Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Du 1er juin 2018 au 6 janvier 2019

Une quarantaine de grandes toiles, des grands formats. Devant ces grandes toiles abstraites, on ne peut s’empêcher de poser la question: qu’est-ce que cette peinture représente? Ou mieux peut-être: qu’est-ce qu’elle déconstruit? Zao Wou-Ki n’a pas commencé par être un peintre abstrait. Le cheminement s’est fait progressivement, de la peinture chinoise à l’avant-garde occidentale. La découverte des recherches de Paul Klee a exercé une influence considérable dans cette évolution. Jusqu’au moment du basculement dans l’abstraction. De la Traversée des apparences, pour reprendre le titre d’un des premiers tableaux présentés dans l’exposition, une magnifique masse de tons beiges nacrée de reflets turquoises, bruns, ocres, espace pur flottant comme un phénomène météorologique, d’où emerge comme une écriture, à partir d’un centre de déflagration bordeaux, où perce aussi du bleu, autant de griffures brunes, noires, grises qui sont comme le souvenir d’idéogrammes, ou bien est-ce un rythme, une danse, une musique? Sans doute y a-t-il quelque chose d’autobiographique dans l’oeuvre de Zao Wou-Ki, que soulignent plusieurs tableaux d’hommage à Michaux, à Varèse, à Monet, à Matisse, les compagnons artistiques, ou bien ces deux toiles peintes à des décennies de distance, l’une à la suite de la séparation avec sa première femme, l’autre à la suite du décès de la seconde. Cette peinture est pensée autant que sentie. Et pour celui qui la contemple – contemplation est bien le terme – c’est une véritable expérience intérieure, au sens fort que Bergson donnait à ce mot, pour ainsi dire une révélation donc.

Singulière par son propos, qui n’est ni de retracer l’évolution qui conduisit Zao à conquérir l’abstraction, ni encore moins de proposer une rétrospective de l’oeuvre, l’exposition choisit de nous placer d’emblée devant ce qui fait la spécificité de la création de l’artiste, et de la façon la plus magistrale possible, avec ces grands formats. Devant? La locution est mal choisie, Il serait plus juste de dire qu’il n’y a pas de confrontation possible en fait avec cette oeuvre. C’est toute sa poésie. Nulle fenêtre ouverte sur je ne sais quel monde, sinon l’écho pour ainsi dire musical des mouvements de la conscience. Nul miroir tendu au spectateur selon le dispositif spéculaire/spéculatif de la représentation, mais de vastes paysages interieurs comme révélés par des toiles qui invitent à une libre exploration de soi en même temps que de l’oeuvre. S’agit-il même cependant de vrais paysages? de représentations visibles des géographies intérieures? d’arrangements de masses picturales renvoyant aux rituels secrets de l’artiste dans son atelier? Ce qui est certain, c’est que d’emblée cette peinture touche. Je ne sais pas pourquoi. Il y a un plaisir à laisser réveiller en soi par l’impulsion de cette peinture des trésors de sensibilité, qu’on ignorait jusque là, en tout cas de cette façon là. N’hésitez pas à y aller à deux, à trois. C’est une peinture à partager également. Et tout cela est très beau à vivre aussi.

Glanées ici ou là au gré de la lecture du catalogue, quelques citations viennent éclairer le travail de l’artiste. Et d’abord, comment faut-il considérer l’abstraction chez Zao? Le mot d’abstraction n’est-il pas un peu trompeur? Cette abstraction est-elle donc si abstraite que cela? Francois Cheng: « l’abstraction, chez Zao Wou-Ki, ne signifie point « refus de la réalité concrète « , ni « pure recherche de la forme »; elle ne vise pas non plus à la simple liberation d’une gestuelle picturale plus ou moins arbitraire. »
Zao lui même explique: « A partir de ces années je me suis laissé submerger par ma liberté, devenue mon seul guide […]. Les grandes surfaces me demandaient de me battre avec l’espace ; je devais impérativement remplir cette surface, la faire vivre et me donner à elle… » Et encore:
« J’aime que l’on se promène dans mes toiles comme je m’y promène moi-même en les faisant. »

En quelques essais synthétiques, le catalogue propose un prolongement à l’exposition, éclairant notamment les rapports de Zao avec Michaux, Varèse, la peinture de grand format, l’avant-garde américaine. J’ai pioché dans cette dernière étude quelques rapprochements intéressants. Ainsi, la facture éclaboussée des tableaux de Zao, qui est un des premiers aspects qu’on retient de son oeuvre, s’est construite autour d’une expérience qu’on ne saurait reduire à la rencontre solitaire du peintre et de la toile – même si le moment de la création est toujours solitaire. Avec son ami Sam Francis, Zao adapte à l’huile les techniques de la peinture à l’encre. L’expérience du paysage rememoré ou de l’exploration visuelle de géographies intérieures tisse d’autres liens, par exemple avec Joan Mitchell, proche de De Kooning, et au-delà avec l’expressionisme abstrait. L’amitié de Zao avec Mark Tobey permet d’explorer la relation entre Asie et abstraction.

L’iconographie offre aussi quelques complements suggestifs. J’ai découvert ainsi par exemple que certains grands formats avaient été précédés d’un travail de recherche sur papier, à l’aquarelle, admirables.

La contemplation des grands formats est une expérience physique cependant qu’on peine à reproduire dans la lecture d’un catalogue. Toujours frustrante, la confrontation avec des reproductions au sortir d’une exposition prend ici une valeur supérieure, révélant à quel point la question du format est essentielle en peinture. En particulier chez Zao Wou-ki. Il faut avoir fait l’expérience directe, immédiate d’un tableau comme 29.01.70 – un de mes préférés dans l’exposition – pour comprendre ce que signifie cette exploration de perspectives changeantes selon que l’on se tient à droite, à gauche ou au milieu de l’oeuvre, et les réminiscences qui s’y associent.