Étiquette : roman policier

Iain PEARS: Le comité Tiziano

« Venise : ses canaux, ses ruelles, ses musées… et son Comité Tiziano chargé par le gouvernement de recenser et d’authentifier les œuvres de Titien. La vie serait belle et douce dans ce décor somptueux si l’un des membres du Comité n’avait pas été retrouvé assassiné dans les Giardinetti Reali, au beau milieu d’un parterre de lys. La séduisante Flavia di Stefano se rend à Venise où elle retrouve Jonathan Argyll, négociant en art. Nos deux complices vont tenter de percer le mystère du Comité qui s’épaissit à mesure que sont perpétrés de nouveaux crimes et que des tableaux de valeur disparaissent. » (4ème de couverture)

L’intrigue semblait alléchante : Venise, un crime commis dans le monde de l’art, Titien. Et c’est la grande déception de ce périple vénitien (et de ce début de mois anglais), commencé avec l’étourdissant L’île enchantée de Mendoza. Je lis au demeurant assez peu de romans policiers. Mais jamais la lecture n’en a été aussi ennuyeuse. J’ai trouvé cela trop classique, trop formel, un rien téléguidé. Le dénouement lui-même est aussi tiré par les cheveux que chez la très classique Agatha Christie, le charme d’Hercule Poirot en moins. Bref, je n’ai pas retrouvé l’humour, le charme, le suspense promis par la renommée de cette série qui se déroule dans le monde de l’art. Je n’y ai pas non plus retrouvé autre chose qu’une Venise artificielle, ou pour couverture de guides touristiques. Dommage : un coup d’œil jeté sur les autres titres m’avait bien donné envie de continuer. Mais la rencontre ne s’est pas faite.

Une fin en demi-teinte donc pour mon périple vénitien et pour commencer ce mois anglais. Mais d’autres belles lectures s’annoncent (dont un « petit » Wilkie Collins dont je parlerai bientôt).

 

Samuel BJØRK: Je voyage seule

Une fillette est retrouvée assassinée dans la forêt, un cartable sur le dos, vêtue de vêtements qui la fond ressembler à une poupée. Sur un écriteau pendu à son cou quelqu’un a écrit: « Je voyage seule ». Tout porte à croire qu’il ne s’agit que de la première mise en scène d’une série de meurtres impliquant un serial killer particulièrement retors. La Norvège est en émoi. Pour le commissaire Holger Munch une périlleuse course contre la montre commence…

Attention! Livre addictif, je vous previens. Si vous vous decidez d’y jeter un coup d’oeil, prevoyez une ou deux journées vides de toute autre activité! Vous ne pourriez pas tenir le rythme du rapport à rendre sans faute pour le boulot le lundi matin, des enfants à accompagner au sport, de la vieille grand-mère à laquelle vous avez oublié de rendre visite depuis trois mois. Tourner la première page de ce thriller, c’est menacer d’y rester scotché jusqu’à la fin! C’est en tout cas l’expérience que j’en ai fait, et ceux autour de moi à qui je l’ai fait lire.

Car il y a quelque chose de mystérieux avec les auteurs de polars scandinaves: c’est cette capacité qu’ils ont à entraîner leur lecteur avec des procédés qui pourraient paraître assez classiques au demeurant. Une équipe d’enquêteurs à laquelle on s’attache, un duo de « flics » débordés par la vie, mais sur-doués, un enchaînement de crimes tous plus sordides les uns que les autres, des fausses pistes, des chausse-trappes, un serial killer dont les motivations ne sont pas forcément celles qu’on croit – on a là les ingrédients d’un bon thriller classique. Et pourtant ce Je voyage seule est plus qu’un thriller classique. J’ai été littéralement scotché pendant tout un week-end. C’est un livre que l’on dévore presque d’une traite. Pourquoi? C’est là le mystère. Sans vouloir trop en dire, car ce serait dommage pour ceux qui n’ont pas eu encore la chance de se plonger dans ce roman, la façon dont l’action est subtilement démultipliée, le rôle des personnages secondaires, toute la partie de police procedural, une narration tonique donnent au roman un rythme d’une grande maîtrise.

Le personnage de Mia Kruger, defoncée à longueur de pages – un cocktail d’alcool et d’antidépresseurs, que Munch part rechercher dans l’île où elle s’est isolée du monde afin d’y mettre fin à ses jours et qui accepte de remettre à plus tard son suicide pour pouvoir l’aider à résoudre l’affaire, donne le ton de ce thriller. Une obscure histoire de secte, des jeunes filles auxquelles on interdit tout commerce avec le monde, un garçon laissé à lui-même et au soin de son petit frère par des parents misérables mais qui est doué pour les lettres, les relations de Munch lui-même avec sa propre famille, d’autres péripéties ou histoires secondaires, et cette sordide histoire de meurtres d’enfants qui vient donner une forme d’urgence macabre à l’enquête, mais n’est jamais décrite avec complaisance (ce que je n’aime pas souvent dans ce type de thrillers) tout finit par s’articuler – ou pas – et par scotcher le lecteur.

A lire absolument donc. Et en plus j’ai vu depuis qu’il y a une suite. J’espère que ce second volet sera à la hauteur du premier…

Anne PERRY: Le Spectacle de Noël

Dans un manoir du Yorkshire, coincé par la neige en hiver, des comédiens se sont réunis pour jouer une adaptation de Dracula de Bram Stocker. Bien sûr, quand on est coupé du monde par des intempéries qui rendent les chemins impraticables et qu’on a justement l’idée de mettre en scène des histoires de vampire, les choses ne peuvent pas en rester là! C’est alors qu’un mystérieux voyageur fait son apparition. Quel est cet homme au charme troublant qui semble si bien s’y connaitre en histoires de vampires? Comment expliquer l’attraction ou la répulsion qu’il inspire et sa connaissance poussée des choses de la scène?

Que dire de ce récit, sinon que c’est un Anne Perry? Un petit Anne Perry, dans la série des Petits Crimes de Noël, qui sortent chaque année, à point, au moment où s’allument dans les rues les décorations de Fêtes et que l’air commence à humer le parfum de la soupe d’huitres au champagne et de la dinde aux marrons. Habituellement, je lis chaque année ces textes. Mais il m’en reste quelque uns, retrouvés sur le coin d’une étagère, à côté des guirlandes de l’an passé. Tous ne sont pas excellents, au delà de l’ambiance particulière, de cette atmosphère de Noël qui suffit la plupart du temps à me satisfaire.  Mais il faut avouer que ce Spectacle de Noël, paru il y a déjà quelques années, est plutôt un bon cru, en tout cas si on aime le théâtre… et les histoires de vampires. Un hommage appuyé au livre de Bram Stocker et au monde du théâtre anglais, avec, en guest-star, Caroline, la mère de Charlotte Pitt. Tiens, je reprendrais bien une petite papillote, moi!

Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.

Anne PERRY: Un Noël à New York

 

Hiver 1904. Janina Pitt a 23 ans. La fille de Charlotte et Thomas Pitt a accepté d’accompagner sa jeune amie Delphinia Cardew en Amérique où elle doit épouser Brent Albright, un homme de la haute société. Du bateau d’où elles débarquent à New-York, en ces jours précédant Noël, la ville offre le visage d’une grande métropole cosmopolite et fascinante. Introduite dans la meilleure société, grâce à sa jeune amie, Janina ne tarde pas à se lancer avec plaisir à la découverte de la ville, que les premiers flocons de neige tombant sur Central Parc commencent à recouvrir d’un charme indéfinissable. Mais la cité a ses pièges, que Janina devra révéler, pour éviter de sombrer dans les chausse-trappes d’une histoire familiale prête à se refermer sur elle…

Avec son volume annuel de la série des Petits crimes de Noël, Anne Perry fait partie de ces auteurs que j’aime à retrouver au pied du sapin. Curieusement, je ne peux pas dire que je sois vraiment emballé par les intrigues. Ce volume n’y a pas échappé. J’ai découvert le meurtrier à peine le crime commis – un comble pour un récit policier à énigme, même si le mobile, lui, est resté obscur jusqu’au dénouement. Mais il y a dans ces petits récits un charme indéfinissable, une ambiance, un décor, rehaussé encore année après année par de très jolies couvertures. Bref, j’ai replongé cette année, comme on plonge avec plaisir la main dans le sachet de papillotes : avec la joie d’une friandise attendue, même si on sait que ce n’est pas ce qu’on a goûté de plus divin.

Et ce livre est fait pour cela. Il est ce qui convient pour se détendre. Et j’en avais bien besoin ces jours-ci. Bref, une traversée à bord d’un transatlantique, une petite visite de New-York en 1904, geôles comprises, avec gîte et couvert assuré dans une demeure patricienne près de la cinquième avenue et promenade dans Central Parc enneigé, la traque d’une mère qu’on croyait disparue et la découverte d’un cadavre encore tout fumant histoire de se donner le frisson, plus une petite histoire sentimentale avec le policier chargé de vous arrêter, que demander de mieux, bien installé au fond du canapé, sous une couverture, avec tout à côté le sapin qui scintille, et une assiette de biscuits parfumés à portée de main ? Et puis en plus la neige, qui par chez moi tarde à tomber malgré le froid continu depuis plusieurs semaines, mais qui depuis début décembre occupe mes lectures.

Anne PERRY: Le Condamné de Noël

9782264066855Londres, 1868. Alors que la période de Noël commence, Claudine Burroughs ne se sent pas joyeuse à l’idée des bals sans fin, des obligations sociales et des évènements somptueux. Venir en aide aux femmes dans le besoin à la clinique Hester Monk lui a ouvert les yeux sur un autre monde, et le fait que son mari n’approuve pas ce choix la rend malheureuse. Mais les deux univers qu’elle côtoie vont bientôt se rencontrer. Lors d’un gala de Noël, une femme est brutalement battue, et il apparaît rapidement qu’il s’agit d’une prostituée invitée clandestinement par l’un des invités. Le poète Dai Tregarron, accusé d’être l’agresseur, prétend qu’il ne faisait que protéger cette femme contre la violence de trois riches jeunes hommes. Claudine croit en l’histoire de Dai, mais face au rang social qui joue en sa défaveur, comment peut-elle prouver son innocence sans tout risquer ? (4ème de couverture)

Le roman policier de Noël est un genre à part entière dont j’aime bien goûter les charmes à l’approche des fêtes. Anne Perry en a fait une série, publiant chaque année l’un de ses « petits crimes de Noël ». Celui de cette année nous entraîne, une fois de plus, dans la bonne société du Londres victorien. On y croise un poète débauché, une infirmière bénévole prête à se dévouer aux causes semblant perdues d’avance, un comptable ancien proxénète, et tout ce que Londres compte de bien, du moins en apparence. Tout cela est assez convenu. Mais j’aime bien ces petits livres à la couverture suggestive. J’aime ces histoires sans surprise, divertissantes, parce que sans recherche d’originalité excessive. L’un des charmes de ces petits Contes de Noël, tient à cette forme convenue, qu’on grignote comme une friandise en attendant Noël. C’est l’occasion, à mon tour, de vous souhaiter un

Joyeux Noël

Ed McBAIN: Victime au choix (87ème District, 5)

McBain 1Au milieu d’une boutique de vins et spiritueux, le corps d’Annie est retrouvé, parmi les débris des bouteilles jonchant le sol. Un nouvel inspecteur, au nom improbable de Cotton Hawkes, est muté au 87ème district, pendant que Havilland, l’un des poids lourd de l’équipe, fait sa sortie, le corps troué de balles. C’est une double enquête qui commence, et la vie du commissariat qui continue…

Moins abouti dans sa forme que les précédents volumes de la série, ce cinquième épisode du 87ème District est l’un de ces moments de transition, comme il y en a dans toute série, surtout de l’ampleur de celle d’Ed McBain (plusieurs dizaines de volumes sur plusieurs décennies): un personnage important des premiers volumes fait sa sortie (Havilland, la brute corrompue du commissariat, mais un bon flic tout de même, apprécié de ses collègues); un autre (Cotton Hawkes) fait son entrée, menaçant par ses maladresses de laisser Carella sur le carreau, avant de racheter son droit à faire parti de l’équipe, en enquêtant en solitaire sur l’assassinat d’Havilland.

L’enquête principale est dans la veine assez classique du polar lorsqu’il tend vers l’étude de moeurs. Au centre de l’intrigue, la victime, Annie, qui a divorcé il y a peu, est une personnalité énigmatique, dont chacun de ceux qui l’ont approché offrent un portrait singulièrement différent. Chargés d’enquêter sur la mort de cette personnalité kaléidoscopique, les inspecteurs du 87ème district se retrouvent confrontés à une investigation qui les met successivement en contact avec la mère d’Annie; la petite Monica, sa fille, qui pourrait bien sans le savoir détenir la clé de l’enquête; Boone, son ex mari devenu un photographe renommé vivant dans les beaux quartiers d’Isola; Phelps, le propriétaire de la boutique de spiritueux dans laquelle Annie, son employée, a été tuée, et sa femme, une personnalité cynique engagée à ne pas laisser filer un mari qui collectionne les aventures sentimentales. Assez grinçant, le constat est celui d’une humanité ordinaire. Et le 87ème district, ce district où l’on collectionne toutes les blessures de la ville, confirme sa place particulière d’observation des maux et des modes de vie d’une grande cité moderne.

Ed McBAIN: Faites-moi confiance (87ème district, 4)

McBain 1Le cadavre d’une jeune fille est repêché, près du pont Hamilton. Triste spectacle, qui, une fois de plus, va mettre les agents du 87ème district, la rage au ventre, sur la piste d’une infâme manipulation. Très vite, la preuve est faite que la jeune fille ne s’est pas noyée, mais qu’elle était morte avant. Comme seul indice, un tatouage, entre le pouce et l’index, figurant dans un coeur les trois lettres MAC, semble être l’indication d’un prénom. Un prénom, vraiment? Qui est le criminel? Et quel intérêt avait-il de tuer? « Tout le monde a le droit de gagner sa vie. En Amérique, c’est comme ça. On prend une suée, et on se gagne un dollar. […] C’est comme ça que ça se passe en Amérique et tout le monde a le droit de gagner sa vie. La loi trouve la poursuite du dollar tout à fait légitime. Mais elle trouve parfois à redire aux méthodes que l’on emploie.« …

Avec ce quatrième volume de la série des 87ème district, Ed McBain parvient sans conteste à la pleine maîtrise d’un genre élaboré de romans en romans: des récits policiers de nouvelle manière, dont le héros réel n’est plus une figure unique, mais toute une équipe de policiers, réunis dans le commissariat du 87ème district d’Isola, double fictionnel de New-York. Un roman très réussi donc. Bien sûr, comme dans les précédents, on pourra trouver l’intrigue (ou plutôt les intrigues), un peu classique: à côté de l’enquête sur la mystérieuse noyée, qui se révèle la victime d’un tueur en série qui a fait des lectrices du courrier du coeur ses proies potentielles, la vie du commissariat continue, occupée par le souci de mettre la main sur un duo d’escrocs, aux méthodes toujours changeantes. Mais le talent d’Ed McBain est ailleurs, en particulier dans cette formidable créativité narrative, qui en fait l’un des inventeurs de la narration populaire moderne, telle qu’on la trouve aujourd’hui encore dans les séries télévisées. Faites-moi confiance, autour de ce mot d’escroc, s’organisent thématiquement les différentes intrigues: l’exploitation des sentiments, qui peut aboutir jusqu’au crime le plus crapuleux, le plus sordide; mais qui est aussi la clé de la petite escroquerie quotidienne, ainsi que le mot d’ordre de tous les bonimenteurs, qui prospèrent dans une société organisée autour du gain d’argent. Mais c’est aussi la clé du don de soi, de l’amour véritable: des petits mensonges que sont obligés de faire Claire et l’inspecteur Kling pour tâcher de sauver leurs vacances ou de l’intervention, décisive pour l’enquête, de Teddy, la femme de l’inspecteur Carella, qui donne son final trépidant au roman.