Mois : janvier 2020

Le Phénix…

Toutes les choses au hasard
Tous les mots dits sans y penser
Et qui sont pris comme ils sont dits
Et nul n’y perd et nul n’y gagne

Les sentiments à la dérive
Et l’effort le plus quotidien
Le vague souvenir des songes
L’avenir en butte à demain

Les mots coincés dans un enfer
De roues usées de lignes mortes
Les choses grises et semblables
Les hommes tournant dans le vent

Muscles voyants squelette intime
Et la vapeur des sentiments
Le coeur réglé comme un cercueil
Les espoirs réduits à néant

Tu es venue l’après-midi crevait la terre
Et la terre et les hommes ont changé de sens
Et je me suis trouvé réglé comme un aimant
Réglé comme une vigne

A l’infini notre chemin le but des autres
Des abeilles volaient futures de leur miel
Et j’ai multiplié mes désirs de lumière
Pour en comprendre la raison

Tu es venue j’étais très triste j’ai dit oui
C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde
Petite fille je t’aimais comme un garcon
Ne peut aimer que son enfance

Avec la force d’un passé très loin très pur
Avec le feu d’une chanson sans fausse note
La pierre intacte et le courant furtif du sang
Dans la gorge et les lèvres

Tu es venue le voeu de vivre avait un corps
Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres
Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glacons
Comme un oeil qui voit clair

L’herbe fine figeait le vol des hirondelles
Et l’automne pesait dans le sac des ténèbres
Tu es venue les rives libéraient le fleuve
Pour le mener jusqu’à la mer

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour

Gloire l’ombre et la honte ont cédé au soleil
Le poids s’est allégé le fardeau s’est fait rire
Gloire le souterrain est devenu sommet
La misère s’est effacée

La place d’habitude où je m’abêtissais
Le couloir sans réveil l’impasse et la fatigue
Se sont mis à briller d’un feu battant des mains
L’éternité s’est dépliée

O toi mon agitée et ma calme pensée
Mon silence sonore et mon écho secret
Mon aveugle voyante et ma vue dépassée
Je n’ai plus eu que ta présence

Tu m’as couvert de ta confiance.

Paul ELUARD, Le Phenix: « Dominique aujourd’hui présente »

Clément Cogitore

Retour de vacances où, comme d’habitude, je vois, lis et fait plein de choses, mais où j’éprouve tant de mal à tenir mon petit carnet de lectures à jour. Parmi les belles expériences de ces 15 derniers jours, l’exposition Clement Cogitore, à la Base sous-marine, à Bordeaux, un lieu dont j’avais déjà dit beaucoup de bien cet été. Sous la pluie bordelaise de ce 24 décembre, la friche d’où émerge le beau lieu d’exposition méritait à elle seule la visite, pour qui apprécie la poésie particulière des environs portuaires. Une forme d’urbanité bien adaptée justement au travail de Clément Cogitore.

Cogitore est un cinéaste qui réalise des films sortis en salle. C’est aussi un vidéaste travaillant comme ici à des installations où l’image filmique renvoie de façon récurrente aux conditions de sa production et à une forme de ritualisation pouvant rejoindre à l’occasion la question du sacré. Ainsi, le très beau Passages, une vidéo de 4 min, de 2006, qui dans un traveling traversant un lieu architectural énigmatique finit par révéler des statues puis un banquet qui pourrait être une Cène, soulignant la parenté des rituels de la liturgie et de ceux du cinéma. Une sorte de mystique de l’image, de ses révélations, de ses mystères.

Plus minimaliste, Travel(ing) (2005) visionne sur l’arrière d’un camion filmé de nuit le long d’une route le même itinéraire vu de jour, cependant que le visiteur de l’exposition s’invite lui-même dans l’image sous la forme d’une projection de sa propre silhouette par un jeu subtil d’ombres chinoises qui viennent à la fois révéler la présence du spectateur sans lequel rien n’existerait et boucher la représentation.

A la limite de la photographie, Porteur (2004) propose quelque chose comme une image fixe, presque immobile: un homme porte sur ses épaules une sorte d’ecran-totem. Le léger bougé de la figure, le tremblement au ralenti de l’image donne à tout cela la forme d’une sorte de flottement hésitant entre la réalité et le rêve.

D’autres œuvres de Cogitore sont à voir dans l’exposition. Mais rien ne résume sans doute mieux sa recherche que le beau travail sur Les Indes galantes de Rameau réinterprétées à la lumière du Krump, une danse urbaine inventée suite aux émeutes urbaines de Los Angeles à la fin des années 90. Théâtre et cinéma, tensions du corps dansé et du corps révolté, avec en ligne de mire la question de l’ethnocentrisme et de l’exotisme qui se prolonge jusque dans la condition sociale des populations issues de certaines régions du monde dans les quartiers des grandes villes occidentales – autant de questions qui, croisant l’histoire et la géographie, traversent le beau ballet filmé par Cogitore.

Expo Clément Cogitore, La Base sous-Marine, Bordeaux, du 15 octobre 2019 au 5 janvier 2020