Emile ZOLA: L’Argent

Ruiné dans l’affaire de spéculation immobilière qui a fait sa fortune au début de l’Empire, Saccard brûle de retrouver sa place de spéculateur forcené. Se retournant vers la Bourse, il crée une puissante maison de crédit: la Banque universelle, une machine colossale qu’il conçoit pour mettre en branle et fédérer le développement de la Méditerranée et de l’Orient. Dans l’ambiance délétère de la fin du Second Empire, la promesse de l’argent facile, l’Europe rendue maître du monde par le progrès technique, l’obscur fantasme d’une banque chrétienne et les relents de l’antisémitisme vont faire un temps de Saccard le roi de ce conte des mille-et-une nuits financier…

 

Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, et sixième étape de mon auto-challenge Zola, qui m’a fait revenir sur ma règle, de lire ou relire tous Les Rougon-Macquart, dans l’ordre, du premier au vingtième. Sans vouloir paraphraser Saccard, qui en fait le credo de son aventurisme financier, il est bon parfois de ne pas respecter les règles. Ce saut, brusquement, à la fin de la série, fait mesurer tout le chemin parcouru par Zola. Le style est changé. La documentation, affinée. La manière, plus imposante. C’est le Zola que j’avais aimé adolescent, quand je lisais Germinal ou Au Bonheur des dames, deux romans que j’ai hâte, pour cette raison, de retrouver bientôt.

 

La Curée, deuxième volume de l’ensemble, ne m’avait pas convaincu. Saccard déjà y tenait la vedette. L’Argent, c’est un peu comme les Cent-Jours de Saccard, au retour de l’île d’Elbe: un puissant désir de revanche, de montrer au monde de la finance où est le véritable maître de la place, dans un déploiement d’énergie, de vitalité féroce qui est comme le résumé des appétits désordonnés de l’Empire. Essor et décadence – sur ce canevas éprouvé du roman réaliste, et de tellement d’oeuvres de Zola lui-même, le romancier naturaliste produit d’abord un intéressant témoignage du monde de la Bourse, de la Finance, qui n’est pas sans actualité au regard de la récente crise du crédit. Réflexion intelligente sur l’argent, qui est à la fois bénédiction et malédiction, condition du progrès, du bonheur, de l’éducation, mais condamne la société à la surchauffe, aux inégalités, à tous les petits ou grands trafics, le roman trouve à replacer la question économique et sociale dans le contexte d’une histoire (celle du Second Empire finissant) en même temps qu’il nous livre une généalogie de l’époque moderne: ce sont ces appétits qui s’expriment encore, en même temps que la question du mode d’administration de la justice, de la juste répartition des revenus et des richesses, examiné au travers des réflexions du personnage de Sigismond, restent des questions actuelles.

 

Roman de la Bourse, de la Finance, de la publicité, L’Argent est le roman de toutes les spéculations: politiques, religieuses, littéraires, fantasmatiques surtout, qui s’expriment dans le rêve d’une banque chrétienne donnant au pape la souveraineté financière, au moment où l’Europe redéfinit ses frontières, dans tous les appétits aussi, en particulier sexuels, auquel Zola se complaît à donner une place, en narguant superbement la mauvaise critique qui avait vu en lui le peintre de l’ordure. Trônant là dessus, le personnage de Saccard n’est pas sans panache: c’est à la fois un aventurier odieux et un homme capable de grandeur, le symbole de la faillite d’une époque et, dans une certaine mesure, un double de l’écrivain qui, comme lui, spécule sur l’imagination des hommes.

 

En même temps, L’Argent est l’occasion pour Zola de s’engager dans le combat contre l’antisémitisme. Des années avant l’article célèbre de L’Aurore et sa défense du capitaine Dreyfuss, il signe ici une condamnation sans appel contre les fantasmes des antisémites, dont le roman est aussi un bon diagnostic. La multiplication des propos rapportés, des préjugés du monde de la finance où la vieille stigmatisation des juifs par les chrétiens trouve à se recycler dans les formes d’un discours moderne sur le pouvoir de la fortune, tout ce brouhaha est finalement réduit en pièce par l’attachante Caroline Hamelin, jeune femme sensible et cultivée, par le discours de qui Zola exprime la détestation du préjugé et l’amour de la vie. Car on n’attaque pas l’argent sans nuances. Zola sait montrer comment une certaine forme de critique de la fortune a pu servir de tremplin aux idées les plus abjectes.

 

C’est finalement un très bon roman, plein d’enseignements sur la question de l’argent, sur les fantasmes dont il se nourrit ou qu’il produit, donc une exploration en profondeur du double mécanisme, économique et fantasmatique, des sociétés contemporaines. C’est aussi un beau travail de romancier, sûr de sa manière, qui sait jouer avec les différents niveaux d’une intrigue pas si simple qu’elle paraît. Pour relever seulement quelques unes des trouvailles de l’écrivain: l’adroit premier chapitre nous promenant à la suite de Saccard dans le quartier de la Bourse; la figure extraordinaire de la princesse d’Orviedo, dilapidant magistralement sa fortune, au moyen de maisons de bienfaisance, véritables palais qu’elle offre aux pauvres; la reprise du motif du vaudeville de la Bourse, genre à l’honneur depuis les années 1830, mais avec une audace inimaginable (l’image de la baronne Sandorff surprise en train d’offrir une gâterie à Saccard en échange de quelques secrets de Bourse reste inoubliable!).

 

Julius Bissier – Der metaphysische Maler / Pittore del metafisico

C’est le catalogue de l’exposition qui s’est tenue jusqu’au 15 juin au Museo Cantonale d’Arte de Lugano (Suisse). Souvenir de mon séjour printanier dans le Tessin, dont je tarde à distiller les trésors.

En matière de peinture métaphysique, j’avais été pas mal déçu par l’exposition De Chirico qui s’est tenu cet hiver à Paris (cela fait combien de temps au juste que je ne suis pas déçu par une expo parisienne? – encore un billet qui tarde d’ailleurs à venir: franchement, comment faites-vous pour tenir votre blog à jour?). Mais cette coulée d’encre qui figure en couverture du catalogue, comme de l’affiche de l’exposition suisse m’a convaincu de pousser la porte du modeste bâtiment qui, faute de place, avait du donner congé aux collections permanentes pour abriter les magnifiques œuvres de Julius Bissier.

Celui-ci est l’auteur d’un intéressant système pictural, influencé par l’art de calligraphie et la typographie, où la combinaison de signes, traités pour eux-mêmes, d’une manière qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres de Paul Klee, sait s’ouvrir à des évocations poétiques, humoristiques, ou, plus crûment, érotiques. Ainsi la délicieuse variation sur les initiales du peintre, dans lesquelles celui-ci se plait à reconnaître un symbole de la rencontre du masculin (le J traité comme un phallus) et du féminin (B arrondis, tout en courbe, comme l’idéogramme des fesses ou des seins). Tout cela reste très maîtrisé, subtil, attentif à la matérialité même de l’encre, de l’aquarelle ou du pinceau.

Efficace, le catalogue réunit l’ensemble des œuvres exposées. Les textes, en allemand et en italien, se contentent de fournir quelques informations essentielles et de mettre l’œuvre en perspective.

Emile ZOLA: La Faute de l’abbé Mouret

 

Jeune prêtre exalté qui vit dans le culte de la Vierge et la crainte des tentations de ce monde, l’abbé Serge Mouret est frappé par une grave maladie. Son oncle, le docteur Pascal Rougon, décide, pour son rétablissement, de le conduire au Paradou, une propriété à l’abandon où vivent un vieux « philosophe » et sa protégée, la jeune et belle Albine. Serge finit par se remettre de sa maladie, mais, amnésique, a tout oublié de sa condition de prêtre. Là, dans l’innocence de ce jardin abandonné, où la nature a retrouvé ses droits, c’est une nouvelle vie qui commence, guidée par Albine, la femme-fleur qui le soigne et l’initie…

 

Serge Mouret est le fils de Marthe Rougon et de François Mouret qu’on suivait dans le précédent volume. Doublement marqué par la folie de son père, qui finissait par mettre le feu à la maison familiale, et l’exaltation religieuse de sa mère, c’est une nature inquiète, dévouée au culte divin, un jeune prêtre intransigeant qui peine à composer avec les conditions dans lesquelles il exerce son ministère: la rudesse de la condition paysanne, pour laquelle l’intérêt et la passion sensuelle priment sur les commandements de l’Église, et la proximité d’une vie animale, à laquelle Désirée, sa soeur, qu’on retrouve aussi du roman précédent, se donne avec innocence.

 

Au centre du roman, l’épisode des amours de Serge et d’Albine, dans les jardins du Paradou, ouvrent une parenthèse dans l’oeuvre. Parenthèse historique d’abord, puisque dans l’ensemble romanesque des Rougon-Macquart, marqué par la fatalité de l’hérédité familiale et de l’Histoire impériale, la demeure et le parc abandonnés du Paradou, vestige d’une propriété érigée au XVIIIème siècle par un riche propriétaire pour y abriter ses amours, sont à la fois l’image vivante du Paradis, d’un culte voué à la nature, et porteurs de la sombre menace des luxures passées. Ces pages sont comme une plongée donc au-delà de la nature familiale, dans la représentation saisissante de ce jardin qui a repris ses droits sur l’ordre que les hommes auraient voulu lui imposer, et de l’histoire présente, dans cette proximité d’un temps plus ancien tapissé de désirs que les discours de l’Église et de la politique tachent de refouler dans le présent.

 

Pour des raisons qui n’ont peut-être rien à voir avec l’art de Zola (j’ai du interrompre ma lecture au milieu de cette deuxième partie, et pendant plusieurs semaines, tout lecteur connaît cela, je n’ai pas réussi à retrouver la magie du début), ce passage m’a semblé un peu long. On finit par étouffer dans ces parfums de fleurs. Mais peut-être, sans vouloir trop révéler de la fin du roman, est-ce l’effet voulu par Zola, dont l’un des procédés est de jouer avec la patience de son lecteur, en le recouvrant des descriptions d’une nature qui dit la profusion échappant à la règle.

 

Mais le personnage d’Albine, qui en émerge, est une saisissante figure féminine. Véritable sauvageonne au milieu de la nature exubérante du Paradou, Albine aime et voudrait être aimée « au grand soleil, librement, comme les arbres poussent ». Incarnation de cette liberté humaine rendue impossible par les conventions, elle apparaît, à côté de Désirée, la femme-fille attardée des Mouret, comme l’une de ces forces menaçant de saper les fondements de l’ordre social. C’est elle qui rappelle à l’occasion que la soutane du prêtre est couleur de la mort:

 

Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur… M’as-tu cru morte, que tu as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches, nous pêcherons encore des écrevisses… Tes bras étaient aussi blonds que les miens. Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher l’étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s’affermissait contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n’était plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de bohémienne, ni l’amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies. Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur grasse.

 

Face à Mouret qui, après la parenthèse du Paradou, ne sait plus comment l’aimer, elle met en évidence cette sensualité à l’envers sur quoi repose la foi du prêtre. Ici, Zola se souvient sans doute de la leçon de Balzac, qui avait su montrer, dans Le Curé de Tours, la proximité de la vie religieuse et de la sensualité. Mais Serge est jeune, quand le curé de Balzac était déjà un vieil homme. Et à la place d’un fauteuil moelleux ou d’un bon feu, ce sont maintenant les délices de l’encens, l’ondulation des jupes de la Vierge, l’exaltation des souffrances du Christ, un culte ambigu de la douleur qui, dans les première et troisième parties du roman, que, finalement, j’ai trouvé les plus intéressantes, éclatent en de saisissants passages, conduisant le jeune prêtre exalté jusqu’à l’hallucination:

 

Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l’ardent langage de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd’hui, instruit dans la chair, il saisissait jusqu’aux moindres soupirs des feuilles pâmées sous le soleil. Ce furent d’abord, au fond de l’horizon, les collines, chaudes encore de l’adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s’ébranler avec le piétinement sourd d’une armée en marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des bataillons armés de hautes lances; les arbres s’échevelaient à courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui s’apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie à l’haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le tourbillon d’un accouchement colossal. Brusquement, l’attaque eut lieu. Du bout de l’horizon, la campagne entière se rua sur l’église, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L’église, sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s’envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.

Auto-challenge Les Rougon-Macquart: n°5

Jacques DUBOIS: Les romanciers du réel

La formation de la société moderne, la représentation des complexités sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette ambition a été battue en brèche par tous ceux qui – nouveau roman ou nouvelle critique – ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d’une telle entreprise. L’intérêt de l’essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu’elles ont révélé d’intervention de l’art dans le projet réaliste. D’abord, la grande affaire du réalisme n’est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu’on aurait pu croire, par le moyen de la fiction – une fiction que le romancier réaliste assume, donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d’actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la constitution d’une « théorie » du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en penser les différences.

 

Qu’est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu’une communauté de projet: tous s’attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d’expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d’où l’attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l’écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu’alors négligé: la personnalité d’un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu’il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c’est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu’on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.

 

Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d’écriture: « croisement des registres métaphoriques » (le commerce, l’église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), « description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation » ou bien encore « description en mouvement, suivant le cours d’une marche, d’un déplacement », qui rendent la durée visible, « recours à l’indirect libre ». Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d’articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l’existence humaine dans un univers – celui du réalisme – hautement déterministe, puisque l’objectif est d’abord, on l’a vu, la connaissance de la mécanique sociale.

 

Les huit auteurs qui font l’objet d’une approche séparée, dans la deuxième partie de l’essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l’ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément –  de quoi nourir en tout cas l’amateur de tel ou tel de ces auteurs.

 

Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n’auraient pas l’habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l’université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu’on prend d’abord à lire.

 

Joyce Carol OATES: Nous étions les Mulvaney

Le milieu des années 1970, dans une petite ville du nord de l’Etat de New-York. Les Mulvaney sont une famille bien tranquille: Mike, entrepreneur reconnu et Corinne, les parents, deux fils, une fille, un fils, Mike junior, Patrick, Marianne et Judd. Autour d’eux des animaux, auxquels on donne des noms, comme s’ils étaient des membres de la famille, et tous ces objets d’antiquité que maman réunit. Un potager. Le travail de la ferme. Des amis sans cesse à la maison. Une image du bonheur américain. La nuit de la Saint-Valentin 1976, à l’issue d’une soirée arrosée, tout bascule. Emportant avec elle, comme la robe de bal déchirée que Marianne remise dans son placard, les membres de ce qui jadis fut un clan, lambeaux qui s’éloignent et se rapprochent au gré d’aventures, d’histoires désormais individuelles…

 

Il y a bien sûr l’événement effroyable, ça comme dit Mike, le père, incapable même de le nommer, dont le récit, à sa manière lente et détachée, décrit les répliques successives qui finissent par saper les bases apparemment bien assurées de cette famille exemplaire. « Joyce Carol Oates épingle l’hypocrisie d’une société où le paraître règne en maître et érige en roi les princes bien pensants », lit-on sur le quatrième de couverture. C’est à voir! Car à mesure que le récit avance, on ne peut pas s’empêcher de se demander où est la cause véritable du délitement familial, si ce qui est survenu dans la nuit de la saint-Valentin n’est pas qu’une coïncidence, un alibi à mettre en rapport avec d’autres causes possibles du dispersement de toute une famille: des trajectoires individuelles d’abord qui conduiront chacun à assumer son destin personnel; le poids des conventions familiales, ces petites histoires qu’on se raconte pour se faire croire que tout va bien, toute une idéologie du clan, ici un croisement du christianisme et du parti démocrate, sans lesquelles il n’y a pas de famille, mais à partir desquelles – et en réaction auxquelles – chacun des enfants doit se construire; enfin les déterminations personnelles, de l’ordre du parcours individuel, de l’ordre du non dit, cette face cachée du bonheur familial, qui explique par exemple la trajectoire du père, Mike, et sa réaction face aux différents membres de sa famille.

 

Joyce Carol Oates utilise plusieurs fois l’image du patchwork pour caractériser la vie de certains de ses personnages. C’est ainsi également qu’elle structure son récit. C’est un roman pour amateur de romans réalistes, mais dans une version contemporaine, quelque chose d’ailleurs de relativement commun dans la façon américaine de concevoir le récit, et dont on trouvera le chef d’oeuvre par exemple, au cinéma, dans la construction du film de Coppola, Cotton Club. Fortement digressif, sans cesse le texte déraille, greffant un épisode sur un autre, glissant à l’anecdote. Mais de cette structure en patchwork ressort une unité. Car tout récit censé nous éloigner de la trame linéaire de l’histoire nous ramène en réalité à ce qui fait la matière même de cette histoire d’une famille qui se délite, nous aide à mieux en percevoir la fatalité sourde. Comme dans un patchwork, le retour irrégulier des motifs dit à la fois la récurrence de certains comportements de ces individus qui, quoi qu’ils en pensent, restent des Mulvaney, le poids des déterminismes familiaux, l’imprévu des parcours individuels. C’est le plus beau du texte de Oates: la très belle histoire de Marianne, faite de rencontres singulières, mais qui toutes reproduisent le même schéma, jusqu’à ce qu’elle accepte d’assumer cette histoire que le destin lui propose, et mette un terme à la malédiction de l’agression qui l’a touchée dans sa jeunesse; l’histoire de Mike junior, qui finit par s’engager dans l’armée, afin de transformer une faillite familiale en réussite personnelle, mais dont on ne saura presque rien, parce qu’elle se déroule au loin, au-delà des limites géographiques du récit qui ne s’étendent guère au delà de l’Etat de New-York, à peine jusqu’au nord de la Pennsylvanie; le bel acte de liberté de Patrick qui finit par devenir lui-même en renonçant à une partie de lui-même, et lui aussi s’éloigne un moment, dans ces autres marges du récit que sont le centre et l’ouest des Etats-Unis.

 

Parmi tous ces motifs, celui du bonheur familial, du bonheur perdu, qui à mesure que le roman progresse apparaît peut-être de plus en plus pour ce qu’il est vraiment: un fantasme. C’est Judd, le plus jeune des fils, devenu journaliste, qui est le narrateur de cette histoire. Un narrateur distant, puisque, régulièrement, on le voit revenir à la troisième personne et parler, y compris de lui, à la manière impersonnelle d’un écrivain naturaliste. Mais où est la réalité dans ce récit composé par et pour une famille? Si Judd cherche souvent à se faire oublier comme je, il n’empêche qu’il est l’un des acteurs de cette histoire, « un complice par instigation et par assistance », dit-il à l’un des moments importants du récit. Et ce bonheur qu’il raconte, c’est celui (dans quelle mesure reconstruit?) auquel se raccroche le cadet de famille, défenseur d’un ordre familial qu’il n’aura quasiment pas connu.

 

Pour toutes ces raisons, j’ai trouvé le roman de Joyce Carol Oates subtil, intelligent, sensible. Et pourtant, je reste un peu sur ma faim. Comme devant un beau, un grand livre, mais auquel il manque ce quelque chose qui fait l’oeuvre unique. Si Oates sait embrasser, l’air de rien, l’histoire des Etats-Unis, montrer l’envers du rêve américain, la critique sociale n’est jamais frontale, mais latérale, minée par ce doute qui pèse jusqu’à la fin: est-ce les anciens amis des Mulvaney qui se détournent d’eux ou la paranoïa, l’alcoolisme du père qui les fait fuir? Encore une fois, l’écrivain est subtile: l’histoire de cette famille, c’est aussi l’histoire des valeurs familiales au cours de ces deux décennies qui vont de l’élection de Carter jusqu’à celle de Clinton: du rêve communautaire, hippie, hors du carcan familial, jusqu’à un certain renouveau de la famille, en passant par la réaction conservatrice des laissés pour compte lors des années Reagan. Mais là encore, tout est un peu trop bien fait, trop « professionnel ». Joyce Carol Oates m’a donné l’impression d’être de ces écrivains qui ne ratent jamais aucun livre, car elle en possède l’art subtil, la méthode, la manière. Mais je n’y ai pas retrouvé ce quelque chose de plus qu’on trouve par exemple, toujours à propos d’histoire familiale, chez Cynthia Ozik, une de mes découvertes de l’an passé. Mais je ne désespère pas: preuve que malgré ces réserves ce roman m’a plu, j’ai déjà acheté Blonde et Eux, qu’on dit être les deux meilleurs de l’auteur.

 

 

 

 

 

Lecture de Mai-juin

 

 


Les avis de : Françoise ; Ori ; Keisha ; Manu ; Denis ; Lisa ; Thais ; Papillon ; Gambadou ; Martine ; Marie; Jumy ; Soie ; Thracinee ; Grominou ; Taylor ; Chimère ; Armande ;

Autres lectures :
Délicieuses pourritures : Kathel ; Praline ; Ankya
Viol : Stephie ;
Nulle et grande gueule :
Alice ; Annie

 

(d’un autre auteur-sur le thème de la famille :Lou)

 

Alexandre DUMAS: Joseph Balsamo (Mémoires d’un médecin, I)

Les dernières années du règne de Louis XV. Joseph Balsamo, puissant mage et agent de la franc-maçonnerie internationale, lutte contre la monarchie. Dans la rue, déjà, le peuple trépigne. Le roi n’est plus autant aimé qu’avant. Cependant qu’à Versailles, le pouvoir se déchire entre clans, mêlant aventures sentimentales et combats politiques. Choiseul est limogé. La belle Madame du Barry a ravi le coeur du roi…

 

Fin du silence. Depuis plusieurs semaines que j’avais semblé délaisser ce blog. Voici LE responsable de mon silence. Joseph Balsamo est un livre immense. Près de 1500 pages! Un océan, au propre et … au figuré, comme le verra à la fin de cette note.

 

L’histoire enchevêtre plusieurs intrigues: celle de Balsamo d’abord, envoyé en France pour saper les bases politiques de la monarchie et permettre l’instauration d’un gouvernement fondé sur la souveraineté populaire, que nous suivons dans sa vie privée (avec son maître Althotas, obsédé par la quête de l’élément final d’un élixir de vie, avec son « épouse » Lorenza) ou dans sa vie publique, où, agent de forces hostiles à l’Etat, il joue des ambitions réciproques des clans proches du pouvoir pour désacraliser la monarchie, et doit échapper aux investigations de la puissante police politique du roi Louis XV.

 

A côté de ce premier réseau d’histoires, une autre intrigue, celle des Taverney, famille de très vieille noblesse, qui vont se retrouver un moment au coeur des ambitions diverses: le père, vieil égoïste qui a ruiné sa fortune à la satisfaction de ses vices, tout droit sorti du premier XVIIIème siècle, personnage sans scrupules qui méprise ses enfants à cause de leur vertu, cherche à profiter de la visite que leur fait la dauphine, à l’occasion de son voyage d’arrivée en France. La jeune Marie-Antoinette en effet, a pris sous sa coupe Philippe de Taverney, jeune homme loyal épris de philosophie et d’idées nouvelles, et attaché Andrée à son service, pour l’accompagner comme lectrice à Versailles.

 

Or cette intrigue de nouveau en recouvre d’autres: à Versailles, allié du duc de Richelieu – une connaissance de sa jeunesse- le baron de Taverney cherche à précipiter sa fille dans le lit du roi. Il en attend bien sûr la fortune, pendant que le vieux duc, qui ne parvient pas à obtenir le poste de ministre qu’il espère, tente par cette manoeuvre de limiter le pouvoir du clan de la Du Barry, maîtresse officielle de Louis XV.

 

Andrée, jeune fille d’une beauté exceptionnelle et vertueuse, mais hautaine est aimée de Gilbert, un jeune homme sans condition qui a grandi dans le château des Taverney et qu’elle ignore. Ayant décidé de la suivre, Gilbert est recueilli par le clan du Barry, qui tente d’en faire son instrument. A Paris, il devient le disciple de Jean-Jacques Rousseau, avant d’être embauché comme jardinier à Versailles.

 

Par un jeu maîtrisé, Dumas sait relier ces intrigues pour produire le tableau d’une société en crise, traversée de mouvements contradictoires, qui savent tous se réunir pour dire le péril qui menace la royauté française. A cela s’ajoutent, du côté des acteurs, des figures complexes, dont l’action se déploie à plusieurs niveaux.

 

Le personnage de Joseph Balsamo en est bien sûr le rôle titre, puisqu’on le voit à la fois mage et charlatan, homme épris de liberté travaillant à la révolution qui s’annonce et aristocrate convaincu de sa valeur. Doué du pouvoir de magnétiser les êtres il exerce sur eux un pouvoir qui peut à l’occasion se révêler terrifiant. D’autres fois, charlatan, il prétend avoir découvert le secret de faire de l’or afin de s’assurer le soutien des puissants. Epris de liberté, agent de la franc-maçonnerie mondiale dans son combat contre la tyrannie, il se comporte en privé en époux abusif de l’étonnante Lorenza Feliciani, une jeune italienne qu’il a enlevé au couvent et qu’il utilise comme médium.

 

Mais aucun des autres personnages n’échappe à cette complexité. Gilbert, incarnation du peuple, est à la fois digne et criminel. Lorenza aime autant Balsamo, lorsque son amant la plonge dans un sommeil magnétique, qu’elle le hait éveillée. Louis XV, qui consacre sa vie à ses plaisirs, sait aussi se montrer un politique habile. D’un monolithisme caricatural, le baron de Taverney peut, à l’occasion, faire paraître la figure d’un homme qui ne semble brutal que parce qu’il n’est pas de cette époque, en des accents qui ne sont pas sans rappeler la plainte d’un D’Artagnan vieillissant.

 

De savants jeux de miroir viennent renforcer l’ensemble: miroir de Gilbert et de Balsamo, de Balsamo et d’Althotas, de Gilbert et de Rousseau, de Rousseau et de Marat, d’Andrée et de Lorenza, de Lorenza avec elle-même.

 

Au-dessus de tout cela, un autre acteur, une autre intrigue, qui pèse comme une menace: le peuple en train de s’émanciper, d’atteindre au statut de personnage. De magnifiques scènes, qui n’ont rien à envier à certains passages de Michelet, jouant de la métaphore du peuple et de la mer, balancent contre le rocher chancelant de la monarchie, la force déchaînée de ce nouvel acteur du drame historique. Mais Dumas est subtil. Sa science historique, dont il n’est pas sûr qu’elle soit autre chose qu’un art du récit, le prévient contre toute téléologie sanctificatrice. Cette force qui couve est une force brutale. Bien sûr, nous connaissons la fin: c’est la Révolution française. Mais le crime de Gilbert (sur lequel je ne vous en dis pas davantage), montre à quelle brutalité conduit une société où, pour reprendre le titre d’un des chapitres, un crime est plus facile à commettre qu’un préjugé à surmonter.

 

Histoire à suivre, bien sûr, puisque Dumas, sous le titre de Mémoires d’un médecin a suivi ses personnages jusqu’après 1789. Prochaine étape: Le collier de la reine.

Read-A-Thon

Vous ne savez pas encore quoi faire de votre week-end? Pourquoi ne pas passer le jour à lire. C’est l’idée de Chrestomanci, qui organise demain et après demain un Read-A-Thon. La règle en est simple:

En vous inscrivant au Read-A-Thon vous vous engagez à essayer de lire pendant 12 ou 24 heures, c’est selon et à être honnête. J’insiste sur le terme essayer, car le but n’est pas de devenir esclave du marathon, non, le but est de se faire plaisir et de s’amuser. Je ne veux pas que vous me considériez après comme un bourreau quand même

Pour les bloggers, vous pouvez au fil de vos lectures mettre à jour vos blogs, soit comme vous le faites d’habitude aprèa avoir lu un livre, soit toute les heures pour dire ou vous en êtes, ou bien uniquement à la fin du Read-A-Thon. Vous êtes totalement libre de vous organiser.

Pour ceux qui ont des blogs et ceux qui n’en ont pas, passez ici de temps en temps pour nous dire où vous en êtes. Le blog du Read-A-Thon sera notre QG.

Les participants:

Challenge à suivre.

Des livres pour Haïti

Après le ménage de printemps, vous découvrez que vous possédez Raison et sentiment en double exemplaire, que le roman grand format que vous a offert Mathilde à votre anniversaire est le même que celui que vous venez d’acheter avant-hier en poche. Comme on vous sait amateur de Wilkie Collins, on vous a déjà offert La Dame en blanc trois fois.  Vous avez préféré racheter Don Quichotte dans la traduction parue il y a quelques années au Seuil, et vous ne savez pas quoi faire de la précédente, à quoi vous tenez un peu quand même, puisque c’est elle qui vous a fait découvrir Cervantes. Vous ne savez pas quoi faire de vos livres… Pourquoi ne pas les envoyer lire de l’autre côté du monde? La jolie initiative de Babelio est pour vous.