Mois : novembre 2019

Jean-Pierre FERRINI: Et in Arcadia ego

Quatre saisons, comme la ronde de l’année que figurait le cycle des Saisons, œuvre du dernier Poussin, du temps où elles étaient exposées dans la rotonde de l’aile Richelieu, superbe méditation d’un grand peintre sur le temps, le paysage et la religion. C’est le délicat voyage que nous offre Jean-Paul Ferrini. Voyage parmi les œuvres de Nicolas Poussin qui interroge tout à la fois notre rapport au temps, au musée, à soi. Difficile de résumer un tel livre où l’on croise Balzac, Proust, Bonnefoy – beau patronage ! Une déambulation parmi les œuvres, avec pour point de fuite Les bergers l’Arcadie, autre tableau célèbre de Poussin. Et pour finir de belles retrouvailles avec ces paysages du Jura, d’où l’auteur est originaire. Je n’en dirai pas plus, sinon que j’ai adoré la lecture de ce livre et qu’il y a des lectures qu’il faut savoir entrouvrir seulement. Je promets de belles satisfactions à ceux qui y entrerons…

Les vrais paradis

L’autre jour, je suis repassé presque par hasard rue des Grands-Augustins avant de poursuivre mon chemin en direction de la Seine, avec un peu plus loin, les façades du musée du Louvre qu’éclairait une lumière automnale. En traversant le Pont-Neuf, je repensais à ces années quand, «néophyte», je lisais Balzac, la recherche de l’absolu de Frenhofer et découvrais la peinture de Poussin. Puis, soudain, un morceau de phrase de Proust s’est mis à remuer en moi: … les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. Juste avant, je me souvenais que Proust distinguait l’intelligence que nous avons des choses de la sensation que nous en avons eue, la sensation qui reste enfermée «comme dans mille vases clos» (je me rappelais très bien l’expression); des vases qui nous donnent l’impression «d’atmosphères singulièrement variées».

Mais quels sont ces paradis dont parle Proust et que nous devons perdre pour les gagner, pour gagner la vérité qu’ils recèlent? Chez lui, ils ne peuvent être retrouvés que dans le Temps, un temps passé que reconfigure une fiction, ou
en nous-mêmes, dans la sensation que nous éprouvons de notre passé, et non pas dans la réalité, la plupart du temps décevante, le monde comme il est n’étant pas comme il devrait être.

Jean-Pierre Ferrini, Et un Arcadia ego, Le Temps qu’il fait, 2019.

Max Beckmann. La collection Classen

Vie nocturne, scènes de café, foires et manèges, paysages urbains – en tout 50 dessins et gravures de Max Beckmann issus de la collection privée du couple Christa et Wolfgang Classen sont réunis en ce moment à Freiburg. Max Beckmann est un artiste encore assez peu connu en France. Il s’agit pourtant d’un des peintres allemands majeurs de l’entre-deux-guerres.

L’exposition de Freiburg n’est pas très grande. Mais on peut y profiter des œuvres en toute tranquillité. C’est un des intérêts des musées allemands, en plus d’illustrer des mouvements de l’art assez peu montrés en France. Si bien qu’après une semaine de cohue parisienne (aussi enthousiasmante pour ce que j’ai vu qu’épuisante tellement il faut parfois savoir jouer des coudes devant les tableaux, ce qui nuit quand même un peu à la contemplation… mais j’en reparlerai dans de prochains billets), j’ai vécu cette journée à Freiburg comme un retour au calme et aux vraies joies de l’expérience artistique. Un moment de retrouvailles aussi avec une ville dans laquelle j’aime tout particulièrement flâner à l’automne pour cette ambiance si particulière qu’on y trouve, ses ruelles pavées au pied de la Forêt Noire, ses cafés, son campus universitaire qui s’ouvre jusque dans le centre ville et pour ne rien gâcher le confort confortable (gemütlich disent les allemands) de ses auberges (le pays de Bade est une des régions où on mange très bien en Allemagne!).

Le Haus der graphischen Sammlung offre deux fois par an de très intéressantes expositions graphiques. Celle qui est proposée en ce moment présente une partie du travail de Beckmann que je connaissais mal. Réduit à des lignes, en noir et blanc, l’oeuvre graphique de ce grand coloriste en tire une rage, sans concession, quelque chose de très fort, vraiment.

Max Beckmann, Der GroBe Mann (Jahrmarkt, Blatt 5), 1921, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Les perspectives inversées, la démultiplication des points de fuite, la construction quasiment cubiste de certains paysages urbains illustrent avec brio la manière d’un artiste de plein pied dans la modernité des années 20. Ailleurs, le remplissage de la feuille par une foule de personnages qui saturent pour ainsi dire l’espace graphique (une construction particulièrement efficace dans les scènes de cabarets ou de foires) font de Beckmann un des grands poètes de la vie urbaine des grandes cités modernes, et en particulier de Frankfort et de Berlin où l’artiste vécut.

Bref, c’est un très joli moment que l’on trouve à passer en compagnie de cet artiste majeur.

Max Beckmann, Frauenbad, 1922, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Le Museum für Neue Kunst, qui organise l’exposition Beckmann, propose dans le même temps dans ses locaux une exposition sur Scherer, un expressionniste peu connu, mais dont le travail m’a l’air aussi très intéressant. Malheureusement, je suis arrivé trop tard au musée (les musées allemands ferment tôt!) pour pouvoir profiter de l’exposition. Mais j’en reparlerai sans doute à une autre occasion.

Max Beckmann. La collection Classen. Du 26 octobre 2019 au 16 février 2020. Au Haus der graphischen Sammlung. Freiburg im Breisgau (Allemagne).