Gustave FLAUBERT: Salammbô

Published by Cléanthe on

Carthage après la première guerre punique. La ville est riche encore, mais fatiguée, traversée de tensions. Dans les jardins d’Hamilcar, les mercenaires que Carthage a employés pour combattre Rome festoient. La paix revenue, il faut les payer; mais le trésor est vide. Le banquet tourne vite à l’émeute. Les soldats étrangers, ivres, humiliés, parcourent la ville qu’ils ne comprennent pas, tandis que les Carthaginois les regardent avec inquiétude. Dans la nuit cependant apparaît une figure presque irréelle: Salammbô, fille d’Hamilcar. Sa présence fascine les soldats, en particulier Mathô, l’un des chefs mercenaires. Peu après, dans un geste sacrilège, celui-ci dérobe le voile sacré de la déesse Tanit — le zaïmph, objet mystérieux et redouté. Le conflit devient alors religieux autant que politique. Autour de ce voile, autour de cette femme inaccessible, la guerre va s’embraser…

Tout le monde a, je pense, dans sa bibliothèque, des œuvres incontournables, mais qui ne passent pas. De ces joyaux littéraires sur lesquels tout le monde s’extasie, et qui vous tombent des mains à la dixième page. Puis les tentatives s’enchaînant aux tentatives, vous finissez par laisser tomber, non sans un regret quand même. J’entretiens avec Salammbô ce rapport compliqué. Pourtant j’admire profondément Flaubert: Madame Bovary, L’éducation sentimentale, Bouvard et Pécuchet, que j’ai lus plusieurs fois. Certes, dans les Trois contes, Hérodias, sans doute pour la mếme raison, n’est pas le moment que je préfère, mais quel chef d’oeuvre qu’Un coeur simple! Bref, je peux dire que Flaubert pourrait postuler sans honte au jeu des livres adorés qu’on emporterait avec soi sur l’île déserte. Mais Salammbô me résiste depuis longtemps, depuis très très longtemps. J’ai tenté plusieurs fois de m’y plonger sans jamais vraiment parvenir à en suivre le rythme. À chaque tentative, je m’y perdais un peu, comme devant un paysage trop chargé de couleurs. Trop de mots! pensai-je, comme un autre trouvait d’un opéra de Mozart qu’il contenait trop de notes. Et en proie au tournis, je refermais le livre.

Il aura fallu un récent séjour à Tunis. Et ce moment étrange où, non loin de Carthage (même si Carthage, il est vrai, a bien changé), on se souvient que ce paysage — ces collines, cette lumière — est aussi celui d’un des romans les plus singuliers du XIXᵉ siècle. Au retour, j’ai repris Salammbô, bien décidé à en venir enfin à bout, mais en changeant de méthode. Plutôt que de vouloir «suivre l’histoire», j’ai décidé de lire le roman comme Flaubert l’a peut-être imaginé: comme une succession de tableaux. Un chapitre par jour. Comme au musée. On s’arrête devant une scène, on la regarde longuement, puis on passe à la suivante. Car il faut bien le reconnaître: dans Salammbô, il ne se passe pas tant de choses. C’est vrai aussi de Bouvard et Pécuchet, mais là, curieusement, cela ne me gêne pas, au contraire. L’intrigue — la révolte des mercenaires contre Carthage — tient en quelques lignes. Ce qui compte, ce sont les visions: le banquet initial, démesuré et violent; la procession religieuse dans la nuit; les paysages brûlés d’Afrique du Nord; les foules, les armées, les temples, les sacrifices — des scènes dans lesquelles Flaubert a sans doute lui-même mis les visions qu’il avait ramenées d’un voyage en Afrique du Nord, comme dans une grande scène d’Histoire orientaliste.

Flaubert publie Salammbô en 1862, six ans après Madame Bovary. Le projet naît d’un désir de rupture: quitter la province contemporaine pour un monde radicalement autre. Un monde dont on ne sait pas grand chose par ailleurs, c’est-à-dire où pratiquement tout reste à imaginer à partir des sources antiques et des témoignages de l’archéologie. Le roman s’inspire d’un épisode historique réel: la guerre des Mercenaires (241-237 av. J.-C.), connue notamment par l’historien grec Polybe: après la première guerre punique, Carthage, ruinée, tarde à payer les troupes étrangères qu’elle avait engagées; la mutinerie dégénère en guerre ouverte. Mais Flaubert ne se contente pas de cette trame. Il entreprend un travail de documentation colossal: lectures d’historiens antiques, études d’archéologie, travaux de numismatique, de botanique, de religion comparée. En 1858, il part même en Tunisie pour observer les paysages et les ruines de Carthage. Imagination et érudition, voilà le moteur de l’écriture romanesque. Le souci d’exactitude n’empêche pas en effet l’invention. Ainsi le personnage de Salammbô lui-même n’existe pas dans les sources antiques. Flaubert l’imagine comme une figure presque mythique: prêtresse de Tanit, incarnation de la pureté carthaginoise face à la brutalité des mercenaires.

Ce n’est donc pas sans raison qu’on a souvent lu Salammbô comme l’un des grands romans orientalistes du XIXᵉ siècle. Flaubert y déploie une profusion de couleurs, de parfums, de matières. Les descriptions accumulent les détails: bijoux, étoffes, architectures, armes, plantes, animaux. Le texte devient presque pictural. Beaucoup de contemporains ont d’ailleurs rapproché le roman de la peinture orientaliste de l’époque — celle de Delacroix ou de Gérôme. Le lecteur avance dans un univers saturé d’images, où chaque scène semble composée comme un tableau.

Mais chez Flaubert, cet Orient n’est pas seulement décoratif. Il est étrange, parfois inquiétant. Les rites religieux sont violents, les foules instables, la guerre omniprésente. L’exotisme est traversé d’une dimension sombre. Au centre du livre se noue ainsi une fascination étrange: celle de Mathô pour Salammbô. Le chef des mercenaires, brutal et exalté, tombe sous le charme de cette figure sacrée qu’il ne peut atteindre. Le voile de Tanit — le fameux zaïmph — devient l’objet symbolique de cette obsession. Le posséder revient à toucher au sacré, à transgresser l’ordre religieux. Toute la tension du roman se concentre autour de cette attraction impossible

Au final, je dirai que lire Salammbô a été finalement une très belle expérience, même si il m’a fallu pour en venir à bout me détourner d’un mode habituel de lecture — en tout cas celui qu’on adopte pour lire des romans. Peut-être faut-il accepter justement que Salammbô ne soit pas un roman «narratif», mais d’une autre manière que Bouvard et Pécuchet où l’ironie tient lieu de structure. A propos de Salammbô, Flaubert lui-même parlait d’un livre «tout en couleurs». L’intrigue y compte moins que la sensation, l’atmosphère, la puissance visuelle des scènes. Lu trop vite, le roman peut paraître lourd ou répétitif. Mais lu lentement — un chapitre par jour, comme je l’ai fait cette fois — il se transforme. Chaque scène devient une expérience presque esthétique. Et donne à contempler moins une histoire qu’une série de visions. Et peut-être est-ce ainsi que Salammbô finit par livrer son secret: non comme un roman qu’il faudrait «dévorer», mais comme une galerie d’images où Flaubert rêva l’Orient antique.

« La lune se levait à ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d’un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l’angle d’un mur, un collier d’or à la poitrine d’un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient çà et là comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l’obscurité, et au bas de Malqua, des filets de pêcheurs s’étendaient d’une maison à l’autre, comme de gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n’entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l’eau au dernier étage des palais ; et au milieu des terrasses les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l’ombre des colosses s’allongeait sur les places désertes ; au loin quelquefois la fumée d’un sacrifice brûlant encore s’échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d’aromates les senteurs de la marine et l’exhalaison des murailles, chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu’au-delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d’argent. La voûte du ciel bleu s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l’Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d’Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts. »

Gustave Flaubert: Salammbô (1862), chapitre 3


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