Robert HARRIS: Conclave

Published by Cléanthe on

Dans la nuit, le cardinal Lomeli est appelé à rejoindre au plus vite la Résidence Sainte-Marthe. Le pape est mort ! Il enfile sa soutane à la hâte, traverse les cloîtres du Vatican encore plongés dans l’ombre, où chaque pas résonne plus fort qu’à l’ordinaire. À mesure qu’il avance, le silence se densifie, comme si le monde retenait son souffle. À la porte, des silhouettes attendent déjà, graves, immobiles. Rien n’est encore dit, et pourtant tout a déjà commencé: la mort du souverain pontife, et avec elle l’ouverture d’un temps suspendu, où chaque geste comptera, où chaque regard pourra trahir. L’affaire intéresse tout particulièrement Lomelli. Car en sa qualité de doyen du collège cardinalice, c’est à lui qu’il revient d’organiser l’élection du prochain pape…

Déjà, toute une galerie de papabili, dont les noms circulent à voix basse, dessinent les contours du nouveau conclave. Le cardinal Aldo Bellini, Italien ouvertement réformateur, est porté par une partie de la Curie mais contesté pour ses positions jugées trop audacieuses. En face de lui, le cardinal Joshua Adeyemi, Nigérian charismatique, dont la popularité est réelle, suscite des réserves en raison de certaines prises de position plus conservatrices. Le cardinal Joseph Tremblay, Canadien, avance quant à lui masqué: homme d’appareil, fin stratège, il apparaît comme un compromis possible, sans jamais se dévoiler complètement. Et puis il y a le cardinal Goffredo Tedesco, incarnation d’une ligne traditionaliste assumée, pour qui le conclave doit être l’occasion d’un retour à l’ordre. Autour d’eux gravitent d’autres figures, plus discrètes — et notamment ce mystérieux cardinal Vincent Benitez, nommé en secret par le défunt pape, dont la présence même vient troubler les équilibres établis.

C’est sur ce jeu d’influences que s’ouvre Conclave, le roman de Robert Harris. Le décor semble familier. Ou du moins nous croyons le connaître: le Vatican, ses couloirs feutrés, la Chapelle Sixtine, ses fresques, ses secrets. Pourtant, Harris se détourne vite du pittoresque, privilégiant la tension d’un huis clos où chaque cardinal se trouve pris entre foi et pouvoir. Le conclave devient alors bien plus qu’un rituel: une mécanique implacable, minutieusement réglée, où les convictions se mêlent aux ambitions, où les alliances se nouent et se dénouent dans l’ombre.

Au centre du récit, le cardinal Lomeli, figure de conscience plus que de pouvoir, incarne cette ligne de crête. Chargé d’organiser le conclave, il se trouve pris dans une série de révélations qui fissurent peu à peu l’apparente pureté du processus. Car Harris excelle à faire surgir le doute là où l’on attend la certitude. Chaque candidat porte une faille, chaque vérité semble réversible.

Ce qui fait la force du roman, c’est précisément cette tension entre le visible et l’invisible. Tout est réglé, codifié, ritualisé, et pourtant tout échappe. Le vote, geste simple en apparence, devient chargé d’une gravité presque métaphysique. Car à travers lui, ce n’est pas seulement un homme que l’on choisit, mais une orientation, une vision du monde, une manière pour l’Eglise d’habiter le temps présent.

Si j’ai lu ainsi avec beaucoup de plaisir Conclave comme un thriller (et il en possède tous les ressorts rythme, retournements, révélations), le roman, comme d’autres romans de Robert Harris va plus loin. Il interroge ce que signifie décider dans un monde saturé d’informations et de soupçons. Peut-on encore croire à une décision pure, dégagée des calculs? Peut-on encore penser une institution qui se transmet sans se trahir ? La réussite de Harris tient aussi à son écriture: sobre, tendue, sans effets inutiles. Elle épouse parfaitement cet univers de retenue, où les mots comptent autant que les silences. Le lecteur, comme enfermé avec les cardinaux, avance à tâtons, recomposant peu à peu les enjeux, mesurant la portée de chaque geste.

Et puis il y a cette fin — que je laisserai en suspens ici — mais qui reconfigure tout ce qui précède. Elle donne au roman une profondeur inattendue, en déplaçant la question centrale: non plus seulement qui sera élu, mais ce que signifie être élu.

Au fond, Conclave ne parle peut-être pas tant de religion que de pouvoir, et de la fragilité de ceux qui l’exercent. Dans cet espace clos, coupé du monde, se rejoue une interrogation universelle: comment choisir, quand aucun choix n’est innocent ? Si bien lorsque la fumée blanche s’élève, elle n’apaise pas tout à fait le trouble. Elle le déplace. Comme si, derrière la certitude proclamée, demeurait toujours une part d’ombre — celle-là même qui fait les bons romans.


2 commentaires

Ingannmic · 23 avril 2026 à 7 h 28 min

Je n’ai pas lu le livre mais j’ai vu son adaptation ciné, et si j’en ai apprécié le propos et le suspense, j’avoue avoir trouvé la fin complètement tirée par les cheveux…

    Cléanthe · 23 avril 2026 à 9 h 49 min

    Je l’avais senti venir. Mais cela ne m’a pas trop dérangé. Peut-être que cela semble moins tiré par les cheveux dans un livre (forcément plus symbolique) que dans un film.

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