Olivier GUEZ (sous la direction de): Le Grand Tour

Published by Cléanthe on

Les paysages défilent et avec eux, des fragments d’histoires qui s’accrochent. A Berlin, dans une ancienne prison de la RDA, une existence se déroule dans la mémoire de la Stasi. A Chypre, une île se déchire encore, et la séparation entre Grecs et Turcs affleure dans les gestes les plus simples, comme une cicatrice jamais refermée. À Varsovie, le ghetto resurgit comme une présence insistante qui continue à hanter le présent. Ailleurs, le mouvement se fait plus léger: une plage normande, du sable, la lumière, et l’histoire qui affleure cependant; le goût du pain, en Espagne, qui devient mémoire d’un continent traversé. Et puis il y a ces détours inattendus: une ville de métalleux en Lettonie, un hôpital irlandais où l’on pense à James Joyce, des femmes qui parlent aux thermes en Bulgarie…

Dirigé par Olivier Guez, Le Grand Tour. Autoportrait de l’Europe par ses écrivains réunit vingt-sept auteurs, un par pays de l’Union européenne. Né dans le contexte de la présidence française du Conseil de l’UE en 2022, le projet repose sur une consigne très simple donnée à chacun des 27 auteurs: partir d’un lieu, et dire ce qui, de ce lieu, relie un pays à l’histoire et à la culture européennes. À partir de là, tout est possible. Et c’est la grande réussite de ce livre que d’inscrire ces portraits d’Europe comme autant d’éclats ou de facettes d’un kaléidoscope où la littérature est reine. Le recueil est d’ailleurs organisé en grandes sections (Cicatrices, Errance, Fantômes, Chair, Villégiatures, Blessures, Nostalgie) comme autant de directions possibles, dessinant des lignes de force.

Pourtant, ce qui affleure, de texte en texte, est d’abord une mémoire profondément marquée par les fractures. L’Allemagne de Daniel Kehlmann passe par la prison de Hohenschönhausen et la surveillance de la RDA; la Finlande de Sofi Oksanen explore les fissures du Rideau de fer; la Pologne revient au ghetto de Varsovie et à la mémoire d’une ville détruite dont le souvenir court sous les bâtiments modernes; Chypre fait revivre la partition de l’île; la Roumanie de Norman Manea traverse la Bucovine et les ombres d’un monde disparu, notamment à travers la figure du grand Paul Celan. Chez László Krasznahorkai, l’Europe se fait presque insaisissable, comme prise dans un lent mouvement de dérive, où les lieux eux-mêmes semblent vaciller. D’emblée, l’Europe apparaît comme un territoire hanté, saturé d’histoires, d’une Histoire qui ne passe pas, qui a du mal à passer..

Mais le livre ne s’en tient pas à cette mémoire tragique. Il la déplace, la met en tension avec d’autres expériences. Chez Maylis de Kerangal, la France se donne à travers une plage du débarquement — sable, lumière, matière presque plus que récit. Chez l’Espagnol Fernando Aramburu, c’est le pain qui devient fil conducteur, souvenir sensoriel d’un continent traversé. Chez le Suédois Björn Larsson, la question même d’être européen se déplace: elle ne tient ni à la nation ni aux institutions, mais à des expériences partagées, à des gestes, à des métiers: deux pêcheurs se ressemblent plus que deux citadins.
Peu à peu, quelque chose se compose. Une Europe en mille-feuille, faite de couches historiques, linguistiques, sensibles, qui ne se recouvrent jamais tout à fait. Certains textes s’attachent ainsi à des lieux précis: Vilnius, Kaunas et Klaipėda chez Tomas Venclova, trois villes pour dire une identité lituanienne ; Bassae chez Ersi Sotiropoulos, temple grec où se mêlent archaïsme et innovation. D’autres explorent des trajectoires (migrations, exils, circulations) comme si l’Europe ne pouvait se saisir que dans le mouvement.

Souvent incarnés, immédiatement sensibles, les textes de ce recueil partent pour la plupart d’une expérience intime, d’un rapport vécu à l’espace, d’une incarnation. Car Le Grand Tour ne propose pas une synthèse de l’Europe. Il en propose une expérience. Ou plutôt une multiplicités d’expériences, toutes singulières, toutes ancrées en un lieu. La richesse de l’Europe littéraire, c’est sa diversité culturelle. Un kaléidoscope, forcément incomplet, parfois déséquilibré, mais vivant, où les racines slaves, latines, germaniques, scandinaves composent une richesse autant qu’une tension. À l’image de ce temple de Bassae, «mariage unique d’éléments disparates», qui pourrait bien servir de métaphore à l’ensemble du livre.

Alors, en refermant ce recueil, une question demeure — et elle résonne étrangement avec ce mois d’avril qui vient clore notre première saison d’Escapades en Europe. Après les fleuves, les villes, les marges, les paysages, après ces traversées parfois discontinues, parfois éclatées, que reste-t-il ? Non plus une carte, mais une série de lignes, de souvenirs, de points d’intensité. Et vous, alors, votre Europe ? La question, posée ainsi, n’est pas simple. Car ce que montre Le Grand Tour, c’est précisément que l’Europe ne se laisse pas réduire à des contours, ni à des institutions. Elle se tient d’abord dans une plage, dans un pain partagé, dans une langue qui se déplace, dans une mémoire qui insiste. Elle se tient dans ce qui circule, dans ce qui persiste, dans ce qui nous relie sans toujours nous unifier.


Billet publié dans le cadre des Escapades en Europe – avril 26: Et vous, alors, votre Europe?



Les autres participants:

Patrice – Alena MORNSTAJNOVA : Novembre

Nathalie – Fernando PESSOA: Le livre de l’intranquillité

Ingannmic – Joseph O’CONNOR: Dans la maison de mon père


1 commentaire

miriam · 15 avril 2026 à 17 h 53 min

Ce livre me tente beaucoup.
Est-ce qu’un voyage à Naples 1943 rentrerait dans le cadre du Challenge?

Répondre à miriam Annuler la réponse

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.