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Jack LONDON: Martin Eden

« Martin Eden, le plus autobiographique des romans de Jack London, est le récit d’un écrivain né dans les bas-fonds, homme de rien basculé dans la bourgeoisie qui croit tenir sa revanche sur la vie… C’est aussi la rencontre d’un homme et d’une femme ; l’occasion enfin de découvrir le vrai visage de Jack London, une personnalité rare à la source de notre modernité. » (4e de couverture)

J’ai toujours beaucoup aimé les œuvres de Jack London, à commencer par ses romans du Grand Nord, découverts avec émerveillement dans l’enfance, mais que j’ai repris depuis avec un tout autre regard. Romans souvent durs, presque sauvages, dans leur vision désidéalisée du monde et du tragique de l’existence, d’où émergent quelques grands caractères, quelques figures beaucoup plus médiocres aussi – toute la panoplie des passions humaines et du fait d’être ou de ne pas être à la hauteur, à condition que la nature dure, âpre, parfois injuste leur en laisse seulement la capacité – révélant l’impossibilité, quand on s’intéresse vraiment à ce que les hommes sont, de les mettre en système. Que ces récits soient construits sur la base d’une aventure personnelle (London est un écrivain qui a « vécu ») n’est pas le moindre charme de cet écrivain : ce passage de la vie à l’écriture est au centre de l’œuvre d’autres grands écrivains du début du 20e siècle, très différents dans la forme, mais que j’aime sans doute tout autant pour cette raison : Joseph Conrad, Marcel Proust, André Gide, Hermann Hesse, etc. De cet intérêt pour l’œuvre de Jack London, j’ai même d’ailleurs fait depuis quelques années un rendez-vous annuel – un ou deux livres de London lus avec toujours beaucoup de plaisir, années après années, aux alentours de décembre et janvier.

Mais par une négligence que je ne m’explique pas, je n’avais jamais lu Martin Eden ! Nous avons tous ces vides. Est-ce que j’oserai confesser par exemple que je n’ai jamais lu Anna Karenine ? Cela fait en tout cas une « réserve » de grands livres dans lesquels il est bien agréable parfois de piocher, au hasard d’une discussion ou de quelque rencontre… Il suffit de lire – que dis-je de dévorer les 10 premières pages de Martin Eden– pour comprendre à quoi on a affaire. Roman sentimental, roman social, roman de formation, roman d’un écrivain, Martin Eden est tout cela à la fois, et c’est un pur chef d’œuvre. Un des grands, des très grands livres de la littérature américaine, sans doute un des sommets du 20e siècle. J’en sors tout enthousiasmé.

Martin Eden, un jeune homme issu des quartiers pauvres de Oackland, est un jeune marin qui a déjà beaucoup bourlingué et s’est frotté aux beautés comme aux violences du monde. Par amour d’une jeune fille de la bourgeoisie intellectuelle, il décide de se cultiver, et découvre bientôt le rapport particulier qu’il entretient à la littérature. Confrontation de deux richesses, celle que peuvent nous apporter les livres et celle de la vie, le récit de Jack London renouvelle le genre du roman de formation. Car Martin Eden n’est pas seulement ce jeune homme plein de désirs et d’aspirations confronté au chemin semé d’embûches au cours duquel il est amené à confronter son idéal à la découverte souvent désillusionnée du monde et de la société. C’est déjà un homme qui a vécu, un homme fait d’une certaine manière, quoique jeune, passé par toutes les phases de l’initiation aux duretés de la vie d’un marin pauvre de Californie (la bagarre, les bandes, les amours de passages, souvent tarifées, dans plusieurs ports du monde, l’acharnement au travail et pour rester en vie). En un mot : riche d’une vie qui, dès les premières pages du roman, émerge en quelques images mentales superbes, mais qu’il ne sait pas encore canaliser, et qui font sa différence par rapport au milieu bourgeois dans lequel il est amené à évoluer après sa rencontre avec Ruth, la jeune sœur d’un homme que Martin a tiré d’un mauvais pas.

Au centre du roman, la découverte d’une vocation : celle d’écrivain, et le travail dur, âpre pour s’y hisser. Car l’écriture est un métier. Et les nécessités du marché sont rudes. Contraint parfois d’arrêter d’écrire pour prendre un travail difficile qui lui permettra de consacrer de nouveau plusieurs semaines à l’écriture, Martin Eden fait l’expérience d’un engagement total au service de l’écriture, rognant sur ses nuits et ses repas, économisant sur tout. Car écrire, pour un jeune homme de la classe sociale de Martin Eden, et qui doit choisir entre écrire ou travailler, est aussi un engagement physique, une expérience vécue aux limites de son corps. Dans la douceur du climat californien, l’expérience que fait Martin Eden à sa machine à écrire, dans une chambre trop exigue pour permettre les déplacements, où l’espace donc même est contraint, n’est pas très éloignée finalement de celle de ces héros du Grand Nord qui sont au centre d’autres récits de l’auteur. Entre deux travaux d’écriture, les pages consacrées par Jack London notamment aux semaines où Martin Eden se fait embaucher dans une blanchisserie sont une évocation précieuse, presque documentaire, de la condition au travail, et de ses injustices, de ses rigueurs, dignes déjà de Steinbeck.

A côté de cela, la trame sentimentale déroule le motif amoureux entre idéalisation, incompréhension, déception douce-amère et grande passion. Avec en prime peut-être l’un des plus beaux baisers de toute la littérature romanesque ! J’ai partagé l’extrait il y a quelques jours de ces pages si riches en émotion qui résument à elles seules tout le charme et la maîtrise de ce très grand roman. Le destin de Martin (je ne dirai rien de la fin si prégnante, si poignante, d’une vocation vécue jusqu’au bout) est bien sûr un autre moment sublime du roman. Quant au motif autobiographique – une autre source d’inspiration du roman – il y aurait encore beaucoup à en dire, London ayant créé avec Martin Eden un double avec qui il ne se confond jamais tout à fait, comme le montre la morale d’inspiration nietzschéenne que professe Martin, à rebours d’un London plus social – plus « socialiste » – sans doute dans ses engagements collectifs, quoique nourri à la même source d’un engagement individuel total et un peu aristocratique jusque dans ses rigueurs.

Bref, c’est un livre sublime. Que rajouter de plus ? Sinon, bien sûr, que j’ai adoré. Et que c’est pour pouvoir faire de temps en temps ce genre de rencontres qu’on aime à enchaîner les livres…

Siegfried LENZ: Une minute de silence

« Dans une petite ville de la Baltique bercée par le rythme incessant des vagues, Christian assiste à la minute de silence observée dans son lycée en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais morte en mer. Stella fut le grand amour de Christian, un amour volé aux conventions qui régissent les relations entre professeurs et élèves, un amour fait de silences et d’interrogations, de découvertes fragiles et de beauté. » (4e de couverture)

Me voici reparti, une fois de plus, pour un livre irrésumable, ou difficile à résumer, mais c’est là semble-t-il que me conduisent mes lectures en ce moment! J’avais envie depuis longtemps de lire Siegfried Lenz, depuis au moins le jour où des amis m’ont offert La leçon d’allemand, que je confesse n’avoir toujours pas lu, même si le livre trône en bonne place depuis tout ce temps-là sur ma table de nuit. Mais il en va souvent ainsi des livres que j’achète ou qu’on m’offre. Certains restent souvent longtemps très près de moi, physiquement, ils m’accompagnent pour ainsi dire de leur présence, comme des ports dans lesquels je sais que j’entrerai un jour, pour faire relâche, et cela me soutient pendant tout ce temps-là de savoir qu’il y a quelque part quelques livres à découvrir sur lesquels je sais que je pourrai compter. Watership down est un autre de ces titres, que m’a offert un jour quelqu’un qui m’était très cher à l’époque, avant que les vents contraires de l’existence ne choisissent de la porter un jour à naviguer à la découverte d’autres contrées moins amicales et plus éloignées de moi. Mais il me reste quand même ce livre. Jane Eyre, autre grand compagnon (ou compagne, je ne sais comment dire, s’agissant d’un livre) m’a accompagné 15 ans, et franchement je ne regrette pas d’avoir attendu tant de temps, tellement fut grand le plaisir de découvrir alors un roman que je n’aurais peut-être pas goûté autant à l’âge de l’adolescence.

Il y a une autre raison qui fait que je m’intéresse depuis longtemps, sans l’avoir lu, au nom de Siegfried Lenz: le nord de l’Allemagne, et notamment Hamburg, où j’ai passé quelques-uns des plus beaux étés de ma vie. Et c’est d’abord ce que j’ai aimé, goûté, retrouvé dans ce très beau et très pudique roman, Une minute de silence, qui sait évoquer avec tellement de charme ces paysages de la mer du Nord, avec ses petits villages de pêcheurs, de temps en temps un phare, quelques îles, et la digue, une grande étendue verte le long de la mer. Je ne sais si c’est complètement transparent dans le roman quand on ne connait pas déjà ces paysages. Mais l’évocation discrète qu’en donne Lenz, à l’image de la discrétion de ces paysages eux-mêmes, est une des choses qui m’ont seduit dans le roman.

Et pourtant, il faut avouer que j’ai eu bien du mal à entrer dans le récit pendant disons les 15 ou 20 premières pages. J’ai même pensé arrêter le livre un temps et que Lenz serait une des grandes déceptions de ma vie de lecteur, lorsque tout d’un coup quelque chose s’est mis à fonctionner. C’est à partir de la scène de la cabane, dont j’ai publié l’extrait il y a quelques jours. Le miracle s’est fait. Le reste n’a été qu’un doux délice de lecteur face à ce livre que j’ai lu finalement d’une traite.

Le va-et-vient entre le présent (la cérémonie d’hommage à Stella, la jeune professeur d’anglais qui vient de décéder) et le passé (la reconstitution des amours de Stella et de son élève, un jeune homme de 18 ans qui partage son temps entre le lycée et les travaux en mer), l’alternance du tu et du elle, parfois jusque dans une même phrase, pour nommer celle que la mort a ravi trop tôt, une prose sobre, pudique, tout cela donne une expression à la fois discrète et très touchante des va-et-vient de la conscience confrontée à ce qui est sans doute le principal sujet de ce livre: la douleur de l’inachèvement.

A travers l’enveloppe, j’ai senti que c’était une carte, c’était une vue photographique qui invitait à visiter un musée océanographique, la photo représentait un dauphin qui avait fait un bond exubérant et qui, semblant calculer sa trajectoire, cherchait à se poser sur une vague. Il n’y avait qu’une phrase au verso : « Love, Christian, is a warm bearing wave », signée Stella. Appuyée contre la grammaire anglaise, j’ai posé la carte à côté de notre portrait et j’ai éprouvé une douleur lancinante à l’idée d’avoir manqué quelque chose, d’avoir été lésé de quelque chose que j’avais désiré plus que tout.

Quoi de plus fragile cependant que ce couple que Christian et sa professeur d’anglais ont formé pendant l’espace de quelques semaines? Si l’amour est grand, on oublie parfois quand on s’aime combien les amants qui s’aiment sont eux médiocres ou capables de médiocrité. Lenz ne franchit jamais ce seuil, mais en indique pudiquement l’ouverture. Réinterprétation contemporaine du motif illustré bien des fois dans l’histoire de la littérature (Roméo et Juliette, La Chartreuse de Parme, etc.) de la mort prématurée des amants, la mort vient à point « sauver » la beauté de l’amour, même si c’est au prix de l’expérience douloureuse de l’inachèvement, en lui offrant d’échapper à la dure leçon qui veut que les amants ne s’aiment pas toujours et que, comme le disait la chanson, ces histoires finissent mal… en général. Tout le talent de Lenz est de savoir trouver les mots pudiques, au-delà de tout romantisme, qui conduisent de la vie à l’art:

Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour.

Loin de toute exubérance, c’est sans doute Siegfried Lenz qui a raison, en homme recueilli et peu bavard du Nord. J’ai trouvé très belle en tout cas sa vision du bonheur, confrontée aux aleas de l’existence.

peut-être faut-il que ce qui nous rend heureux repose et soit préservé en silence.

Un beau donc, un très beau roman, lu dans le cadre des Feuilles allemandes, une belle initiative d’Eva pour ce mois de novembre. Si ce n’est pas déjà fait, je vous conseille vivement d’aller faire un petit tour chez elle pour l’occasion. Prochaine étape de ce mois, en ce qui me concerne, L’histoire d’un allemand de l’est de Maxim Leo, une lecture qui s’est imposée à moi (là encore, l’un des livres qui m’accompagnait depuis un moment sur ma table de chevet) en ces temps de commémoration des 30 ans de la chute du Mur de Berlin.

Naguib MAHFOUZ: Karnak Café

Le Caire, années 60. Au hasard de ses déambulations le narrateur découvre un jour le Karnak café, tenu par une ancienne danseuse, Qurunfula, qui fut des années auparavant une star de la danse orientale. Devenu un fidèle du lieu, il ne tarde pas à nouer des contacts avec la petite communauté des habitués…

Ceux qui passent par ici régulièrement se seront aperçu sans doute que j’ai bien du mal ces temps-ci à tenir mon blog à jour. Ce n’est pas que je manque de belles lectures à raconter. Mais la vie d’un blog de lecture a ses hauts et ses bas, je crois. Il y a toujours un effort bien sûr à fournir, à la source de l’écriture de ces billets réguliers. Parfois la tension est vertueuse, et permet d’éclairer, d’approfondir la lecture. D’autres fois, les impressions de lectures ne trouvent pas le moyen de sortir de l’intimité de la lecture. Et l’envie de lire, de commencer vite un autre livre l’emporte sur le désir de raconter ou d’analyser. C’est l’état où je me trouve depuis quelques temps.

Si bien que depuis deux ou trois jours je tourne les phrases dans ma tête sans parvenir à trouver comment parler de ce Karnak café. Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre? Peut-être parce que mon billet précédent, rédigé juste avant ma panne printanière, traitait justement d’un livre sur les cafés. Sans doute aussi parce que je frequente moi-même assidûment ces lieux, que j’ai mes habitudes dans quatre ou cinq d’entre-eux, que j’aime aborder successivement, comme on navigue d’île en île, que j’y travaille habituellement, que j’y lit, que j’y dessine aussi souvent, beaucoup. Je ne pouvais pas manquer donc de parler de ce petit roman de Naguib Mahfouz, que j’ai dévoré justement un matin de la semaine dernière, confortablement installé dans une banquette, au milieu des effluves d’espresso fraîchement coulés et des tintements de cuillères.

Je ne pense pas cependant que ce soit le livre par lequel découvrir cet auteur. Naguib Mahfouz est un écrivain qui a su manier en effet des formes très diverses, selon le moment et surtout les besoins de son écriture. Roman politique, Karnak café n’a pas l’ambition formelle ni l’ampleur d’autres romans de l’auteur. Et il est sans doute plus judicieux, si on veut avoir une idée des sommets que son art peut atteindre, de commencer par un autre de ses livres.

Pourtant, quel roman efficace, en peu de pages cependant, mais d’une densité humaine étonnante! Derriere le premier plan de la vie de café et de ses habitués, c’est toute la toile de fond de l’histoire moderne de l’Égypte que déploie ici Mahfouz, depuis la révolution nasserienne avec ses ambitions d’un renouveau social et culturel jusqu’à la déroute de la guerre des six jours. Publié au lendemain de la guerre du Kippour, l’autre défaite humiliante pour l’Egypte, Karnak Café est d’abord un roman engagé dans le débat qui ne manqua pas de se lever en Egypte sur les raisons de la défaite.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question martelée au lendemain de tout échec, aussi bien individuel que collectif, est sans doute la question la plus déchirante que l’on puisse poser à l’Histoire, lorsque celle-ci nous confronte au tragique de l’existence. Hilmi, l’amant de Qurunfula, Ismaïl et Zaynab, qui s’aiment d’un amour tendre et innocent, sont trois étudiants. Suspectés tour à tour d’être des frères musulmans et des communistes, ils font l’expérience de la prison, vivent l’épreuve de la torture, de l’humiliation, sur un malentendu, des soupçons infondés, marquant chaque fois de leur absence la vie de café. A travers le destin malheureux de ces rejetons de la révolution victimes d’un Etat qui s’enlise dans le désir de tout contrôler jusqu’à torturer, violer, tuer ses propres enfants innocents, Mahfouz raconte la faillite d’une communauté politique, sous le regard faussement détaché d’un narrateur qui participe lui-même trop à l’histoire pour ne pas en être, comme l’auteur, l’une des figures.

Arbitraire, paranoïa, humiliation, tout participe à la violence d’un régime qui rêvait de faire entrer l’Égypte dans la modernité et qui ruina lui-même l’espoir qu’il avait su faire lever:

« Jusqu’à ce jour fatal, on avait l’impression d’être les plus forts et que nos pouvoirs étaient sans limite. A notre libération, cet idéal en avait pris un coup. On a perdu une bonne part de notre courage et de notre confiance en nous et en l’histoire. On a découvert l’existence d’une puissance terrifiante, opérant en toute indépendance de la loi et des valeurs humaines.« 

Le récit d’une lente descente aux enfers de la politique!

« Que nous est-il arrivé? J’ai l’impression que nous sommes un peuple à la dérive. Les aléas de la vie et l’impact de la défaite nous ont fait perdre tout sens des valeurs.« 

Thomas HARDY: Sous la verte feuillée

Dans le Wessex, ce sud imaginaire de l’Angleterre servant de cadre aux romans de Thomas Hardy, le village de Mellstock offre le spectacle d’une paisible contrée. La vie s’y partage harmonieusement entre le travail et l’office du dimanche. L’arrivée d’une nouvelle institutrice, Fancy Day, et d’un nouveau vicaire pour la paroisse ne va pas tarder cependant à précipiter la petite communauté dans le jeu tourbillonant de passions nouvelles…

J’ai déjà dit, dans d’autres billets, tout le bien que je pense de Thomas Hardy, dont je continue à explorer l’oeuvre avec plaisir. Bien sûr, ce roman de jeunesse n’est sans doute pas le meilleur de son auteur. Ce n’est en tout cas pas celui que je conseille pour découvrir cet auteur, bien qu’il ne soit pas sans charmes. La trame y est encore un peu simple. Les personnages, tout en offrant déjà ce caractère particulier des grands personnages de Thomas Hardy, sont peut-être encore un peu trop esquissés. L’évocation d’une nature évoluant au fil des saisons et servant de cadre à la vie d’une petite communauté rurale offre déjà quelques belles lignes, mais dont la puissance poétique ne s’épanouira que dans les oeuvres suivantes. Bref, on est encore loin des Forestiers, que je tiens toujours pour l’oeuvre majeure de Thomas Hardy. Sous la verte feuillée reste cependant comme l’une de ces touches mineures, délicieuse par bien des aspects, d’un auteur majeur, dont on aurait tort de bouder la lecture donc.

Le portrait truculent de la petite communauté villageoise est sans doute l’un des traits les plus réussis du roman. Réunis depuis des temps immémoriaux pour accompagner de leurs chants les célébrations à l’Eglise, les violons et les chanteurs du village voient leur rôle brusquement remis en cause par le nouveau vicaire qui choisit de faire installer un orgue pour accompagner l’office. Et cela fait parler… Le verbe est haut, fort, populaire. Un délice.

En contrepoint de cette première histoire, collective, Thomas Hardy offre avec Fancy Day et son amoureux Dick l’un de ces couples de roman dont son oeuvre future sera riche encore. Être simple et rustique, aimant d’un amour sans dissimulation, le jeune charretier Dick est à l’image de ces natures franches qui annoncent déjà le berger Gabriel Oake de Loin de la foule déchaînée. A la fois pudique et coquette, Fancy est un de ces beaux personnages féminins que sait décrire Thomas Hardy, laissant en définitive son mystère, c’est-à-dire toute sa profondeur, à la jeune fille qui se retrouve, le temps du roman, au centre des désirs de plusieurs jeunes hommes, Dick bien sûr, mais aussi le pasteur Maybold ou un riche fermier du village. Un peu troublée sans doute par les désirs qu’elle provoque, aimant bien plaire et sentir le regard que d’autres posent sur elle (et qu’elle assume jusqu’au plaisir de porter une robe de mousseline à l’église!), à cheval entre les deux mondes d’une origine rurale et d’une éducation qui l’élève, Fancy, tout en offrant son coeur au jeune Dick, accepte les compliments de ses autres courtisans, menace même un temps de céder à leur avance, sauvant pour ainsi dire sa liberté dans ce monde campagnard truculent sans doute, mais facilement corseté par des représentations traditionnelles, qui confond aisément mariage et droit de propriété.

Au développement des passions humaines, l’évocation d’une nature omniprésente que la plume de Thomas Hardy suit au fil des saisons offre dans le même temps un autre contrepoint, poétique, ponctué de la description des activités humaines – « percée » du cidre, recolte du miel, cueillette des noisettes, etc. – qui est le dernier charme de ce roman, mais non le moindre.

Bref, une agréable lecture pour ce mois de février où j’alterne Ivan Tourgueniev et Thomas Hardy, deux auteurs qui me tiennent tout particulièrement à coeur.

Ivan TOURGUÉNIEV: Pères et fils

Devant un relais de poste, dans la campagne russe, en plein 19ème siècle, un homme attend. Nicolas Petrovitch Kirsanov attend son fils, Arcade. Parti étudier à Saint-Pétersbourg, celui-ci revient, pour quelques semaines d’été, dans la propriété familiale, accompagné d’un nouvel ami, Eugène Vassiliev Bazarov…

On réduit souvent la litterature russe du 19ème siècle aux questions sociales qu’elle pose ou aux conflits idéologiques qu’elle illustre. Je ne crois pas que ce soit lui rendre entièrement justice, même si l’obsession sociale, politique des 19ème et 20ème siècles russes a porté un temps les lecteurs à se concentrer sur cette question. Pères et fils reste un grand livre de ce point de vue cependant. Il rend sensible, à travers une belle galerie de personnages, la difficile libéralisation du pays, le poids des pesanteurs sociales, notamment d’une condition paysanne difficile à réformer, ou la naissance d’un esprit révolutionnaire et matérialiste.

Pères et fils confronte deux générations, dans lesquelles viennent s’incarner les oppositions : les Pères libéraux tentés par une voie à l’occidentale ou le respect des vieilles traditions; les Fils prônant des convictions nihilistes. Car l’Histoire est d’abord une affaire de générations. En donnant voix aux personnages qui l’incarnent, Tourgueniev a trouvé le moyen de rendre sensible le mouvement de l’Histoire comme une suite de perspectives dispersées, de projections de soi vers des futurs divergents. Les frères Kirsanov, des petits aristocrates terriens, Vassili Ivanovitch Bazarov, un ancien chirurgien militaire, qui incarnent la génération des pères, sont tous trois des individus singuliers, tout comme Arcade et Bazarov, les fils.

Paul Petrovitch Kirsanov, l’oncle d’Arcade, est un homme tiré à quatre épingles, jaloux de sa bonne éducation, qui se rêve en une sorte d’aristocrate anglais, libéral par élégance. Après un chagrin d’amour, qui fut la grande aventure de sa vie, il a trouvé refuge dans la demeure de son frère, Nicolas. Celui-ci est un propriétaire terrien, libéral également, mais un peu dépassé par la gestion de sa propriété. Veuf, il a depuis peu retrouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille du peuple, Fénetchka, avec qui il a eu un enfant, mais à qui il hésite à proposer le mariage par respect des conventions sociales. Lorsque le roman commence, Arcade, son fils aîné, rentre au domaine, après plusieurs années d’études. Il est accompagné d’un camarade, Bazarov, avec qui il s’est lié récemment d’amitié.

Avec Bazarov, Tourgueniev a sans doute créé l’un des plus grands personnages de toute la litterature russe. Étudiant en médecine, brillant, posant sur le monde un regard matérialiste et positiviste, le jeune homme professe des idées nihilistes. Il n’y a que des sensations, professe-t-il, croyant se libérer ainsi du respect des vieilles conventions qui corsettent dans une vision sentimentale et religieuse une Russie profondément conservatrice. Tombé amoureux d’Anne Serguéïevna, qui, après l’avoir côtoyé avec plaisir, repousse ses désirs, Bazarov est cependant rattrapé par ses sensations, dans une réplique ironique de Paul Kirsanov, l’aristocrate libéral tant détesté. Son double destin tragique (rejeté par celle qu’il aime, il est tué accidentellement par le typhus qu’il étudie) est sans doute celui d’un parti dans les excès duquel Tourgueniev, le progressiste, ne se reconnaît pas. Mais il est d’abord, surtout le naufrage singulier d’un homme. Et c’est cela aussi qui fait de Tourgueniev un grand romancier.

L’affection des pères pour leurs fils entre qui s’interpose la logique des temps est un autre des aspects les plus réussis du roman. Le bel incipit ou les chapitres au cours desquels Bazarov rend visite à ses parents offrent des pages touchantes dans lesquelles chacun reconnaîtra, au-delà d’un moment singulier de l’Histoire russe, le recommencement perpétuel des relations entre les parents et les enfants, dans ce mélange caractéristique d’affection parfois un peu maladroite et d’incompréhension, de distance qui suffit à humaniser le débat social et politique que le roman met en scène. On sent chez Tourgueniev l’amour des personnages, cette humanité donnée, rendue à chacun au-delà de ce qu’ils illustrent. Et c’est un autre aspect de mon intérêt pour cet auteur.

Car un roman de Tourgueniev, ce sont d’abord des personnages. On perçoit souvent chez l’auteur le poids de quelque chose de plus grand qu’eux, qui les dépasse, mais ne les fait pas disparaître, et dont ils essayent de faire quelque chose. Le motif sentimental illustre parfaitement cette dimension du roman. Ramené par ses désirs, ses sensations à cette idéalisation qu’il dénonce, Bazarov tombe sous le coup de sa passion pour une Anne Serguéïevna jouée à son tour par la logique capricieuse de l’amour… des amours qui unissent sa jeune soeur, Katia, et Arcade, dans la coulisse pour ainsi dire des grands débats qui agitent les autres personnages.

Peut-être ces percées d’amour sont-elles la vraie leçon d’un auteur finalement plus sentimental qu’idéologue, comme ses descriptions sensibles d’une nature russe évocatrice que j’aime tout particulièrement sous sa plume.

Bref, un grand et beau livre, qui donne envie d’en lire plein d’autres encore.


Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.

Honoré de BALZAC: Le Colonel Chabert

Le Colonel Chabert, qui participa heroïquement à la charge glorieuse de la bataille d’Eylau, est passé pour mort. Revenu littéralement de la tombe, il reparait après des années de convalescence dans le Paris de la Restauration, où il cherche à faire valoir ses droits et recouvrer son identité. Un jeune avoué, Maître Derville, accepte de plaider l’affaire et de venir en aide financièrement au vieux grognard. Maître Derville, qui est aussi l’avoué de la femme de Chabert, une ancienne prostituée que celui-ci a tiré du caniveau, engage une transaction entre les deux parties…

Le Colonel Chabert etait proposé samedi dernier par Maggie pour une Lecture commune. J’ai relu ces derniers temps plusieurs romans ou nouvelles de Balzac, dont j’étais sûr de bien connaître le propos, et à chaque fois, c’est la même (re)découverte. On gagne à lire et relire cet auteur. Ici, c’est l’ouverture du roman qui m’avait échappé : une belle scène de comédie sociale, pleine de truculence parisienne, dans l’esprit de certains films de Jean Renoir, cinéaste nourri lui aussi de cette litterature des grands auteurs du XIXème siècle. Si l’entrevue de Chabert avec sa femme était resté marquant dans mon esprit, j’ai peut-être lu la fin un peu différemment aussi que la première fois. Cette lecture est-elle la bonne? Je ne sais pas. C’est cela aussi qui est fascinant dans la relecture: percevoir la richesse d’un texte, à travers le feuilletage des différentes perceptions qu’on en aura eu à différents moment d’une vie.

Le Colonel Chabert est l’histoire d’une spoliation, d’une fortune volée et d’un transfert d’identité. C’est aussi un des portraits les plus émouvants de toute La Comédie humaine, hommage sans doute de Balzac aux grognards de Bonaparte, effacés pour ainsi dire d’un temps prosaïque et mercantile. Passé pour mort, Chabert a perdu sa fortune, dont sa femme a récupéré la plus grande partie en minimisant sa succession. Cette ancienne prostituée qui devait tout à Chabert, est désormais la comtesse Ferraud, mariée à un homme de vieille noblesse revenu de l’Émigration sans un sou qui l’a épousé pour son argent, et mère de 2 enfants.

Ayant reconnu son mari, la comtesse, qui n’a jusqu’alors repondu à aucune des lettres du colonel Chabert, tente avec lui une entreprise de séduction destinée sans doute à le spolier un peu plus dans la tentative de négociation qui se met en place entre les deux parties. Il y a chez Balzac les qualités d’un moraliste de grande manière, à la façon du XVIIème siècle. Rapide comme une épigramme, ou comme une satire de La Bruyère, le beau moment de comédie humaine où la Comtesse se retire avec le colonel dans son château à la campagne pour feindre de le cajoler et tenter de le seduire est un des moments de brio du récit, avec la description de Chabert dans l’étude de Derville au début du roman et son récit de la fosse commune où il fut enseveli avec les morts.

Préférant la misère, Chabert, qui refuse de se compromettre dans le jeu que lui joue son ancienne épouse, finira à l’hospice de Bicêtre, où Derville le retrouve par hasard bien des années plus tard, expliquant son brusque et mysterieux retrait de la scène sociale, dans un geste peut-être ultime de dignité, préférant se retirer d’un monde où les hommes comme lui n’ont plus de place.

Jennifer JOHNSTON: Petite musique des adieux

Il se sont rencontrés, le long d’une falaise, au bord de la mer. Sur un malentendu. Parce qu’elle fermait les yeux, debout, en équilibre, et qu’il croyait qu’elle allait se jeter à l’eau, et qu’il a cherché spontanément à la retenir, à la prévenir. Il est professeur de mathématiques, vient d’Irlande du Nord et a fui pour quelques jours, avec son chien, dans ce coin de Dublin, la sollicitude de tous ceux qui cherchent à l’aider à se reconstruire. Elle a longtemps voyagé loin de chez elle, enseignant la littérature anglaise jusqu’en Amérique, avant de revenir ici, où elle vit une lente convalescence. Dans la vie de chacun d’eux, un drame, une rupture. Et entre eux, une rencontre qui ne peut pas avoir lieu.

Pour lire cette Petite musique des adieux, il faut aimer la pluie, les paysages dublinois et les romans où à vrai dire il ne se passe rien, ou pas grand chose. La couverture m’attirait, ainsi que le billet d’Anne, qui en parle très bien. Malheureusement, même si je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé, je suis bien moins enthousiaste qu’Anne qui m’avait pourtant donné très envie de lire ce roman.

Au-delà de l’art des petites touches et du non dit qui sont vraiment les traits les plus précieux du roman, cette histoire de résilience reste minée, me semble-t-il, par quelques épisodes convenus, dont le défaut principal est qu’ils servent de ligne d’horizon à la narration. Le dispositif narratif justement est simple: chacun des deux personnages découvre peu à peu au lecteur les raisons qui l’ont conduit jusque là. L’histoire d’une rupture, d’un amour empêché ou déçu, en lien avec les blessures de l’Histoire ou les coups de canifs des relations entre les hommes et les femmes, qui font souffrir, forcément. Pendant que Lar, en s’appuyant sur ses souvenirs de sa femme et de sa fille, revendique son droit à haïr, à se nourrir de cette haine, Clara prend des notes pour l’écriture d’un roman dont on ne sait même pas si elle conduiront à quelque chose. Entre les deux, deux solitudes, dont il n’est pas sûr même qu’elles se comprennent, mais qui avancent l’une vers l’autre, l’espace de quelques jours. Autour d’eux, des personnages: les parents de Lar, dont on ne percevra que la présence à la fois si lointaine et si proche dans le téléphone; la mère de Clara, occupée à confectionner des confitures; le docteur vieillissant, qu’on devine peut-être un peu amoureux de Clara, ou de sa mère. Entre les deux, le chien de Lar, qui est peut-être la plus belle trouvaille du roman.

Et pourtant, c’est sans enthousiasme que j’ai suivi cette histoire, toute en demi-teinte comme un jour de pluie (et j’aime tellement la pluie pourtant et lire quand il pleut). Quand je relis ces notes, je me rends compte que ce roman est attachant. Qu’il a tout en tout cas pour l’être. Je ne sais pas ce qui n’a pas fonctionné. Peut-être le côté trop démonstratif des malheurs qui frappent aussi bien Clara que Lar . Le personnage de James, l’amant new-yorkais de Clara, la nature du double malheur qui la touche – mais là je risque de trop en dire et de révéler la fin de l’histoire!

Pourtant, je crois que l’essentiel est là. Comme Lar qui revendique son droit à haïr, ou comme Clara qui devra attendre longtemps avant de pouvoir se remettre d’avoir donné sa confiance à quelqu’un qui ne la méritait pas et aimé sans partage, je ne suis pas sûr que Jennifer Johnston (à noter la faute d’orthographe sur la couverture!) aime vraiment ses personnages. Or je crois que les romans réussis sont ceux où même le plus mauvais mérite, même le temps d’une demi-ligne, que se pose sur lui la grâce d’un rayon de soleil, comme il en filtre justement, entre deux nuages, dans la pluie irlandaise. Pour n’avoir pas perçu ce rayon autrement que dans un chapitre un peu démonstratif, que je laisse aussi découvrir à ceux qui voudraient lire le livre, je suis resté un peu en-deçà du plaisir que j’escomptais de la lecture et ne suis pas parvenu à me laisser baigner par la phrase de Jennifer Johnston, que j’ai pourtant découverte sans déplaisir.