En 1993, un couple de loups italiens parti faire de l’exploration s’établit dans la région des Alpes, près de Nice. En 2015, ce sont plus de 300 loups dispersés au hasard des campagnes françaises. Réapparu de lui-même à partir d’une souche italienne, le loup se répand, de manière discrète, faisant ressurgir ici où là l’imaginaire exterminateur qui, depuis Charlemagne, a construit la stigmatisation de « la Bête » en ennemi absolu de la civilisation, ou bien l’expression inversée d’un angélisme écologique urbain contemporain qui voit dans tout ce qui est naturel et sauvage la prémisse d’un retour à une nature à sanctuariser. Seulement, voilà : le loup ne se laisse enfermer dans aucune des deux représentations évoquées: il n’est pas cet « envahisseur » qu’on pourrait écarter, car le loup se répand, et continue à se repandre; il n’est pas ce « primitif » qu’on pourrait protéger, car il refuse de se laisser enfermer dans des zones de protection sanctuarisées. Bref, le loup échappe, et nous échappe. Par son comportement il excède tout ce que nous pouvons en dire. Il est ce réel qui fait résistance. Et qui invite à la pensée…

C’est avec un peu de philosophie que je fête les 11 ans aujourd’hui de ce blog (11 ans déjà quand même !). Et avec un beau coup de coeur. Je ne pouvais pas rêver mieux pour l’anniversaire de mon carnet de lecture numérique.

J’aurai du mal, je crois, cependant, à écrire tout le bien que je pense de ce livre, qui m’a à la fois instruit et stimulé, tellement j’aurais à dire alors. Avec Les Diplomates, Baptiste Morizot, dont je découvre le travail dans ce livre, signe un essai stimulant et, je n’hésite pas à le dire, l’un des livres de philosophie majeurs de ces dernières années en France. La philosophie souvent – je parle de la vraie, de la bonne – est question de regard. Voir non qu’il y a quelque chose qu’on n’avait pas vu. Mais qu’il y a quelque chose qu’on croyait voir, alors qu’en réalité on ne voyait rien, ou pas comme il faut. La question du loup est celle-là. Voir dans et à travers le loup la porte d’entrée d’un questionnement qui révisite quelques unes des interrogations traditionnelles de la philosophie et pose un regard nouveau sur l’homme et sur son rapport au réel n’est pas donné à tout le monde. Il faut savoir être à la fois suffisamment naïf et suffisamment savant. Un grand philosophe, comme un grand peintre, est un oeil. Et Baptiste Morizot est de ceux-là.

L’auteur pratique lui-même le pistage de loups. Mais sans doute pratique-t-il aussi puissamment le pistage d’idées, l’enquête, l’interrogation sur le réel, la sensibilité aux choses, et les textes. Il en sort cet essai, qui est une invitation à repenser notre rapport au réel, c’est-à-dire ici à la nature, au sauvage, ou mieux à nous avec le sauvage et au sauvage en nous. Le plan du livre (une ontologie, une épistémologie, une éthique), rejoint le découpage traditionnel de bien des livres de philosophie. Il se nourrit d’une riche documentation scientifique – issue pour l’essentiel des recherches en éthologie. Et ce premier niveau de lecture suffit déjà à faire tout le charme du livre. J’y ai appris réellement plein de choses, par exemple sur l’ancienne pratique amérindienne qui consistait à se déguiser en loup pour chasser le bison. Pratique étonnante : quel intérêt y aurait-il à se déguiser soi-même en prédateur de l’espèce chassée? Poser la question, c’est compter sans le comportement des bisons qui ont appris à fuir les hommes, mais à se rassembler pour faire bloc à la menace des loups. En se déguisant en loups, les chasseurs amérindiens avaient ainsi trouvé le moyen de se rapprocher des bisons pour en faciliter la chasse. La question du faible nombre d’ovins tués par les loups en Amérique, des loups qui cohabitent même parfois pacifiquement avec les troupeaux, alors qu’en France les attaques de loups visant des troupeaux sont fréquentes est un autre des développements plein d’instruction de ce livre. Les pages consacrées à la neurobiologie des plantes et à l’aptitude de certains arbres à se défendre de l’agression des herbivores témoigne de la puissance d’enchantement dont peut être capable le savoir scientifique lorsqu’il déroule devant nos yeux, et notre compréhension, la richesse et la complexité des processus naturels. Plein d’autres pages encore mériteraient d’être retenues.

Mais le plus intéressant est sans doute la reflexion que ces références scientifiques nourrissent. Il serait difficile de balayer ici toutes les questions philosophiques qui se trouvent formulées, ou reformulées. Je m’en tiendrai à quelques exemples: la question de l’identité et de l’autonomie (peut-on être soi sans être coupé de la communauté biotique ? Y a-t-il une façon possible pour l’homme d’être autonome dans un rapport de dépendance équilibré avec le vivant?), la question du fondement du droit politique (Comment reconnaitre des droits à l’animal qui ne se pense pas lui-même comme sujet de droit et ne peut revendiquer ses droits? Comment repenser dans ce cadre les théories contractuelles du droit?), la question du statut de la science du vivant (Comment constitue-t-on le vivant en objet de science? Y a-t-il place pour quelque chose comme des sciences humaines de l’animal, qui prennent en compte cette variabilité indéfinie inscrite au coeur du vivant et qui, en le rendant capable d’adaptation, d’évolution le distingue de la matière brute?). Seule la derniere partie du livre m’a semblé peut-être un peu moins forte, et moins philosophiquement suggestive, quoique tout ce qui tourne autour de la question de comment nous faisons communauté avec l’animal, ce qui inclut aussi la relation avec l’animal que nous sommes, tout cela donc m’a paru aussi passionnant.

Bref, un grand et beau livre, d’un auteur dont je ne vais pas tarder je crois à lire les autres essais, et dont j’attends avec impatience les prochains textes.