Avril 26 – Escapades européennes: Et vous, alors, votre Europe?

Published by Cléanthe on

Pour finir cette première année du challenge des Escapades européennes, j’avais proposé une étape plus ouverte que celles des mois précédents: choisir un livre qui représente pour chacun son Europe. Un coup de cœur, un roman qui l’a marqué, une lecture qui incarne le continent à ses yeux. Après des mois de traversées, des Alpes aux rivages du Nord, des fleuves à quelques grandes capitales, des grands courants littéraires aux espaces plus intimes, il s’agissait cette fois, pour chacun, de choisir un livre capable d’en proposer une image personnelle. S’arrêter, regarder, dire ce que l’Europe signifie, à partir d’une lecture. De ce déplacement naît une cartographie singulière, faite de voix, de lieux et de mémoires. D’où cette impression particulièrement forte, au fil des billets, d’une Europe à la fois éclatée et profondément habitée, où chaque lecture vient ajouter sa propre nuance à une carte désormais riche de toutes ces subjectivités. Les propositions des participants de ce mois-ci donnent à cette Europe une densité très concrète.



Nathalie, en manque de lectures moins « continentales », s’est tourné versle Portugal, et Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Elle insiste sur la forme fragmentaire du livre, sur cette succession de notations, de réflexions et de visions qui donnent une impression de ressassement, mais aussi sur l’extrême acuité du regard porté sur le quotidien lisboète. Son billet montre bien comment cette écriture de l’inquiétude, à la fois intime et universelle, trouve dans Lisbonne, « finistère du continent », un ancrage géographique qui devient presque une métaphore de l’Europe elle-même, tournée vers l’ailleurs.


Ingannmic présente Dans la maison de mon père de Joseph O’Connor. Son billet revient en détail sur le cadre — Rome, septembre 1943 — et sur la figure du père Hugh O’Flaherty, organisateur d’un réseau clandestin d’évasion depuis le Vatican. Elle met en avant la construction chorale du récit, la diversité des personnages engagés dans cette entreprise de sauvetage, mais aussi la tension narrative créée par le compte à rebours jusqu’à Noël. Ce qui se dessine, c’est une Europe en guerre, mais aussi une Europe des solidarités et des résistances.


Claudialucia construit ce mois-ci un billet très personnel qui part d’Avignon, de ses strates historiques et culturelles, pour élargir progressivement la réflexion. Elle convoque d’abord Georges Brassens et sa chanson sur la guerre de 14-18, avant de faire de Si c’est un homme de Primo Levi le cœur de sa réponse à la question posée ce mois-ci. Le billet articule ainsi mémoire des conflits, témoignage concentrationnaire et idéal de paix, en se concluant par une référence à Victor Hugo. L’Europe qui s’y dessine est profondément marquée par ses violences passées, mais aussi traversée par une exigence morale.


Tullia, avec Grand Hotel Europa d’Ilja Leonard Pfeijffer, propose une lecture à la fois narrative et allégorique du roman. Son billet rappelle le point de départ — un écrivain qui se retire dans un hôtel vieillissant après une rupture — puis suit les déplacements du récit à travers plusieurs villes européennes, de Gênes à Venise, de Malte à Amsterdam. Mais elle insiste surtout sur la portée allégorique de l’hôtel lui-même, progressivement racheté par un investisseur chinois, et sur la réflexion du roman autour du tourisme de masse. L’Europe apparaît alors comme un espace saturé de son propre passé, menacé de devenir un décor figé plutôt qu’un lieu vivant.


Patrice, de son côté, choisit Novembre d’Alena Mornštajnová et en développe toute la force en revenant sur son point de départ contre-factuel: et si la révolution de Velours de 1989, en Tchécoslovaquie, avait échoué? Son billet suit avec précision le destin de Maja, arrêtée après une manifestation et condamnée à une longue peine, puis celui de sa fille Magda, placée dans une institution chargée de former les élites du régime. En mettant en parallèle ces deux trajectoires, Patrice souligne la logique d’emprise totale du système et la manière dont le roman fait sentir, concrètement, ce qu’aurait pu être une Europe centrale restée sous domination autoritaire.


Enfin, avec Le Grand Tour, publié sous la direction d’Olivier Guez, j’ai choisi pour ainsi dire ce mois-ci de ne pas choisir: le livre parcourt une mosaïque de vingt-sept textes écrits par vingt-sept grands auteurs et autrices contemporains sur leur pays, vingt-sept textes situés qui donnent au recueil une véritable architecture de la mémoire européenne. Ce qui m’a touché dans cette approche est justement la manière dont chaque auteur part d’un lieu précis pour en faire surgir une histoire plus vaste: ainsi, la prison de Hohenschönhausen devient le révélateur d’une mémoire est-allemande encore vive, tandis que d’autres textes, de la Bucovine à Chypre, font apparaître des lignes de fracture plus diffuses. De texte en texte, c’est une Europe morcelée qui se dessine, mais tenue ensemble par un réseau de résonances.



Au terme de cette première saison, je voudrais adresser un grand merci à tous les participants pour le plaisir que j’ai pris à organiser ces Escapades: celui de lire, de circuler, de découvrir l’Europe à travers vos regards multiples. D’un billet à l’autre, l’Europe littéraire aura été parcourue, contournée, interrogée, parfois mise à distance, toujours réinventée. Et c’est peut-être là que réside le véritable fil de ces Escapades: dans cette capacité à faire dialoguer des expériences singulières pour faire émerger, non une définition close de l’Europe ni une identité figée, mais des ouvertures, des itinéraires, des horizons, des destinations. Une Europe faite de strates, de voix, de tensions, qui continue de se déplacer avec nous.

Au terme de cette première saison, donc, maintenant que nous sommes bien en route et aguerris aux découvertes du chemin, je n’imaginais pas que nous puissions nous arrêter. Il ne reste plus, désormais, qu’à reprendre la route, autrement, sans doute, pour une nouvelle saison, avec d’autres motifs, d’autres paysages, mais la même envie de lire et de relier. Le mois de mai sera un mois de pause. Mais nous reprendrons nos escapades au rythme mensuel dès le mois de juin…

Alors, rendez-vous ici même le 1er mai pour découvrir les prochaines étapes du challenge !


3 commentaires

nathalie · 20 avril 2026 à 14 h 34 min

Tes récapitulatifs sont toujours si stimulants… Je suis partante pour la saison 2, surtout avec un logo de voyage en train, c’est tout moi.

keisha · 20 avril 2026 à 15 h 46 min

J’ai participé en pointillées, mais quand même!
Je suis partante pour la suite, surtout en train (comme nathalie)
Merci pour tes excellentes idées.

Ingannmic · 20 avril 2026 à 18 h 16 min

Je suis moi aussi ravie de repartir pour un tour !

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