Catherine LEPAGNOL: Biographies du Père Noël

 

Tout le monde le connaît, sans jamais l’avoir vu. Son grand manteau rouge, sa barbe, l’âge vénérable du bonhomme, un embonpoint plutôt prononcé, qui ne semblent guère le gêner néanmoins lorsque la nuit de Noël il descend dans la cheminée pour apporter au pied du sapin illuminé les cadeaux qui le lendemain enchanteront le regard des enfants émerveillés. On pense qu’il vit quelque part là haut vers le nord, certains précisent : en Laponie. D’aucuns évoquent l’existence d’une Mère Noël, de lutins l’aidant à confectionner pendant toute une année les jouets qu’il compte apporter aux enfants sages. Mais qui est vraiment le Père Noël ? Un vieillard bon et vénérable ? La personnification de la magie de Noël ? Un symbole de générosité ? Ou bien une figure opportuniste, une sorte de coucou de l’imaginaire de Noël ? Car enfin Noël n’est-elle pas d’abord la fête de la naissance de Jésus ?

Biographies du Père Noël. Sous ce titre amusant, découvert par hasard parmi les rayonnages de la médiathèque, se cache un intéressant album, richement illustré, une véritable encyclopédie des fêtes et traditions attachées à Noël, avec pour figure centrale bien sûr le Père Noël lui-même. Et j’ai appris plein de choses sur ce fameux Père Noël. Qui est-il au juste ? Comment est-il apparu dans l’imaginaire occidental ? Et pourquoi justement à l’occasion de cette fête de Noël, déjà assez chargée symboliquement pour qu’on s’étonne qu’on eût besoin de convoquer une autre figure ?

Car le Père Noël est récent : apparu aux Etats-Unis au XIXème siècle, sans doute sur le canevas de vieilles histoires germaniques, répandu en Europe, et en particulier en France au XXème siècle, et surtout après la Seconde guerre mondiale. Mais le Père Noël n’est pas né de rien. Il y a quelque chose d’opportuniste, à l’évidence, dans la figure du Père Noël, fusionnant de plus anciennes traditions païennes, telles que la bûche ou l’arbre de Noël, et tout un personnel chrétien ou magique qui a pendant des siècles rempli une fonction analogue à celle du père de Noël, à savoir celle de dispensateurs de cadeaux à l’occasion d’une fête religieuse et familiale pleine de merveilleux : saint Martin, sainte Catherine, saint André, sainte Barbe, saint Nicolas, sainte Lucie, saint Thomas, l’enfant Jésus, les anges de Noël, la dame de Noël, les rois Mages, le père Chalande, les fées de Noël, la tante Arie, le Weihnachtsmann, le père Gel et Babouchka, Frau Holle, Chauchevieille et Trotte-vieille, Olentzaro, Julbock, l’Homme au nez, La Guillaneu, La Vieille Année et le Père Siècle, le Père Janvier, Berchta, La Befana. Chaque pays, chaque région a sa tradition, sa date, son moment où des cadeaux sont apportés aux enfants.

Si l’origine du Père Noël est obscure, sa date de naissance est précise ; 1822, sous la plume de Clement Moore, dans un poème, La nuit de Noël, qui reste un des classiques de la littérature enfantine et du merveilleux attaché à Noël. Sous le crayon des illustrateurs du poème de Moore, le Père Noël va rapidement prendre figure, puis se diffuser en Europe, s’installant opportunément dans les régions qui avaient pris l’habitude de fêter saint Nicolas, dont le Santa Claus américain n’est qu’une figure dérivée. La bande dessinée (les merveilleuses et poétiques vignettes de Little Nemo in Slumberland), le cinéma muet vont achever de diffuser cette image. Enfin, à partir de la fin des années 1940, le redressement économique de l’Europe et le plan Marshall finiront de donner au Père Noël le rôle commercial qu’on connaît.

Oui, mais voilà, pourquoi Noël justement ? Pourquoi cette contamination du religieux et du païen ou du magique dans cette fête hautement symbolique qu’est Noël ? Le choix de la date de Noël par l’Église pour fêter la naissance du Christ, au moment du solstice d’hiver, dont les festivités remontent bien loin avant le développement du christianisme, n’y est sans doute pas pour rien.

L’histoire de France ajoute à ce cheminement symbolique un autre épisode, particulièrement savoureux, ou bien français, comme on voudra. Il fallait en effet qu’il passe par la France de la IIIème République pour que le Père Noël prenne en outre un rôle politique. En effet, le Père Noël a trouvé dans la République laïque un allié de poids, qui explique que ce soit en France justement que Santa Claus ait connu ses premiers succès hors des Etats-Unis. Dans le but de laïciser la fête de Noël, le Père Noël entre dans les écoles où il remplace la crèche et le petit Jésus. On voit des instituteurs écrire des contes de Noël laïques mettant en scène le vénérable bonhomme, qui s’attire les foudres de l’Église, et parfois certaines réactions démonstratives. A Dijon, en 1951, un père Noël en effigie est accroché aux grilles de la cathédrale et brûlé en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Combat perdu d’avance. L’autodafé provoque un mouvement de désapprobation jusque dans les rangs de certains catholiques, qui lui opposent la naïveté du regard des enfants qui ont adopté cette figure au demeurant si sympathique du Père Noël. Ce jour là, le Père Noël a sans doute définitivement vaincu et trouvé dans le petit Jésus un allié plutôt qu’un concurrent. Au point qu’on imagine parfois que l’un et l’autre sont aussi anciens. Facétieux Père Noël qui avec son embonpoint et sa longue barbe nous ferait presque oublier qu’il n’est qu’un jeune homme au regard du divin bambin de plus de 2000 ans à la fête duquel il aura fini par réussir à s’inviter, aux côtés du sapin et de la bûche fourrée !

Jack LONDON: Construire un feu

 

Le moyen d’échapper à des tortures certaines quand on s’est mal comporté et qu’on tombe entre les mains d’une tribu indienne qu’on a soi-même martyrisée ? (La face perdue) Comment vous acquitter de votre mission lorsqu’on vous a confié un sac et que vous devez compter jusqu’à vos dernières forces pour mener le colis à bon port ? (Une mission de confiance) Un homme dans la neige, qui marche, coincé par le froid et s’efforce de rester en vie, pourra-t-il échapper aux rigueurs épouvantables du climat ? (Construire un feu) Est-il possible d’avoir rencontré le diable en la personne d’une chien un peu trop fidèle ? (Ce spot). Comment croire en l’étrange coïncidence qui conduisit la belle Braise d’or jusqu’à la folie ? (Braise d’or). Comment le juge O’Brien partagea-il le sort, un soir de cuite, du condamné qu’il avait peu auparavant ordonné de laisser aller sur le fleuve vers une mort certaine ? (Comment disparut O’Brien ) Et l’étrange marché que fit El-Sou la Peau-Rouge pour rembourser les dettes laissées par son père à sa mort et le non moins étrange cadeau que lui fit Porportuk pour annuler les siennes ? (L’esprit de Porportuk)

Lost face est un recueil de nouvelles paru en 1910, traduit en francais sous le titre Construire un feu, du nom de la plus célèbre de ces nouvelles, sans doute l’un des récits les plus connus de Jack London. Ce texte est à lui seul un résumé de la manière de l’écrivain américain. Il y a bien sûr dans cette nouvelle ce qu’on attend de Jack London : le froid, la neige, le Grand Nord, un gaillard bien bâti, un chien, au temps de la ruée vers l’or. C’est que dans les régions glacées du Klondike et du Yukon, tout prend une signification autre. La moindre glissade sous la croûte d’une rivière gelée est un arrêt de mort. La moindre négligence tourne à la tragédie.

L’emballement tragique décrit par Construire un feu est à la hauteur de ces attentes : un homme qui a choisi de faire un détour pour vérifier la présence du bois qui lui sera utile au printemps prochain se retrouve piégé par le froid. Ses efforts pour réchauffer ses membres qui l’un après l’autre le lâchent, son énergie impuissante face à une nature plus forte que l’homme, quoi qu’il arrive, souligne la solitude de l’homme face à un monde où il faut être au moins deux pour pouvoir s’en sortir.

Il y a en effet chez London deux inspirations qu’on pourrait s’étonner de voir se rencontrer : celle d’un retour à la sauvagerie des origines et de ce qu’elle dit de la permanence de la loi du plus fort, seule capable de révéler les êtres ; celle de l’entraide, des coopérations, des solidarités humaines. Construire un feu, comme chacune des six autres nouvelles du recueil, chacune à sa manière, traite de cette matière là.

Lecteur depuis longtemps des romans de Jack London, dans lesquels je suis retombé récemment, j’avoue avoir découvert avec ces nouvelles un écrivain qui me convainc peut-être plus encore que celui des romans. Raison de plus de poursuivre mon exploration des terres glacées, dont je vous rappelle que j’ai fait mon thème de lectures pour ce mois de décembre.

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Une petite ville allemande sous la neige, avec sa tour carrée du XIVème siècle, à la frontière polonaise. Sur la plaine, un cavalier se presse. Dans la ville endormie, une petite communauté veille. Car c’est fête ce soir. Dans la demeure qui leur sert de synagogue, ils se sont tous réunis pour fêter dignement cette soirée d’Hanouka autour du chandelier sacré. Mais au loin, la menace gronde. Quelle nouvelle apporte avec lui le cavalier qui vient d’entrer en ville ?

Dans la neige est une nouvelle de jeunesse publiée par Zweig en 1900 dans la revue sioniste Die Welt, mais jamais reprise ensuite en volume. J’étais ainsi passé complètement à côté de ce texte, qui ouvre cependant le deuxième tome des Romans et nouvelles de Zweig publié dans la collection de La Pochothèque. Je dois ainsi un grand merci à Praline, grâce à qui j’ai découvert ce texte court, très efficace, et très poignant aussi.

A travers deux vignettes (le motif merveilleux d’une petite ville allemande du Moyen-Age, avec ses maisons serrées les unes contre les autres, au milieu d’un paysage de neige ; l’image pathétique d’une petite communauté juive, contrainte de fuir les pogroms, dont les membres vont finir gelés sous la neige), Stefan Zweig brasse d’un seul coup de plume tout le registre des récits consacrés traditionnellement à la neige, disons des frères Grimm et d’Andersen à Jack London.

C’est comme si Zweig avait voulu tenir ici toutes les possibilités d’une histoire où la neige joue le rôle principal. Et le moins que je puisse dire, c’est que le résultat se montre fort efficace. Il sert ici de révélateur à l’insécurité vécue par les juifs d’Europe centrale, victimes du fanatisme. Car sous l’image idyllique d’une Allemagne enneigée avec son architecture du Moyen-Âge couve la menace des flagellants, une troupe bien réelle de fanatiques lancée à l’assaut des juifs pour leur faire abjurer leur foi. Restituant ce moment d’histoire, progressivement, Zweig oriente donc le récit du conte vers la tragédie.

Chassés de chez eux par la menace qui les poursuit, Léa, Josué et les siens tentent de gagner la Pologne voisine. Mais on ne court pas sans danger dans la plaine enneigée, tous les récits d’aventure vous le diront. Sauf que de roman ici, il n’y a pas ; ni d’aventure, mais la barbarie, la sauvagerie vouée à la destruction d’un groupe d’hommes à qui on ne reproche que leur fidélité à leurs croyances et à leur histoire. Sous la pression du fanatisme antisémite, l’idylle romantique accouche du pathétique. Un texte essentiel.

Christmas time

Décembre oblige, mon blog a revêtu ses habits de Noël! Des verres scintillants, des bougies, une table chaleureuse, des petits pères Noël, quelques couleurs pour illuminer l’hiver…

Côté lecture, cependant, ce sera un mois de décembre tout blanc. Dans ma bibliothèque, pas de parfums capiteux cette année, de sablés à la pointe délicate de cannelle, de chaumière respirant les bourgeons de sapin, ni de littérature guirlandesque. J’ai donc laissé de côté le grimoire qui conduit à des pays fleurant le pain d’épice et les graines de cardamome. J’ai tout laissé pour çà:

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Oui, j’avais envie de boules de neige depuis quelques temps, de grandes étendues gelées, de repères glacées, de chiens et de loups courant dans des bois enneigés, de sapins tout ébouriffés de blanc, de lacs sur lesquels on vient patiner, de littératures nordiques ou qui nous racontent des histoires du Grand Nord, bref de lectures en blanc et blanc.

 

Neige 2C’est donc un mois de décembre consacré à LA NEIGE, ou aux livres de NEIGE, aux histoires parlant de NEIGE, ou se développant dans un décor de NEIGE, ou parlant de la NEIGE dans leur titre, que j’ai choisi cette année pour me conduire tranquillement vers Noël . Alors, si l’envie de me suivre vous dit, enfilez un bon anorak, enfilez moufles et bonnet, chaussez les skis ou les raquettes, à moins que vous ne préfériez prendre place dans le traîneau et filons vers le Grand Nord, vers l’Est sauvage ou quelque ville prisonnière des glaces.

Bien sûr, comme il s’agit d’un voyage pour rire, rien n’interdit, confortablement installé à l’abri d’un fauteuil, ou sous le moelleux d’une couverture, non rien n’interdit de glisser aussi quelques gâteaux à la cannelle à croquer en tournant les pages ou de bonnes gorgées de vin chaud ou d’un thé de Noël.

Alors, prêts? Au programme, quelques fidèles compagnons. Qui a dit que le froid manque de romanesque?

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MES BILLETS

Jack LONDON: L’appel de la forêt

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Jack LONDON: Construire un feu

Catherine LEPAGNOL: Biographies du Père Noël

Anne PERRY: Un Noël à New York

Jean-Christophe BAILLY: Une nuit à la bibliothèque

bailly-une-nuit-a-la-bibliothequeDans la bibliothèque de Parme, la nuit, les livres s’éveillent et parlent. Ils se parlent d’eux-mêmes, des vivants, de la ville, du désir de monde qu’ils portent en eux. Conviés à partager ce moment, les spectateurs sont là, observant ce moment d’intimité quand les livres se chuchotent entre eux ce dont nous nous doutions bien qu’ils se parlent. Il en va du désir, de la lecture, et de la proximité de la fiction et du réel…

J’ai découvert Jean-Christophe Bailly il y a peu, grâce au numéro que la revue Europe lui a consacré récemment. Comme j’avais très envie de le lire, j’ai bondi à la Bibliothèque et j’ai trouvé cette Nuit à la bibliothèque. Si les livres, la nuit, s’animent dans ma Bibliothèque comme dans la pièce de Jean-Christophe Bailly, j’aimerais bien savoir ce que ce livre leur dit – descente vertigineuse ! Un livre est comme un monde ; le monde est-il autre chose qu’un grand Livre ? A partir de ces deux métaphores, dont je ne suis pas sûr que dans l’esprit de l’auteur il s’agisse simplement de métaphores, Jean-Christophe Bailly a conçu une sorte de divertimento raffiné, destiné à l’origine à être représenté dans les lieux même de l’action, à la Biblioteca Palatina de Parme. C’est une bonne entrée dans l’œuvre subtile de l’écrivain, dont j’aurai bientôt à reparler. J’ai passé avec ses livres un merveilleux mois de septembre…

Jack LONDON: L’appel de la forêt

london-lappel-de-la-foretAlors qu’il coule des jours heureux auprès du juge Miller, Buck, chien croisé d’un terre-neuve et d’une chienne colley, est un jour enlevé à son maître par l’aide-jardinier et vendu à un trafiquant de chiens. Direction le Klondike, les étendue glacées. Buck va désormais servir comme chien de traineau. Dans l’effervescence de la Ruée vers l’Or, l’animal est attelé et lancé sur les pistes glacées…

L’appel de la forêt, L’appel sauvage, ou encore L’Appel du monde sauvage comme vient de le rebaptiser la récente traduction de la Bibliothèque de la PléiadeThe Call of the Wild – est avec Croc-Blanc, Loup-Brun, Ce spot et Construire un feu l’une des cinq histoires que London a consacré à des chiens. C’est aussi la plus célèbre, celle qu’on lit au sortir de l’enfance, appuyée d’adaptations télévisées ou cinématographiques.

J’ai été bien surpris moi-même de reprendre ce livre. Comme toujours quand je relis, j’y ai retrouvé quelque chose de très différent de l’impression que j’en avais gardé. Plus brutal, plus rapide que ce que je croyais m’en rappeler, L’appel sauvage est une fable, plus qu’un roman, plus rugueux, plus artificiel aussi que dans mon souvenir.

Sous ce récit, bien sûr, une thèse, celle de la plupart des récits justement qui prennent sur le monde un point de vue animal : la proximité des hommes et des bêtes, renforcée ici par l’expérience de vie commune à quoi les rigueurs du Grand Nord condamnent hommes et chiens. Ainsi toute la chiennerie humaine forme le cadre de l’aventure de Buck, et des relations entre chiens qui ne manquent pas de leur côté de faire penser aux relations entre les hommes dont ces chiens sont si proches. C’est une écriture elle-même assez chienne qui sert le récit, courte, rapide, courant à l’essentiel, capable de sympathie ou d’affection, mais débarrassée des raffinements de la culture de salon – quelque chose d’un art brut donc, qui sonne comme un retour à l’essentiel.

Subtil à sa manière cependant, l’art de Jack London se nourrit du point de vue original donné sur l’Histoire : la grande aventure du Klondike vue à travers le regard d’un chien prend des allures d’épopée (la tentative pour relier le plus rapidement possible les villes de mineurs le long de la route de la Ruée vers l’or et permettre au courrier toujours plus abondant de parvenir sans retard à ses destinataires), de comédie humaine (le destin tragi-comique de trois imbéciles imbus d’eux même, ne comprenant rien aux rigueurs de la vie polaire, étrangers à cette touche de respect qui dans le Grand Nord pointe sous la brutalité des paroles, et qui finissent par s’abîmer dans un lac), de tragédie antique (le destin de John Thornton, nature franche et généreuse, parti chercher la fortune dans les confins, mort sous les flèches des indiens).

C’est qu’il y a décidément quelque chose de fort romanesque dans ce Grand Nord. Le long des plaines enneigées, des rivières gelées, des forêts, des montagnes, la présence brutale des indiens, des loups ramènent au récit d’une nature originelle, organisée ou dirigée selon d’autres principes que ceux de la nature civilisée. Il y a sans doute quelque chose de rousseauiste dans ce motif d’une nature première pointant sous le masque d’une nature seconde, d’un primitif innocent, bien que meurtrier, paraissant sous la figure de la sauvagerie dans laquelle redescendent si facilement hommes et bêtes lorsqu’ils sont réduits à certaines extrémités. Car le destin de Buck n’est pas tout simplement celui d’un retour au sauvage. En s’éloignant des hommes pour s’établir parmi les loups, Buck a fui aussi cette sauvagerie dont il a plusieurs fois au cours du récit éprouvé les violences: vol, bestialité, attaque de chiens sauvages, et trouvé une communauté. Fuyant l’Histoire, Buck finalement rejoint la légende, le conte :

Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

Julia VOZNESENSKAYA: Le Décaméron des femmes

le-decameron-des-femmesElles sont dix. Dix femmes en quarantaine dans une maternité de Leningrad. Dix femmes qui viennent d’accoucher et qui, pour passer le temps, décident de consacrer les dix soirées qu’elles ont devant elles à se raconter. Dix fois dix histoires, sur le modèle du Décaméron de Boccace. Au centre du roman, leurs histoires, récits de relations d’hommes et de femmes : histoires de premier amour, désirs, violences, frustrations, confessions, joies, peurs, espoirs et angoisses. Dix portraits de femmes. Dans les lointains, l’URSS, la tragédie de l’Histoire, les souvenirs encore vifs de la guerre, les rêves trompeurs d’émancipation.

C’est au hasard d’une promenade en bibliothèque, dans le désœuvrement d’un week-end qui commençait, que j’ai trouvé ce livre. J’aime ces moments de liberté. Et plutôt que de fréquenter les librairies, j’aime alors me perdre entre les rayonnages d’une bibliothèque, feuilleter les livres que je retrouve là de semaine en semaine, ceux qu’on n’emprunte plus, ou plus guère. J’aime glisser parmi ces textes dont beaucoup ne font plus l’actualité, souvent injustement, et n’ont pas non plus acquis le statut tant convoité de classiques – une forme d’injustice encore. Parfois, je vais plus loin. J’emprunte un de ces livres. La rencontre n’est pas toujours réussie. J’y ai trouvé de grands moments de lecture aussi cependant. Car j’aime me plonger dans ces livres qui me ramènent à une autre époque de ma vie de lecteur, qui me rappellent d’autres enthousiasmes, qui me font souvenir d’un temps où ce qu’on juge important ou désirable de lire se distribuait autrement.

Le Décaméron des femmes nous ramène au temps de l’Union soviétique et de la littérature des dissidents. Publié en Allemagne, en 1985, peu après que Julia Voznesenskaya ait quitté l’URSS, c’est le roman d’une féministe, qui a du faire grincer les dents de bien des caciques du Parti, et trouva son public en Occident. C’est le roman d’une époque donc, mais dont le temps qui passe, et avec lui l’Histoire, a peu à peu sédimenté la matière. C’est ce que j’aime aussi avec ces lectures entreprises par hasard, hors de toute actualité. Le propos du livre, bien sûr, tient en une idée :  au royaume des travailleurs, la travailleuse n’est pas reine ! C’est le propre des récits de combat.  Poursuivant, à la manière romanesque, l’engagement initié par Olympe de Gouges, Voznesenskaya fait le portrait d’une Révolution inachevée, qui a exclue de son projet émancipateur les femmes, soit la moitié de l’humanité.

Peut-être la matière en est-elle plus sombre cependant, car la question n’est plus ici celle de droits qu’il suffirait de conquérir afin de permettre aux femmes  de jouir des bienfaits de la Révolution à égalité avec les hommes. Sous le niveau de la domination économique, à laquelle l’organisation collectiviste des moyens de production prétend avoir réglé son compte, se découvre un autre niveau de domination, dont sont d’abord victimes les femmes, primaire, premier, sauvage, une violence du désir, de la satisfaction des pulsions, qui est aussi la violence de la guerre, des blessures de l’Histoire. La Révolution n’a pas pacifié les rapports humains. Elle en a simplement fait varier les manifestations. Les moments les plus poignants du recueil, les plus difficiles aussi tiennent à cette thématique. Les récits de viols, de morts se mêlent à des récits de guerre, de prisons, de camps, explorant, sous l’apparence officielle de la république des travailleurs, la perpétuation secrète du fascisme.

Il y a plus cependant dans ce livre qu’une idée, un engagement, une critique. A travers ces dix femmes, de tous les milieux, Voznesenskaya offre un portrait attachant de la condition féminine. A travers Olga, ouvrière au chantier de l’Amirauté, Larissa, professeur de biologie, Zina-la-Zonarde, Natacha, l’ingénieur, Valentina, la fonctionnaire du soviet de la ville, Albina, l’hôtesse de l’air, Galina, la dissidente, Nélia, professeur de musique, Emma, metteur en scène, Irina, la secrétaire, un portrait polyphonique de la condition féminine se construit, par petites touches, avec ses pudeurs, ses moments de doute, ses frustrations, ses traumatismes, ses espoirs, ses joies.

 

Yves Bonnefoy est mort

bonnefoyIl y a des écrivains, étrangement, qui sont plus pour soi que des écrivains.  Une présence. Une persévérance discrète à sonder la parole, le réel. Un antidote à l’illusion de certains engagements dans le monde. Un refuge surtout, un reposoir auprès de qui on sait pouvoir revenir chaque fois que le désir  de partager cette exigence sensible, essentielle se fait nécessité. Yves Bonnefoy,  pour moi, comme pour beaucoup d’autres, était cette référence là. J’aimais savoir que quelque part, contemporain de moi, ce grand poète poursuivait l’oeuvre patiente qui fut l’un de mes premiers éblouissements poétiques. Par son oeuvre, il contribuait à rendre le réel  vivable. Il donnait envie d’habiter un monde dont le charme discret, la valeur se découvrait souvent au gré de ses vers ou dans des essais qui ont marqué définitivement mon regard sur l’art.

J’ai appris sa mort ce matin comme celle d’un ami très cher, d’un parent, le regard humide brusquement. Je ne pensais pas que l’on pouvait éprouver cela pour un écrivain. Je n’imaginais pas que cette oeuvre se soit nouée aussi intimement à ce que je suis, à ce que je sens.

 

L’oiseau des ruines se dégage de la mort,

Il nidifie dans la pierre grise au soleil,

Il a franchi toute douleur,  toute mémoire,

Il ne sait plus ce qu’est demain dans l’eternel

(Yves BONNEFOY,  Hier régnant désert,  1958)