A christmas auto-swap

 

Vous avez peut-être été déjà déçu, comme moi, en vous apercevant que vous étiez resté trop longtemps éloigné du web et qu’à votre retour des réjouissances s’étaient préparées, des groupes constitués, tout un travail mis en place pour permettre de partager quelques petits moments de plaisir dont vous voici exclu par votre négligence. C’est ce qui m’est arrivé récemment avec le Victorian Christmas Swap qu’organisent Lou et Chryssilda. La sociabilité numérique a ceci de cruel qu’elle a horreur du vide. Eloignez-vous, ce sont d’autres que vous qui prennent votre place. Vous regrettez celui ou celle dont le blog n’affiche aucune nouvelle note, mais, au bout d’une semaine, vous n’essayez même plus de vous connecter à son site, au bout d’un mois, il, elle est oublié(e).

J’ai ce qu’il faut pour vous! Imaginons. Vous avez à tout prix besoin qu’on pense à vous. Il y a bien une madame, un monsieur Cleanthe qui vous aime, mais qui se lasse un peu de vous offrir ces livres qui rejoignent inexorablement votre pile à lire, car il sait, elle sait que vous ne les ouvrirez pas, au mieux, avant un ou deux ans. Remarquons que Monsieur ou Madame aime aussi que vous lui offriez des livres, qui prennent illico le même chemin que ceux qu’il, qu’elle vous offre, sur votre pile commune de livres à lire. Et pourtant, vous n’existez pas sans ces petits cadeaux. Les amis qui vous apportent du vin, c’est bien; mais vous aimez plus encore qu’il soit accompagné d’un livre. Seulement vos amis, chaque fois que vous les invitez à se frayer avec vous un passage jusqu’à la table de la salle à manger entre ces horizons de livres qui ont envahis votre appartement, impressionnés par le nombre des ouvrages accumulés, ne savent plus quel titre vous offrir. En plus, vos enfants sont trop jeunes pour vous acheter des livres. Ou vous n’en avez pas. Et tous les sourires que vous adressez à votre libraire sont systématiquement compris de travers. Non, ne vous méprenez pas, ce qui m’intéresse chez vous, c’est seulement que vous puissiez régner sur plus de livres que moi. Bref, il vous faut à tout prix trouver le moyen immédiat de vous réconforter.

Alors, voilà, pourquoi ne vous organiseriez-vous pas un AUTO-SWAP?

– Qu’est-ce qu’un swap?

– Voici la définition d’une organisatrice: Vous vous engagez à envoyer un colis à une autre personne, votre swappé(e), que vous ne connaissez pas forcément. Vous recevrez vous aussi un colis de votre swappeur, qui n’est pas la personne à laquelle vous adressez votre colis.

– Un auto-swap?

– Et bien, il suffit de s’envoyer ce petit colis à soi!

Ainsi vous serez l’organisateur, le swappeur, le swappé. C’est un peu redondant. Mais un petit paquet de livres, surtout s’il est accompagne, par exemple, d’un jolie carte, d’un thé, d’une décoration, de quelques friandises, cela fait toujours plaisir, d’où que cela vienne. N’avez-vous jamais rien commandé au Père Noël? C’est un peu la même chose…

Emile ZOLA: Le Ventre de Paris

Envoyé au bagne de Cayenne parce qu’il a vaguement été mêlé aux émeutes de 1851, qui ont suivi le coup d’État, Florent parvient à s’échapper et à rejoindre Paris. Le voici, en 1858, hébergé par son demi-frère, Quenu, qui, marié à Lisa Macquart, l’une des sœurs de Gervaise (L’Assommoir), tient boutique de charcutier près des nouvelles Halles de Baltard, grandiose vaisseau d’acier et de verre, qui est sans doute le personnage principal du roman. Orphelin, Florent a élevé seul son demi-frère, en s’épuisant à donner des leçons. Et celui-ci l’accueille à bras ouverts, prêt à lui fournir durablement le gîte et le couvert. Florent est l’incarnation du désintéressement: il refuse sa part sur l’héritage de l’oncle Gradelle et bientôt se dépossède de la plus grande part de son salaire au profit du ménage de l’homme qu’il remplace comme inspecteur au pavillon de la marée. Type même de l’idéaliste impuissant, il devient rapidement le leader d’un petit groupe de beaux parleurs qui se réunissent dans l’arrière salle d’un café où ils critiquent le régime et rêvent d’insurrection, mais dont les activités sont soigneusement contrôlées, à leurs dépends, par la police.

Cependant la Halle a sa loi. Ici bat le vrai cœur de Paris, métaphore d’une petite bourgeoisie commerçante que le désir de manger, d’engraisser éloigne de la critique du régime. Car celui-ci a su trouver le moyen de faire de la politique avec les instincts premiers: donner à chacun sa pitance quotidienne ou du moins la mettre en scène dans ce superbe temple du goût colossal où officient d’imposantes personnes aux dimensions généreuses. Jamais vraiment admis, sans doute parce qu’il est trop maigre, et qu’ici on lit l’honnêteté d’un homme sur son tour de ventre, Florent doit endurer les vexations des commerçantes, les ragots orchestrés par la mère Saget. Mais surtout, il devient bientôt suspect à sa belle-sœur, qui finit par n’aspirer plus qu’à une chose: éliminer Florent et savourer le calme revenu. Tout est réuni pour que les Halles libérées de l’agiteur inoffensif, Florent puisse être renvoyé d’où il vient: au bagne de Cayenne.

Le Ventre de Paris est le roman de la clôture, ou encore de l’exclusion. Les Halles, dans leur gigantisme exubérant, comme le sont les ventres, les seins, les chairs de ceux qui y officient donnent l’image d’une société repliée sur elle-même qui se nourrit autant de racontars que de victuailles et dont les réussites, les fantasmes, les querelles sont le véritable soutien du régime impérial, une forme de bonne conscience trempée dans le sentiment de ses mesquineries oblitérant la vraie violence que le régime fait subir à ceux qui n’entrent pas dans le rang. Ainsi le maigre Florent ne sera jamais admis dans ce monde, parce que dans cet univers la maigreur elle-même devient suspecte, comme le signe d’une résistance à l’abandon de soi au «bonheur» impérial et aux charmes de l’accumulation: toujours plus d’argent, de nourriture, de graisse.

La leçon pourrait sembler systématique, caricaturale, comme elle l’était dans le précédent roman. Loin de là. Ici Zola trouve enfin le ton pour dénoncer un imaginaire social dont il nous donne les moyens de ressentir, dans le même temps, de l’intérieur, les idéaux, les ambitions, la sensualité qui le nourrissent. On prend plaisir au spectacle de ces grosseurs. Il y a, sous la plume de Zola, comme une érotique grasse… ce qui n’est pas un mal, puisque pour nous c’est la maigreur qui est devenue la norme et que dans notre monde les gros pâtissent de ce regard content de soi, moralisateur que, dans le roman de Zola, Florent subit. Depuis Rubens et ses rondeurs souveraines, je crois qu’aucun artiste n’avait su peindre avec autant de bonheur les charmes de l’embonpoint.

C’est justement ce modèle de la peinture qui, je crois, donne tout son prix au roman. Autorisé par la présence de Claude Lantier, l’autre maigre de ce livre, qui sera le héros de L’Oeuvre, et vient chercher auprès des Halles de Paris, le motif de ses tableaux, c’est-à-dire une forme de satisfaction qui ne se consomme pas, Zola se transforme ici en peintre, mais un peintre moral qui n’a pas oublié qu’un étal de poissons, des raisins tombant en grappes, un plat de rouelles de porc ou de boudin peuvent contenir une leçon aussi grande que toutes les peintures d’histoire. Peintre de nature morte, le Zola du Ventre de Paris fait des clins d’œil souvent du côté du peintre de vanités. Il faut se méfier de cette nourriture envahissante dont la description fait l’objet de plus de la moitié du livre. Ces fromages trop faits, ces fruits dont le parfum entête, ces poissons dont l’odeur s’accroche à la peau, ces viandes auxquelles il ne manque presque rien pour qu’elles tirent au violet nous rappellent ces toiles du XVIIème siècle où le spectacle apparent d’une table triomphante est relativisé par la présence d’une mouche, d’un pétale prêt à tomber, d’un petit point de pourriture qui paraît dessous la croûte d’un pâté.

Emile ZOLA: La Curée

Dans ce second volume des Rougon-Macquart, nous retrouvons Aristide, le troisième fils des Rougon, qui vient de monter à Paris, à la suite du coup d’État de Napoléon III, où il espère pouvoir donner corps à ses rêves de fortune. Commissaire voyer assistant à la mairie, grâce à l‘intervention de son frère, Eugène, Aristide décide de changer de nom. Et c’est désormais sous celui de Saccard qu’il va se faire connaître. Saccard comprend très vite, grâce à la position qu’il occupe à la mairie, qu’il y a moyen pour un homme sans scrupules de faire fortune en achetant à bas prix, avant que les tracés du nouveau Paris ne soient connus, les habitations qui se trouvent sur le lieu des futures avenues, puis en les revendant au prix le plus fort, c’est-à-dire surévalué, grâce à la complicité de quelques gens bien placés. Mais pour réaliser son projet, il manque à Saccard une mise de départ.

Le destin va le favoriser. Le jour même de la mort de sa femme, Angèle, il s’engage, grâce à sa sœur, Sidonie, qui intrigue pour lui, à épouser la jeune Renée Béraud du Châtel, qui vient de tomber enceinte, en échange d’une forte somme d’argent. Grâce à ses placements audacieux, Saccard fait fortune. Il fait rentrer son fils, qui était en pension, à Paris: Maxime, être ambigu, mi-homme, mi-femme. Mais Rénée s’ennuit. Elle met une passion toute maternelle à s’occuper de l’enfant, qui n’a que quelques années que moins qu’elle. C’est le départ d’une aventure qui fera de Renée la Phèdre des Rougon-Macquart.

Malgré la beauté de certaines pages, je trouve que les effets dans ce roman sont trop appuyés, la leçon trop démonstrative. C’est un défaut en général chez Zola, mais qui peut faire la vigueur aussi de certains textes, dans d’autres romans – une sorte de maniérisme naturaliste telle que la page féroce où, dans Le Ventre de Paris, Zola laisse parler un groupe de commères sous l’air nauséabond de fromages qui se répandent et « puent ». Mais dans La Curée, l’effet est un peu vain. Une fois qu’on a compris que ce qui résumait cette classe de mercenaires affairistes et crapuleux qui fait la nouvelle bourgeoisie du Second Empire était une libido mal orientée, que le désir amoureux et la passion pour l’argent étaient les deux faces, si j’ose dire, d’une seule pièce de monnaie, ce que Balzac, par ailleurs avaient déjà démontré, et de façon nettement plus efficace, dans La Fille aux yeux d’or, on s’ennuie un peu à ces descriptions, formellement admirables, des vices parisiens. Je sais que c’est un lieu commun, certains disent une idée reçue, mais je trouve que Zola fait nettement mieux lorsqu’il s’agit du peuple ou des notables de province. Et puis, il y a dans ce portrait de grands bourgeois (affairistes, sans scrupules, qui ne connaissent de l’amour que les femmes entretenues ou les relations homosexuelles, quand elles ne sont pas carrément incestueuses) quelque chose de moralisateur qui m’ennuie, qui sent son petit bourgeois, le donneur de leçons. J’aurais aimé voir décrites dans le détail les malversations de Saccard, et non que Zola me dise seulement qu’il agit par l’intermédiaire d’hommes de paille. Comme j’aime, quand il me raconte, dans le roman suivant, comment en faisant ingérer de l’eau salée à des pigeons une demi-heure avant leur mort les volaillers des halles rendent leur chair plus blanche. Au fond, il y a dans La Curée quelque chose comme une enquête qui n’aurait pas aboutie. Ou bien une manière qui se cherche: après tout, ce n’est que le deuxième volume de la série. Zola pour ainsi dire sort de sa province (Plassans). Le Ventre de Paris, le troisième volume, qui est tout autant systématique, au point que ceux qui l’ont lu il y a plusieurs années m’ont confié en avoir oublié l’action et retenu seulement le décor, commence à inventer quelque chose, dont on trouvera peut-être le chef d’œuvre dans La Bête humaine ou dans la description de la mine de Germinal. A suivre, donc, cette chronique de mes lectures de Zola.

Emile ZOLA: La Fortune des Rougon

On sait que dans Les Rougon-Macquart, Émile Zola a conçu le projet de donner la vision de la France sous le Second Empire à travers le portrait d’une famille, suffisamment diverse pour parvenir à décrire tous les milieux et, passant incessamment de Paris à la province, des lieux aussi divers que les grands ministères, la Bourse, les Halles, la mine ou la campagne française. La Fortune des Rougon est en quelque sorte la préhistoire de ce projet là.

Une généalogie un peu laborieuse à résumer introduit les principaux éléments du cycle romanesque, au premier rang desquels cette fameuse hérédité qui permettra, d’un roman à l’autre, d’expliquer la diversité des caractères et surtout de structurer cette magnifique galerie de personnages que constituent les 20 ouvrages de Zola. Nous sommes à Plassans, petite ville provençale. Au départ, il y a Antoinette Fouque, fille unique de paysans, qui épouse un jardinier illettré, Rougon, dont elle a un fils, Pierre. Après la mort de son mari, deux autres enfants naîtront de son union avec un amant, Macquart, un contrebandier ivrogne et brutal: Antoine et Ursule. Les enfants grandissant montrent des dispositions franchement différentes. Jouant de la légitimité de sa naissance, Pierre, homme rusé, calculateur, cherche à écarter son frère et sa sœur de l’héritage familial. Il force habillement sa mère à vendre ses terres, et épouse Félicité Puech, la fille d’un commerçant d’huile d’olive, qui n’a qu’une envie: réussir et faire fortune. Bien d’autres noms apparaissent, dans lesquels on voit se profiler les romans à venir: Eugène, Pascal et Aristide, les trois fils de Pierre et Félicité. Ou les enfants d’Antoine: Lisa, Gervaise et Jean.

Au début, bien qu’ambitieux, tous ces personnages végètent. Le commerce d’huile d’olive que tiennent Pierre et Félicité ne leur procure pas la fortune escomptée. Eugène, qui plus tard sera ministre, travaille sans passion au palais de justice de Plassans. Aristide, qui règnera bientôt sur l’immobilier parisien, rêve déjà d’argent, mais ne trouve à satisfaire ses désirs qu’avec la modeste dot que lui a apporté sa femme. Cependant, la Révolution de 1848 éclate. A Plassans, les Rougon deviennent les « leader » du parti conservateur. Le roman nous raconte comment sur l’écrasement du peuple et des idéaux nés d’une révolution une génération d’aventuriers médiocres et ambitieux va s’imposer comme la nouvelle classe dirigeante…

La pratique scolaire qui consiste à faire lire quelques pièces détachées du grand ensemble des Rougon-Macquart comme si elles étaient des oeuvres en soi, a fait oublier que La Fortune des Rougon, qu’on lit si peu, n’était pas seulement l’introduction à l’édifice et un roman dont l’intérêt resterait purement documentaire. C’est vraiment une oeuvre épatante. On y trouve un très beau roman d’amour – l’histoire de Silvère et de Miette, deux adolescents « sacrifiés » sur l’autel des Rougon -, une méditation pertinente sur les origines sociales et politiques d’une période historique, et bien sûr, comme je l’ai dit, les fondements généalogiques du projet de Zola, puisque Les Rougon-Macquart est d’abord l’histoire d’une famille.

Mais La Fortune des Rougon, me semble-t-il, est surtout l’un des grands romans de la province française, à côté de Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Une Vie.

Ce qu’a perçu Zola dans ce portrait de Plassans qu’il esquisse à partir du modèle de sa ville d’Aix-en-Provence, c’est que la province, c’est d’abord du temps, une certaine épaisseur du temps. Tout le reste – la mesquinerie des ambitions et des moyens qui les servent, les illusions intellectuelles, les évolutions culturelles mal digérées, une certaine candeur aussi ou la brutalité ouverte des rapports de force – tout cela n’est que l’effet du temps. Même l’éloignement de Paris qui permet à ceux qui sont bien informés (Eugène) de prendre à contre-pied le reste des bourgeois de la ville est du temps spatialisé.

Or ce que l’on expérimente en province n’est pas très différent de ce qu’on vit à Paris. Le second volume des Rougon-Macquart (La Curée) montrera clairement que sous le faux-semblant des décors et un apparent raffinement, c’est toujours la même existence qui se donne. Le contraste entre La Fortune des Rougon et La Curée n’est qu’un leurre. Cependant à Paris il manque ces temps morts, sinon peut-être en été quand Paris devient provinciale, grâce auxquels l’expérience que l’on fait en province des passions françaises, du moins dans les romans, prend la figure d’une démonstration.

Non, je n’ai pas arrêté de lire

Après une mauvaise fièvre et, plus heureux, des vacances en Italie, je suis en ce moment un peu submergé de travail. Il me reste juste le temps de lire, presque plus rien du tout pour mettre à jour ce blog. Ce n’est que passager. J’ai déjà derrière moi, depuis plus d’un mois que je suis resté silencieux, quelques belles découvertes, des déceptions aussi, et puis un joli projet, dans lequel j’avance patiemment: lire ou relire tous les romans des Rougon-Macquart dans l’ordre d’ici je ne sais quand, mais le plus vite possible. A très bientôt.

Alfred de MUSSET: Lorenzaccio

Rejeton de la branche cadette des Médicis, Lorenzo vit dans l’ombre d’Alexandre, duc de Florence, dont il est l’âme damnée et qu’il accompagne dans ses débauches. Mais Lorenzo, naguère étudiant raffiné, admirateur des héros de l’Antiquité, joue un double jeu. En réalité, sa position auprès du duc n’est qu’un leurre: il projette d’assassiner son cousin, afin de permettre aux patriciens florentins de réinstaurer la république et mettre fin à l’infamie. Sur cette première action s’en greffe une deuxième, qui nous raconte les amours d’Alexandre et de la marquise Cibo, qui tente de profiter en vain de sa position auprès du duc pour le convaincre d’adoucir sa politique, cependant que le beau-frère de la marquise, émissaire secret du pape, cherche à prendre l’ascendant sur sa belle-sœur afin d’influencer le duc. Enfin une troisième action nous présente, autour de la famille Strozzi et de son chef Philippe, référence morale du parti républicain, les manœuvres infructueuses, car désordonnées et manquant de détermination, pour s’opposer à la tyrannie des Médicis. Au IVème acte, Lorenzo finit pas tuer le duc, convaincu lui-même de l’inutilité politique de son acte, sans avoir donc pu lever aucune action révolutionnaire. Au Vème acte, nous retrouvons Lorenzo, réfugié à Venise. A Florence, un nouveau Médicis, Côme, est placé sur le trône ducal. Et Lorenzo est à son tour assassiné. La tyrannie est sauve, et Lorenzo est mort!

J’avais lu Lorenzaccio une première fois quand j’étais adolescent, et je me souviens de l’enthousiasme qu’à l’époque avait su susciter le drame. Mais comme je me méfie toujours un peu de mes passions d’alors (il faut que je trouve le temps de mettre en fiche le Matthias Sandorf de Jules Verne et que je dise la déception que cela a été de relire Jules Verne cet été!), donc je m’étais dit que cette lecture était bien là où elle était: dans mes souvenirs d’adolescence. Quelle erreur! Lorenzaccio est vraiment quelque chose de grand. Sans doute le meilleur des drames romantiques, et peut-être l’une des meilleures pièces de théâtre tout court.

Il y a bien sûr ce portrait d’une personnalité troublée, énigmatique à lui-même, comme aux autres personnages et au lecteur, héros en un âge où il n’y a plus de place pour l’action héroïque, où ce n’est plus l’action valeureuse de quelques uns qui peut précipiter les grands mouvements sociaux et mettre en branle l’histoire politique. Portrait donc d’une ambition condamnée et qui se sait condamnée. Portrait de la liberté humaine en condition malheureuse. Voici qui est du plus pur romantisme.

Il y a aussi un talent certain, même du génie à donner la représentation d’une société, de ses mouvements, de ses contradictions, aux différents lieux où se nouent les actions sociales: au palais, dans les demeures des riches familles, mais encore dans la rue, parmi le peuple, où en dehors de la ville, au milieu des bannis. Hugo y est parvenu lui aussi de façon remarquable dans Quatrevingt-treize. Mais Hugo est alors un auteur de soixante-dix ans passés, tandis que Musset est âgé d’une vingtaine d’années.

Finalement je dois à ce petit parcours romantique que j’ai entrepris depuis le début du mois de septembre de bien heureux moments: la merveilleuse lecture de Jane Eyre, dont j’ai parlé avant-hier, et cette étonnante redécouverte d’un drame, qui me fait presque dire qu’il y a finalement dans la littérature française un écrivain qui a su une fois au moins dans sa vie faire aussi bien que Shakespeare. A suivre.

Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Jane Eyre est une orpheline, recueillie par sa famille maternelle et qui vit, depuis que son oncle est mort, sous la seule autorité d’une tante par alliance – Mrs Reed – qui ne l’aime guère. Lasse des tourments qu’elle endure, l’enfant accepte de partir en internat. Présidé par un ministre puritain, le pensionnat de Lowood est une inquiétante institution où les jeunes filles sans fortune sont éduquées sans ménagement. Une épidémie frappe les pensionnaires. Et peu de temps après, l’amie que s’y fait Jane, Helen Burns, finit par décéder de la tuberculose. Heureusement, les conditions de vie s’améliorent. Nous retrouvons Jane, dix ans plus tard, devenue institutrice. Nouveau départ, nouveau tournant dans une existence qui ne nous a pas habitué au bonheur. Engagée comme préceptrice pour pourvoir à l’éducation d’Adèle, la jeune protégée de Mr Rochester, Jane gagne Thornfield Hall, où rapidement la vie s’organise. Mais l’arrivée du Maître des lieux, homme attachant et ténébreux ne va-t-il pas précipiter le drame? Serait-il possible que Jane, la frêle et laide institutrice finisse par être aimée de ce caractère énigmatique, dominateur? L’amour est-il seulement possible pour des êtres tels que Jane ou Mr Rochester?

Grandes passions, coups de vent sur la lande, souffrances, tortures, tentatives de meurtre, passé dissimulé, le tout pimenté d’un mysticisme à fleur de peau, plus quelques figures de religieux puritains, hypocrites à eux-même et véritables bourreaux de ceux qui les approchent, tous les éléments sont réunis dans Jane Eyre de ce romantisme échevelé qu’on ne trouve qu’en Angleterre. D’ailleurs le roman n’était-il pas déjà trop fort pour les lecteurs anglais eux-mêmes pourtant habitués à la lecture de ces romans qui vous anéantissent émotionnellement, dont la lecture est un effort, délicieux sans doute, mais épuisant nerveusement? – c’est le ressort des romans de Mrs Radcliffe par exemple. A l’époque, on compara Charlotte Brontë à Jane Austen. Et on déclara que Charlotte n’avait pas su retenir la leçon de Jane. Et pour cause! Face à ce récit d’une passion maudite, les atermoiements d’Elisabeth Bennet et de Mr Darcy, les deux héros d’Orgueil et préjugés, nous semblent d’aimables bluettes de collégiens. Pourtant l’enjeu est le même: encore et toujours cette sempiternelle histoire de mariage! Mais avant Charlotte Brontë, il semble qu’on n’ait jamais mis autant de rage à aimer.

Anne UBERSFELD: Le Drame romantique

Les Romantiques ont rédigé des drames, comme les Classiques avaient écrit des comédies ou des tragédies. On se souvient que le drame romantique est né de la critique de ces formes théâtrales, au premier chef des règles, accusées d’aliéner la liberté du créateur. Et on croit que lorsqu’on a dit que le drame romantique est une sorte de genre hybride, un peu de tragédie et de comédie mêlée, on a tout dit.

C’est là que le livre d’Anne Ubersfeld est précieux. Elle rappelle d’abord que la révolution du drame est antérieure à la période romantique: c’est le drame bourgeois, au XVIIIème siècle, autour de théoriciens et d’écrivains tels que Diderot, Beaumarchais, Louis-Sébastien Mercier, qui, reprochant au théâtre classique de ne pas être la forme adéquate à la représentation des Temps Modernes, a inventé cette forme intermédiaire, dont la caractéristique est justement d’être actuelle.

L’analyse proprement dite du drame romantique permet cependant de mettre à jour sa spécificité. Anne Ubersfeld la présente comme triplement révolutionnaire: dans les thèmes (l’histoire nationale, le drame d’une société tout entière, la passion), dans les formes (dépassement de la feinte unité de temps, de lieu, voire d’action au profit d’une exploration en profondeur, et dans tous les milieux, d’un ensemble social, nécessité de suivre dans la durée le développement de l’action), révolution enfin dans les valeurs (individualisme et psychologie complexe). Révolutionnaire, le drame romantique n’est pas cependant coupé de toute influence; ce sont seulement d’autres influences qu’il oppose à celle de la tradition classique: Shakespeare et le théâtre élisabéthain, Goethe et Schiller, le siècle d’or espagnol.

Mais ce qui fait surtout le prix de ce manuel sur le drame romantique, ce sont les chapitres  qu’Anne Ubersfeld consacre aux théories du genre, qu’elle accompagne d’un choix de textes intéressant (Lessing, Germaine de Stael, Schlegel, Benjamin Constant, Guizot, Stendhal, Hugo, Vigny et Alexandre Dumas); à l’histoire des théâtres qui ont représenté ce drame (au premier rang desquels le Théâtre Français, temple du « bon goût » classique, objet de convoitises et de stratégies variées, et le Théâtre de la porte Saint-Martin, acquis à la cause des Romantiques); aux autres formes théâtrales de la période (mélodrame, tragédie néo-classique et scènes historiques); enfin aux oeuvres marquantes de ce drame qui font l’objet chacune d’une notice précieuse, sans oublier la postérité du genre (Claudel, ou la mise en scène de Vilar, de Vitez).