tableau et presque rien d’autre, une pièce redoutable, drôle, acide, et terriblement juste.


La pièce culte de Yasmina Reza trouve une nouvelle jeunesse au Théâtre Montparnasse, dans une reprise enthousiasmante mise en scène par François Morel, qui joue aux côtés d’Olivier Broche et Olivier Saladin. Ce trio d’acteurs, amis dans la vie et issus de la célèbre troupe des Deschiens, insuffle à « Art » une véritable complicité sur scène: leur humour, leur sens du timing comique et leur présence tactile font souffler sur ce texte une fraîcheur irrésistible. Et ici, justement, la querelle autour du fameux tableau blanc devient moins une simple satire de l’art contemporain qu’un portrait tendre et grinçant de l’amitié à l’épreuve du temps, où les rires se mêlent à des moments de vraie sensibilité, donnant à cette reprise une touche d’humanité et de modernité qui résonne tout aussi fort aujourd’hui. Bref, chacun aura compris que j’ai beaucoup aimé. Et que j’ai passé à ce spectacle un très agréable moment.



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