Janvier 26 – Escapades européennes: Istanbul, aux confins de l’Europe

Published by Cléanthe on

Mon billet récapitulatif est un peu en retard ce mois-ci (ce qui aura laissé un peu de temps aux retardataires, il y en a toujours en voyage… 😉 ). Mais les sollicitations s’ajoutant au travail, et à un charmant week-end parisien, je n’ai pas su trouver le temps de mettre tout cela au propre auparavant. Voilà, c’est chose faite. Direction: Istanbul!

Premier rendez-vous de l’année, nous n’avons pas été nombreux cependant à affronter les fraîcheurs de l’hiver. Pourtant cette escapade s’est montré passionnante. Ce mois de janvier nous a conduit aux confins de l’Europe, nous faisant traverser Istanbul, une ville réelle et rêvée, intime, lumineuse, sombre, un beau sujet de littérature, une ville-pont, enjambant l’Europe et l’Asie, une ville historique, politique, mais surtout une ville-roman comme l’ont montré nos différents billets.




Orhan Pamuk: Mon nom est Rouge (Cléanthe)


J’ai ouvert le bal avec Mon nom est Rouge, roman somptueux et labyrinthique, qui mêle enquête, histoire de l’art et polyphonie narrative. C’est l’Istanbul du XVIᵉ siècle ottoman, peuplée d’enlumineurs, de miniaturistes, de maîtres et d’apprentis, traversée aussi par la question vertigineuse: que devient l’art quand le monde change ? Quand le regard occidental, la perspective, la signature, le portrait individuel, viennent fissurer un ordre ancien fondé sur l’anonymat, la tradition et la transmission ? On y lit un polar, certes — mais un polar où le meurtre devient le prétexte à une méditation sur la beauté, la foi, la mémoire et la modernité qui arrive comme une lame.


Jason Goodwin : Le complot des janissaires (Tullia)


Tullia nous entraîne dans un polar historique délicieusement immersif: une enquête menée dans l’Istanbul du XIXᵉ siècle, à une époque charnière où l’Empire ottoman vacille, se réforme, s’ouvre, se crispe. Le plaisir ici tient autant à l’intrigue qu’au décor: palais, rues, marchés, coulisses du pouvoir… Une ville qui bruisse, qui complote, qui se transforme. Bref, un bon polar historique où le suspense devient une façon de visiter l’Histoire d’une ville.


Orhan Pamuk: Istanbul (Nathalie – Chez Mark et Marcel)


Changement de tempo avec le billet de Nathalie, qui nous propose un Istanbul plus intime, plus déambulatoire, où la ville se laisse approcher par fragments, sensations, souvenirs, impressions: une ville vécue, ressentie, regardée au quotidien, par le grand romancier Orhan Pamuk qui se fait ici biographe de lui-même, et de sa ville. Cette lecture complète judicieusement les autres, offrant d’Istanbul le récit d’une expérience vécue, parfois avec mélancolie, au-delà du regard romanesque.


Serge Gruzinski: Quelle heure est-il là-bas?


Dans un second billet, Nathalie élargit encore la perspective pour réfléchir à ce qui motive notre intérêt pour des terres et des êtres très éloignés de nous, comme Istanbul ou Mexico, à différentes époques. L’essai de Serge Gruzinski montre comment ces deux cités, loin d’être des “périphéries exotiques”, étaient des carrefours vivants et engagés dans les transformations mondiales du XVIᵉ siècle, où s’écrivaient des récits et des représentations du monde très diverses. Si le format essai historique est parfois ardu à lire Nathalie reste stimulée par l’idée de décentrer le regard par rapport aux récits européocentriques classiques, interrogeant la place des mondes que nous nommons “lointains”.


William Hayes: Midnight Express (Tadloiduciné)


Avec Tadloiduciné, éternel flâneur, un brin retardataire et adepte du « petit pas de côté », était pile au rendez-vous ce mois-ci (et c’est moi qui ne l’était pas!… il a fallu que j’aille chercher son lien dans mes spams, mais tout est réparé à présent), nous quittons les charmes romanesques et les ruelles pittoresques pour une plongée beaucoup plus rude: Midnight Express, récit autobiographique lié à l’expérience carcérale en Turquie dans les années 1970. Ce billet apporte au mois une note sombre et nécessaire: une ville peut être fascinante — mais aussi implacable, et l’on mesure, en contrepoint des autres lectures, combien les récits fabriquent des Istanbul différentes, selon le point d’entrée, le genre, la voix.


Elif Shafak: La bâtarde d’Istanbul (Nathalie – Délivrer des Livres)


Le billet de Nathalie, qui nous rejoint ce mois-ci, ajoute une dimension essentielle à notre escale: celle des mémoires familiales, des identités déchirées et des vérités historiques qu’on préfère parfois taire. La bâtarde d’Istanbul tisse une fresque foisonnante entre deux familles — l’une turque, l’autre arménienne — et fait se rencontrer Asya, élevée dans une maison stambouliote peuplée de femmes, et Armanoush, venue des États-Unis pour comprendre ses origines. À travers leur relation, le roman fait affleurer les secrets, les non-dits, et surtout la question du génocide arménien, avec tout ce que cela implique: douleur, transmission, fracture, impossibilité de dire… Nathalie insiste aussi sur l’énergie du récit, ses couleurs, son humour parfois, et cette capacité à mêler le quotidien (les repas, les discussions, les tensions domestiques – aux grandes questions de l’Histoire.


Ce mois de janvier nous aura donc offert une magnifique démonstration de ce que la littérature peut faire d’un territoire: un même lieu, une même Histoire, et pourtant des mondes romanesques ou des essais différents, selon ce que chacun y projette ou s’en approprie. Un grand merci à TulliaNathalie, Tadloiduciné et Nathalie qui m’ont accompagné pour cette nouvelle étape!




En février, cap sur les Polars scandinaves ! Après les minarets, les palais, les ruelles et les fantômes d’Istanbul, changement radical d’atmosphère: nous partons vers le Nord, avec le thème Polars scandinaves – Danemark, Suède, Norvège, auxquels on pourra ajouter ces deux pays qui ne sont pas strictement scandinaves (Islande et Finlande), mais ont produit aussi de bons polars glacés. Au programme: neige, donc, brume, silence, crimes minuscules ou monstrueux, et surtout cette capacité propre au noir nordique de mêler intrigue et critique sociale. Vous pouvez piocher du côté des incontournables (Mankell, Nesbø, Indriðason, Adler-Olsen…) ou explorer des voix plus discrètes. L’essentiel est de venir avec une enquête, une ambiance, et ce frisson si particulier qui se glisse dans les pages. Et couvrez-vous: ici, le suspense se lit avec une écharpe (quoique par ces temps de réchauffement climatique, il peut faire très chaud aussi du côté de la Baltique pendant les mois de juin et juillet…)!


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.