Mois : janvier 2014

Emile ZOLA: LŒuvre

LOeuvreClaude Lantier, qu’on a croisé déjà dans Le Ventre de Paris, est devenu le chef de file de l’Ecole du Plein air. Au centre d’un groupe de jeunes gens qui rêvent de renouveler les principes de l’art, il fait figure de maître précoce. Tous attendent de lui le chef-d’oeuvre qui les propulsera au devant de la scène artistique. Mais Claude est une nature anxieuse, un peintre audacieux et habile dans ses esquisses, mais qui peine à achever ses oeuvres. Un soir, il fait la rencontre fortuite d’une jeune femme, Christine, qu’il héberge. Christine ne tarde pas à s’offrir à lui: elle devient son modèle; bientôt les deux jeunes gens se mettent en ménage. Au salon des Refusés, Claude expose son tableau, qui fait scandale…

Génie mangé par son génie, incapable d’accomplir dans son art la révolution dont il était seul capable, Claude Lantier demeurera sans aucun doute le plus beau gâchis du cycle des Rougon-Macquart, qui s’y connaît pourtant en destins de ce genre. Dans un très beau final, qui suit le cercueil de Claude jusqu’au cimetière, abandonné de tous, ou presque, sauf des deux seuls amis qui lui sont restés fidèles, Sandoz, l’écrivain, provençal comme lui, monté avec lui de Plassans à Paris, et Bongrand, un peintre. Sandoz, justement, l’écrivain, a cette formule à la fois très juste et très cruelle sur le destin artistique du personnage central du roman:

 

« Non, il n’a pas été l’homme de la formule qu’il apportait. Je veux dire qu’il n’a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l’imposer dans une oeuvre définitive… Et voyez, autour de lui, après lui, comme les efforts s’éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d’être le maître attendu. »

Travailleur acharné, mais inspiré, exalté, Claude est le type même du créateur aux visions esthétiques nouvelles, mais resté prisonnier d’une conception encore trop romantique de son art. C’est le malheur de notre génération, confie à un moment Sandoz: ce grand écart entre les ambitions d’un ultra-réalisme, à la Courbet, exigeant qu’on fasse évoluer les motifs, les sujets, un décapage du regard, allié à une belle manière de peindre et à l’invasion de la couleur d’un côté, et de l’autre une imagination encore tout empêtrée de représentations romantiques. Obsédé par la représentation des formes, de la chair du corps féminin, par la puissance de la « gorge », Claude finit par vouloir placer du nu partout, comme un bloc détaché des Académies, mais à sa manière, et sans aucun soucis de la vraisemblance de sa peinture.

Il en ressort un extraordinaire portrait tragique. Zola, qui a beaucoup investi de lui-même dans ce roman, y montre les artistes en proie aux affres de la création, pris dans ce qui n’est peut-être qu’une chimère: réussir, c’est-à-dire être reconnu, en produisant des formes nouvelles. Car le public est-il forcément éclairé? Et si la postérité continuait à valoriser des oeuvres de second ordre? Cela donne une réflexion intéressante sur l’art au temps de sa démocratisation, plus quelques portraits intéressants des tensions qui peuvent travailler dès le départ un groupe de jeunes gens comme celui de Claude et de ses proches, dans lequel on reconnait aisément celui des impressionnistes. Au cours du roman, les jeudi de Sandoz, où celui-ci réunit ses amis à dîner, sert de témoignage, cruel lui aussi, de l’évolution des personnages: certains trouveront leur public, comme Fagerolles, qu’on accusera d’avoir bradé la formule; à l’opposé, Claude, reconnu d’abord comme un chef de file, finira par être rendu responsable des échecs de chacun.

Bref, L’Œuvre est un roman touffus, même si l’action en est ténue, un moment important sans doute dans le cycle de Zola, étant donné les mises aux points importantes que l’auteur, à présent sûr de sa méthode, et enfin reconnu, y donne sur l’art en train de se faire en général. Deux grilles de lectures couramment employées me semblent ainsi empêcher de prendre toute la mesure de ce roman. On confond souvent Claude et Cézanne, prétextant de la proximité de Zola et de son ami peintre, tous deux venus d’Aix-en-Provence. Cézanne d’ailleurs s’est reconnu dans le personnage de Claude, au point de rompre alors toute relation avec Zola. Bien sûr, il y a du Cézanne dans Claude: sa lenteur, sa difficulté à conclure une oeuvre. Et on pourra remarquer à l’occasion que visiblement Zola n’a rien compris justement à ce qui fait de Cézanne, jusqu’à ses difficultés de peindre, le premier grand artiste moderne. Mais au détour des pages du roman, Claude nous fait autant penser à Manet (son tableau qui fait scandale reprend le motif du Déjeuner sur l’herbe), à Monet (l’éclatement de la couleur), mais bien sûr aussi à Cézanne (cette tentative de dépasser l’impressionnisme au profit d’une peinture de la forme et d’une théorie abstraite des couleurs, laissant des zones de la toile vide, qui n’est pas un échec, comme le croit Zola, mais une des grandes conquêtes de l’histoire de la peinture, puisque la difficulté du geste artistique y  acquiert enfin le statut d’art). La deuxième grille de lecture qui selon moi gêne un peu la lecture de ce volume des Rougon-Macquart est d’y voir avant tout un roman sur la peinture. Or, il est au moins autant question du roman lui-même au cours du récit. Par l’intermédiaire de Sandoz, son double, qui comme lui a mis sûr le métier une vaste entreprise et s’engage, par un travail acharné, à faire avancer son oeuvre et à lâcher régulièrement un volume, qu’il sait imparfait, dont l’écriture le fait souffrir, Zola livre ici un très bel auto-portrait, en même temps qu’un puissant manifeste sur les conditions nécessaires à la création artistique: acceptation d’un certain nombre de convention (celle de l’intrigue par exemple), pour se montrer plus radical sur l’essentiel (libérer la nature dans l’art, abandonner toute censure sur l’usage qu’on fait du langage).

C’est donc un roman très riche, qui appellerait à son tour tout un livre, si l’on voulait bien en parler. Un roman où Zola, lui-même, à l’occasion, sait se faire peintre et donner pour ainsi dire de l’intérieur la compréhension de cet oeil qu’est un peintre, dans des descriptions magnifiques, mais parfois douloureuses de la nudité de Christine, du petit cadavre déformé de leur fils, mort précocement, des bords de Seine à Paris ou de la campagne. C’est aussi le roman de scènes d’anthologie, comme celles des salons, le salon des refusés au début du roman, et surtout, à la fin, celle du salon où Claude finit enfin par entrer, mais sans succès, et où devant le tableau de Fagerolles, qui fait lui un succès, il se retourne, dos à la toile, le public extasié se révélant alors sous son oeil de peintre en pleine séance d’admiration d’une peinture qu’il ne comprend pas plus que celle dont naguère il se moquait – un grand moment à la fois de peinture et de satire sociale! Enfin, L’Œuvre est un magnifique portrait de femme, celui de Christine, jeune femme délicate, d’abord choquée par la peinture de Claude, que la passion du peintre cependant emporte dans une véritable fureur d’amour. Bien sûr, leur relation est fondée sur un malentendu: offrant sa nudité à contempler au peintre dans un geste d’impudeur fou qui scelle leur union, Christine n’y trouvera pas le développement gentiment érotique, léger qu’aurait pu avoir cette entrée en matière. Bientôt, c’est son portrait lui-même sur la toile qui devient sa rivale, Claude la délaissant au profit de cette forme à laquelle il revient sans cesse. Mais ce qu’elle dit finalement, son destin malheureux, est aussi celui de l’artiste, dont elle a épousé la carrière: un peintre, fou de réalité, mais qui ne peut entrer en relation finalement avec cette réalité dont il prétend se faire l’observateur minutieux. La dernière nuit de Claude et de Catherine, nuit de passion retrouvée, de débordement amoureux, d’union vécue au cours de multiples jouissances, finit par s’abîmer dans la vision de Claude, pendu au petit matin, devant la toile qu’il ne parvient à achever et de Catherine, laissée seule, au seuil de ce qu’elle avait cru pouvoir être une nouvelle vie.

Les Rougon-Macquart: n°14

Challenge XIXème siècle

1-mois-1-e-book.jpgUn classique par mois

Challenges XIXème siècle, Un mois un e-book et Un classique par mois


Ed McBAIN: Victime au choix (87ème District, 5)

McBain 1Au milieu d’une boutique de vins et spiritueux, le corps d’Annie est retrouvé, parmi les débris des bouteilles jonchant le sol. Un nouvel inspecteur, au nom improbable de Cotton Hawkes, est muté au 87ème district, pendant que Havilland, l’un des poids lourd de l’équipe, fait sa sortie, le corps troué de balles. C’est une double enquête qui commence, et la vie du commissariat qui continue…

Moins abouti dans sa forme que les précédents volumes de la série, ce cinquième épisode du 87ème District est l’un de ces moments de transition, comme il y en a dans toute série, surtout de l’ampleur de celle d’Ed McBain (plusieurs dizaines de volumes sur plusieurs décennies): un personnage important des premiers volumes fait sa sortie (Havilland, la brute corrompue du commissariat, mais un bon flic tout de même, apprécié de ses collègues); un autre (Cotton Hawkes) fait son entrée, menaçant par ses maladresses de laisser Carella sur le carreau, avant de racheter son droit à faire parti de l’équipe, en enquêtant en solitaire sur l’assassinat d’Havilland.

L’enquête principale est dans la veine assez classique du polar lorsqu’il tend vers l’étude de moeurs. Au centre de l’intrigue, la victime, Annie, qui a divorcé il y a peu, est une personnalité énigmatique, dont chacun de ceux qui l’ont approché offrent un portrait singulièrement différent. Chargés d’enquêter sur la mort de cette personnalité kaléidoscopique, les inspecteurs du 87ème district se retrouvent confrontés à une investigation qui les met successivement en contact avec la mère d’Annie; la petite Monica, sa fille, qui pourrait bien sans le savoir détenir la clé de l’enquête; Boone, son ex mari devenu un photographe renommé vivant dans les beaux quartiers d’Isola; Phelps, le propriétaire de la boutique de spiritueux dans laquelle Annie, son employée, a été tuée, et sa femme, une personnalité cynique engagée à ne pas laisser filer un mari qui collectionne les aventures sentimentales. Assez grinçant, le constat est celui d’une humanité ordinaire. Et le 87ème district, ce district où l’on collectionne toutes les blessures de la ville, confirme sa place particulière d’observation des maux et des modes de vie d’une grande cité moderne.

Un hiver en Suède

Passer l’hiver en Suède vous tente, j’entends installé confortablement sous la couette ou à goûter l’un de ces délicieux kanelbulle (vous savez, ces sortes de petites brioches rondes, au sucre et à la cannelle), un bon livre à la main? Marjorie des Chroniques littéraires a eu la bonne idée de concocter pour vous trois mois de lecture suédoises, du 1er janvier au 31 mars.

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Et puisqu’un peu de convivialité ne nuit jamais dans les frimats hivernaux de ces climats scandinaves, c’est même tout un week-end qui se prérare pour les 18 et 19 janvier prochains. Trois catégories: Montage rapide des étagères Ikéa (le samedi et/ou le dimanche de 10h à 20h), Petit troll de la nuit (de 22h le samedi soir à 10h le dimanche matin) et Cheval de Dalécarlie (quand on veut, comme on veut dans le week-end). La formule Petit troll me tentait bien. Mais j’ai peur de manquer un peu de souffle nocturne pour ce genre d’enfantillage, et de me réveiller le lendemain matin le nez dans mon roman d’Henning Mankell ou de Selma Lagerlöf, que je n’aurais guère avancé. J’ai donc opté pour la formule libre.

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Ed McBAIN: Faites-moi confiance (87ème district, 4)

McBain 1Le cadavre d’une jeune fille est repêché, près du pont Hamilton. Triste spectacle, qui, une fois de plus, va mettre les agents du 87ème district, la rage au ventre, sur la piste d’une infâme manipulation. Très vite, la preuve est faite que la jeune fille ne s’est pas noyée, mais qu’elle était morte avant. Comme seul indice, un tatouage, entre le pouce et l’index, figurant dans un coeur les trois lettres MAC, semble être l’indication d’un prénom. Un prénom, vraiment? Qui est le criminel? Et quel intérêt avait-il de tuer? « Tout le monde a le droit de gagner sa vie. En Amérique, c’est comme ça. On prend une suée, et on se gagne un dollar. […] C’est comme ça que ça se passe en Amérique et tout le monde a le droit de gagner sa vie. La loi trouve la poursuite du dollar tout à fait légitime. Mais elle trouve parfois à redire aux méthodes que l’on emploie.« …

Avec ce quatrième volume de la série des 87ème district, Ed McBain parvient sans conteste à la pleine maîtrise d’un genre élaboré de romans en romans: des récits policiers de nouvelle manière, dont le héros réel n’est plus une figure unique, mais toute une équipe de policiers, réunis dans le commissariat du 87ème district d’Isola, double fictionnel de New-York. Un roman très réussi donc. Bien sûr, comme dans les précédents, on pourra trouver l’intrigue (ou plutôt les intrigues), un peu classique: à côté de l’enquête sur la mystérieuse noyée, qui se révèle la victime d’un tueur en série qui a fait des lectrices du courrier du coeur ses proies potentielles, la vie du commissariat continue, occupée par le souci de mettre la main sur un duo d’escrocs, aux méthodes toujours changeantes. Mais le talent d’Ed McBain est ailleurs, en particulier dans cette formidable créativité narrative, qui en fait l’un des inventeurs de la narration populaire moderne, telle qu’on la trouve aujourd’hui encore dans les séries télévisées. Faites-moi confiance, autour de ce mot d’escroc, s’organisent thématiquement les différentes intrigues: l’exploitation des sentiments, qui peut aboutir jusqu’au crime le plus crapuleux, le plus sordide; mais qui est aussi la clé de la petite escroquerie quotidienne, ainsi que le mot d’ordre de tous les bonimenteurs, qui prospèrent dans une société organisée autour du gain d’argent. Mais c’est aussi la clé du don de soi, de l’amour véritable: des petits mensonges que sont obligés de faire Claire et l’inspecteur Kling pour tâcher de sauver leurs vacances ou de l’intervention, décisive pour l’enquête, de Teddy, la femme de l’inspecteur Carella, qui donne son final trépidant au roman.

 

Georg BÜCHNER: La Mort de Danton

Buchner--Theatre-complet.jpgA la fin de 1793, la Révolution française est à un tournant. Les avancées politiques marquent un temps. Les difficultés économiques à l’intérieur, la guerre au dehors mettent en question l’avenir même de l’action révolutionnaire. Une coalition précaire se forme entre Robespierre et Danton. Mais, dès le début de 1794, une fois les hébertistes écartés, c’est la survie même du parti des Indulgents, représenté par Danton, qui est en question. Peut-on mettre un terme à la Terreur?  » Je demande qu’on épargne le sang des hommes « , lance Danton en décembre 1793. Jouet d’une Histoire dont il croit pouvoir rester le maître, parce qu’il est l’un de ceux qui par leur énergie ont fait les événements, Danton s’entête, assez lucide cependant pour savoir reconnaître la figure du Destin qui s’avance au devant de lui. De la mort de ce colosse, balayé par l’esprit des temps, Georg Buchner a fait un drame, l’un des tous premiers du théâtre moderne, et sans doute l’un des plus grands.

Il y a, dans la vie de ce carnet de lecture qu’est cette page numérique de ma bibliothèque, des moments de rattrapage des lectures passées, tellement je peine parfois à chroniquer les livres que je lis à mesure que je les lis. J’ai passé les mois de septembre et octobre, en compagnie de Virginia Woolf, et n’ai presque pas trouvé encore le temps d’en parler (au grand désespoir sans doute de Lou et de son challenge Virginia Woolf, qui attend depuis plusieurs mois les chroniques promises). La deuxième partie de novembre a été l’occasion de me plonger dans les histoires du 87ème district d’Ed Mc Bain (ici, puis ici et encore ici), dont je n’ai pas fini de parler. Mais le début de novembre a surtout été l’occasion de me plonger dans les trois belles pièces de Georg Büchner, que je souhaitais depuis longtemps lire (ou relire).

D’emblée, La Mort de Danton (écrite à 22 ans!) apparaît comme un chef d’oeuvre. Un drame, historique, politique, révolutionnaire, où les questions du destin (l’homme face à l’Histoire) et de la représentation politique (comment donner du pouvoir une représentation littéraire, lui dont la représentation justement est l’un des instruments privilégié?) occupent le premier plan. De la politique justement, Büchner propose au moins deux représentations traditionnelles: la politique, ce sont des forces en action; mais c’est aussi ce qui s’incarne dans des personnalités. De ces deux dimensions, matérielle et passionnelle, de la vie politique, Büchner fait un drame, ou plutôt une tragédie, qui rejoint la définition, elle aussi traditionnelle, du drame comme représentation des conflits en actions.

Cela pourrait sembler très théorique. Mais il n’y a qu’à lire le formidable drame de Büchner pour se convaincre qu’il n’en est rien. Car tout ce que l’écrivain montre de la Révolution française s’investit dans des discours, des figures, des personnages, dupes d’une Histoire dont ils croient être les acteurs privilégiés (ce qu’ils sont aussi!), comme Robespierre, ou bien poussant comme Danton jusqu’à la mort, leur propre mort, leur compréhension des événements historiques. En cette période révolutionnaire, l’hubris est partout. Elle annonce la fin prochaine des hommes et pour finir de la Révolution elle-même.

Au travers de cette représentation d’un moment du drame révolutionnaire (la prise du pouvoir par Robespierre contre les hébertistes d’abord puis contre les « modérés » représentés par Danton), Büchner pose ainsi un certain nombre de question essentielles à la compréhension de l’Histoire. Le temps est-il quelque chose dont on dispose, qu’il faut savoir saisir? C’est le temps de l’action opportune, le kairos. Ou bien, comme réplique Danton à Camille Desmoulins (II, 2): « C’est le temps qui nous perd »? Le temps vécu est toujours du temps perdu, ou du moins un temps dont nous sommes les jouets, parce

« Ce n’est pas nous qui avons fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a fait. ».

Sur les événements historiques, Büchner ne cesse de jeter un regard cru, qui s’affirme dans un langage volontiers ordurier, venu du corps, des instincts « bas », et rejoint à l’occasion la réflexion pascalienne sur le divertissement: la Révolution a donné des passions aux hommes, qui leur donne l’illusion que leur vie est remplie. Ce que raconte donc La Mort de Danton, c’est aussi la quête impossible du plaisir, d’une satisfaction définitive qui nous laisse en repos. Dans une saillie caractéristique du personnage, Danton lance à un moment:

« On est bien gai par ici. Je flaire quelque chose dans l’atmosphère. C’est comme si le soleil couvait la débauche. On aimerait bondir, s’arracher les culottes du corps et s’accoupler par le cul comme les chiens dans la rue. »

Grossier, Danton parle en réalité comme le peuple qu’il représente. Ce qui n’empêche pas ce peuple de se retourner contre lui, contre son appel à la modération politique, dans ce jeu révolutionnaire dont la clé est dans les passions plus que dans la raison, et dans l’ivresse qu’il promet à ceux qui s’y abandonnent. Tribun jusque sur l’échafaud, Danton sauve son personnage – et l’on aperçoit là la sympathie évidente de l’auteur – tandis que Robespierre, par qui le mal advient, s’enferme dans une rhétorique traversée de religiosité, en passe de transformer la Révolution en une messe noire, qui se nourrit du sacrifice de ses enfants.

Mais la faute en revient-elle seulement à Robespierre? Sans doute pas. Il plane sur ce drame historique une ultime leçon, la plus désabusée sans doute, quelles que soit la truculence et la démesure des paroles échangées au cours de l’action: une contradiction mine la politique, toute politique, et pas seulement la politique révolutionnaire – car la politique, art de la parole et du conflit incarné d’abord dans des luttes de discours, s’abîme devant le fait qu’il n’y a peut-être pas de communication possible entre les hommes. La rencontre de Danton et de Robespierre, qui fait l’une des scènes les plus réussies de la pièce, c’est solitude contre solitude. Ou, comme le dit Lucile Desmoulins à la fin d’une scène:

« Que cette chambre est vide!« .

Chacun des acteurs de ce drame reste donc pour finir prisonnier de sa logique personnelle, coincé dans sa carcasse:

« Nous savons si peu de choses l’un de l’autre. Nous nous tendons les mains, mais c’est peine perdue. Nous ne faisons que frotter l’un à l’autre notre cuir grossier. Nous sommes très solitaires. »

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Bonne année 2014

2013, ce furent plein de decouvertes, de nouveaux livres, de lectures longtemps repoussées et enfin entreprises, de challenges et de mois littéraires à partager, quelques explorations au coeur de ma PAL. A l’heure du  bilan, que reste-t-il? Des lectures, plein de lectures. Plutôt que de m’abandonner  au décompte traditionnel des pages ou livres « tombés »au cours de l’année, qui s’assortissent mal à ma pratique de la lecture, j’ai préféré me replonger dans ce carnet de lecture qu’est mon blog. J’en ramène quelques feuillets détachés, souvenir des plus belles rencontres de cette année littéraire:

Les horizons perdus

James HILTON: Les Horizons perdus

Les Chouans

Honoré de BALZAC: Les Chouans

Grahame, Le vent dans les aules

Kenneth GRAHAME: Le Vent dans les saules

Tolstoi, Les Cosaques

Léon TOLSTOI: Les Cosaques

Ravey, Enlèvement avec rançon

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

 Mann E., Quand les lumùières s'éteignent

Erika MANN: Quand les lumières s’éteignent

 Les forestiers

Thomas HARDY: Les Forestiers

 Trollope, Miss Mackenzie

Anthony TROLLOPE: Miss Mackenzie

McBain 1

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

Que cette nouvelle année 2014 soit pour tous l’occasion d’autres très belles découvertes littéraires.