Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est?

LECHY ELBERNON
Comme c’est tranquille ! La mer est comme un journal qu’on a étalé, avec les lignes et les lettres.
Et là-bas, au-dessus de cette langue de terre, on voit les grands navires passer comme des châteaux de toile.
– Ma chère, nous parlions de vous. Est-ce que c’est vrai que vous n’avez jamais été au théâtre ?
MARTHE
Jamais.
LECHY ELBERNON
Ô ! Et que jamais vous n’étiez sortie de votre pays ?
(Marthe fait un signe que oui.)
Et voici qu’il vous a emmenée ici.
Moi je connais le monde. J’ai été partout. Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre.
Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?
MARTHE
Non.
LECHY ELBERNON
Il y a la scène et la salle.
Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.
MARTHE
Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?
LECHY ELBERNON
Ils regardent le rideau de la scène,
Et ce qu’il y a derrière quand il est levé.
Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.
MARTHE
Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.
LECHY ELBERNON
C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.
THOMAS POLLOCK NAGEOIRE
Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore ? Qu’est-ce que cela me fait ?
LECHY ELBERNON
Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée.
Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plafond.
Et je vois ces centaines de visages blancs.
L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.
Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.
Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.
Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.
Et je les regarde aussi, et je sais qu’il y a là le caissier qui sait que demain
On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade,
Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n’a rien fait de tout le jour.
Et ils regardent et écoutent comme s’ils dormaient.
MARTHE
L’œil est fait pour voir et l’oreille
Pour entendre la vérité.
LECHY ELBERNON
Qu’est-ce que la vérité ? Est-ce qu’elle n’a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?
Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l’oreille entend.
Mais l’esprit tout seul connaît. Et c’est pourquoi l’homme veut voir des yeux et connaître des oreilles
Ce qu’il porte dans son esprit, – l’en ayant fait sortir.
Et c’est ainsi que je me montre sur la scène.
MARTHE
Est-ce que vous n’êtes point honteuse ?
LECHY ELBERNON
Je n’ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous.
Ils m’écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j’entre dans leur âme comme dans une maison vide.
C’est moi qui joue les femmes :
La jeune fille, et l’épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée.
Et quand je crie, j’entends toute la salle gémir.

Paul CLAUDEL, L’échange (1893)

Charles Ferdinand RAMUZ: La Grande Peur dans la montagne

Dans un village haut perché du Valais francophone, une petite communauté villageoise s’apprête à renvoyer des bêtes paitre dans un alpage d’altitude, resté inexploité depuis 20 ans. Le village est pauvre. Mais le souvenir de la « catastrophe » survenue à Sasseneire, au pied du glacier, a longtemps retenu les esprits, par un mélange de prudence et de superstition. Des années plus tôt en effet, des événements tragiques ont eu lieu là-haut, des événements que tous ont oublié aujourd’hui, ou s’efforcent d’oublier…

La Grande Peur dans la montagne est sans doute l’un des sommets de l’oeuvre de Ramuz, immense écrivain suisse, sans doute l’un des plus grands écrivains francophones du 20e siècle, dont j’avais déjà tout particulièrement apprécié plusieurs des romans il y a déjà un brin d’années (mais c’était avant que ce blog existe… il faudra un jour que je tache de réunir les notes que je prenais alors dans des petits carnets!). Car Ramuz, c’est d’abord une langue, façonnée pour dire l’influence d’un milieu, l’imaginaire à la fois plein de superstition et d’un rapport direct avec les rudesse de la vie villageoise, de la montagne, quelque chose comme le pendant littéraire (et suisse) du Gauguin peignant ses bretonnes au sortir de la messe, dans un paysage rouge sang, incandescent des mises en garde contre le malin reçues du prêtre en chaire. Une langue rude donc, paysanne, mais travaillée, gonflée d’un souffle épique, poétique, presque minérale parfois, mais comme l’est la paroi qui s’élève en altitude par-delà même les villages et les alpages. A travers cette langue, Ramuz retrouve une réalité suisse: cette Suisse, si insulaire au milieu d’une Europe dont elle est à la fois le centre et qui l’ignore, est aussi à sa manière un continent insulaire, peuplé de petites communautés repliées sur elle-même. Et si ce caractère n’est guère plus aujourd’hui au mieux (et parfois pour le pire) qu’une réalité folklorique, il en allait tout autrement bien entendu entre le milieu du 19e siècle et le début du 20e, période à laquelle est sensée se dérouler le roman. Ramuz est le grand poète de cette réalité-là, qui a su trouver, comme certains des plus grands écrivains américains, dans un rapport particulier et provincial à l’existence, une voix universelle.

A Sasseneire, alpage imaginaire, même si le nom n’est pas sans évoquer un des sommets connus du Valais (où il faut monter au moins une fois dans sa vie pour la vue superbe qu’il offre sur l’essentiel des 4000 mètres du massif du Mont-blanc jusqu’à l’Oberland bernois!), on décide, vingt ans après la « catastrophe », ces « histoires » dont on a plus ou moins voulu oublier le souvenir, d’installer de nouveau un troupeau pendant les mois d’été. Le village est pauvre. Et ce serait une ressource nécessaire pour un village vivant dans une quasi autonomie. Des bergers sont engagés : Barthélemy, un vieux superstitieux qui a vecu la catastrophe précédente; Joseph, un jeune homme qui a besoin d’argent pour épouser sa fiancée, Victorine; Clou, un être contrefait qui inquiète un peu tout le monde au village; un jeune garçon, le « boûbe ». Montés là-haut, avec le maître du troupeau et son neveu, les hommes ne tardent pas à se trouver confrontés à leurs propres appréhensions: la vue intimidante sur les sommets, la présence menaçante du glacier, d’étranges bruits la nuit font de la vie à l’alpage une expérience inquiétante, que Ramuz trouve à rendre ici avec un art consommé, au milieu des descriptions d’une nature sublime. Bientôt, les bêtes sont frappées par la maladie. On décide, au village, de mettre l’alpage en quarantaine. D’autres malheurs vont bientôt suivre par un enchaînement tragique qui est l’autre secret de l’art de Ramuz (sans vouloir trop dévoiler, la description, dans les dernières pages, de la catastrophe finale est un des grands moments de tout l’art romanesque!).

Il y aurait plein d’autres choses encore à dire sur ce magnifique roman. Ainsi la construction subtile des points de vue (plusieurs narrateurs, qui sont de toute évidence issus de la communauté villageoise): l’air de rien, une trame narrative subtile s’organise autour d’une sorte de concurrence des récits, qui contribue efficacement à obscurcir un peu plus le mystère des événements racontés, jusqu’à leur donner l’épaisseur du mythe. Ou la personnification subtile du glacier à laquelle se livre Ramuz tout au long du roman, jusqu’à sa toux finale, balayant les hommes et leur habitat.

Notre dame (Valérie Donzelli)

« Maud Crayon, est née dans les Vosges mais vit à Paris. Elle est architecte, mère de deux enfants, et remporte sur un énorme malentendu le grand concours lancé par la mairie de Paris pour réaménager le parvis de Notre-Dame… Entre cette nouvelle responsabilité, un amour de jeunesse qui resurgit subitement et le père de ses enfants qu’elle n’arrive pas à quitter complètement, Maud Crayon va vivre une tempête. Une tempête, qu’elle devra affronter pour s’affirmer et se libérer. »

Que voilà une jolie comédie pour finir l’année! Sur un thème convenu (une mère de famille débordée par la vie, partagée entre son métier, sa vie amoureuse un peu compliquée et la difficulté tout simplement à conduire son destin), Valérie Donzelli a fini par réaliser une merveille de délicatesse qui rend le cœur léger (n’est-ce pas d’abord ce qu’on demande à ce genre de comédies?) et un petit bijou cinématographique.

Il y a en effet quelque chose d’un peu bricolé dans le monde de Valérie Donzelli, à l’image de nos vies modernes. Alors peut-être faut-il prendre le temps pour entrer dans ce monde, à l’image de la maquette improbable que bricole Maud Crayon avec presque rien, mais qui finit, à la faveur d’un coup du destin improbable, par emporter la faveur d’une maire de Paris plus vraie que nature en vue des travaux de réaménagement du parvis de Notre-Dame. Un bricolage d’où jaillit une réelle poésie, celle de la fragilité de nos existences, que l’amour complique parfois, mais qu’il rend supportable. Film de femme, Notre dame offre ainsi un beau portrait de femme, entre reconstruction sentimentale, effort pour s’affirmer professionnellement dans un monde dominé par les rapports « couillus », une nouvelle maternité et un ancien amour qui déboule dans sa vie mais avec la promesse peut-être de construire enfin quelque chose de nouveau, à la hauteur des ambitions de bonheur et d’émancipation.

Cinématographiquement, cela se traduit par un joli ballet de situations et de références, quelque chose de presque dansé dans l’art de transformer les débordements d’une vie stressante en un enchaînement de situations réjouissantes. On joue sa vie dans le cinéma de Valérie Donzelli, avec tout ce que cela offre à la fois d’engagement sérieux et de divertissement, comme la réalisatrice elle-même joue avec aisance avec la caméra. On s’amuse d’images, de plans, de situations venus parfois d’autres films. On prend le courage de se quitter en chanson, comme dans un film de Christophe Honoré. Le corps s’offre dans tous ses états (ce beau moment de l’échographie où Maud Crayon voit battre le cœur du bébé qu’elle porte et l’accueille à la vie, le ballet des mains qui se cherchent, des doigts qui se touchent, la nudité désopilante de l’ex-compagnon de Maud Crayon qui s’invite régulièrement chez elle… et jusque dans son lit, mais aussi le corps maltraité, battu par les vents des réfugiés vivant comme ils peuvent à Paris sous la tente, entraperçus par la fenêtre). Bref, un beau moment de cinéma, tout en légèreté et en délicatesse, plein d’une fantaisie aussi un peu foutraque, une belle petite comédie contemporaine, à l’image de nos vies mal jointoyées, nos vies où il y a du jeu, de l’espace, bref de la vie!

Dans la crevasse

Une légère brise parcourut la crevasse et je sentais sur mes joues un souffle glacial remonter des profondeurs. Une atmosphère étrange émanait de cette salle; les murs étaient animés d’un ballet de lueurs chatoyantes et d’ombres bleutées. À travers les reflets opalescents des parois de glace, quelques rochers lançaient leur éclat sombre et humide. Une mystérieuse menace hantait cet endroit, je sentais son haleine froide, et j’avais l’impression d’avoir pénétré dans un lieu sacré, un sanctuaire avec une formidable voûte de cristal et de murs enchâssés de centaines de pierres précieuses. Par-delà l’immense porte formée par le pont de neige, les ombres se fondaient dans l’obscurité au fond de laquelle se dissimulait une autre crypte silencieuse. La présence menaçante était un pur produit de mon imagination, pourtant elle m’obsédait. Je ne pouvais échapper à l’idée qu’une entité, tapie dans les ténèbres depuis des temps immémoriaux, attendait une victime, patiemment. Maintenant elle m’avait à sa merci, et sans cette échelle de lumière qui m’appelait, je serais peut-être resté là à jamais, paralysé, vaincu par cette terrible paix.

Joël SIMPSON, La mort silencieuse (1988), Editions Glénat, 2004, coll.Points/Aventure, pp.175-176

C’est un long voyage que ce voyage du chalet

Ils montent, ils vont de nouveau à plat, ils montent; c’est un long voyage que ce voyage du chalet, à cause de toute la gorge qu’il fallait longer d’abord d’un bout à l’autre. On compte quatre heures pour la montée, en temps ordinaire, et deux pour la descente, en temps ordinaire, mais le commencement de mai n’était pas encore un temps très favorable et les quatre heures se trouvèrent largement dépassées. Pourtant on avait vu les sapins s’espacer enfin et on commençait aussi à les distinguer jusqu’à la pointe, dans une fine poussiere de jour comme celle que le vent fait lever sur les routes. Les troncs se marquèrent par un peu de couleur plus noire dans le gris de l’air, en même temps qu’en haut des arbres, des espèces de lucarnes aux vitres mal lavées se montraient. Les cinq hommes firent encore un bout de chemin, écartant de devant eux par-ci par-là un dernier rideau d’ombre, puis ils entrèrent tout à fait dans le jour, en même temps qu’ils arrivaient à un espace déboisé, où les lanternes furent seulement deux petites couleurs sans utilité, c’est pourquoi on les a soufflées. Là, il a fallu qu’ils s’avancent avec précaution, à cause d’une large coulée de neige. Crittin allait devant avec sa canne ferrée, commençant par bien creuser avec le pied un trou où il enfonçait jusqu’à mi-jambe, puis il faisait un pas; et les autres suivaient un à un, mettant le pied dans les trous faits par Crittin. On les a vus ainsi avancer les cinq par secousses, par petites poussées, et ils ont été longtemps cinq points, cinq tout petits points noirs dans le blanc. Ils ont été ensuite dans une nouvelle coulée de neige, ils ont été dans des éboulis; en avant, et à côté d’eux, les grandes parois commençaient à se montrer, tandis qu’ils s’élevaient vers elles par des lacets et, elles, elles descendaient vers eux par des murs de plus en plus abrupts, de plus en plus lisses à l’œil. Ici, il n’y avait plus d’arbres d’aucune espèce; il n’y avait même plus trace d’herbe: c’était gris et blanc, gris et puis blanc, et rien que gris et blanc. Et, eux, ils furent de plus en plus petits, là-haut, sous les parois de plus en plus hautes, qui furent grises aussi, d’un gris sombre, puis d’un gris clair; puis, tout à coup, elles sont devenues roses, faussement roses, parce que ce n’est pas une couleur qui dure; c’est une couleur comme celle des fleurs, une couleur trompeuse, qui passe vite, car il n’y a plus de fleurs ici, non plus, ni aucune espèce de vie; et le mauvais pays était venu qui est vilain à voir et qui fait peur à voir. C’est au-dessus des fleurs, de la chaleur, de l’herbe, des bonnes choses; au-dessus du chant des oiseaux, parce que ceux d’ici ne savent plus que crier. La corneille des neiges, le choucas au bec rouge; les oiseaux noirs ou blancs ou gris qui peuvent encore vivre ici, mais sans chansons; à part quoi il n’y a rien et plus personne, parce qu’on est au-dessus de la bonne vie et on est au-dessus des hommes; pendant que le soleil venait, les frappant tous les cinq en même temps sur le côté gauche de leur personne –

C.F. Ramuz, La Grande Peur dans la montagne (1926)

Giulia Andreani. La cattiva

Née à Venise, Giulia Andreani est une jeune artiste italienne qui s’est installée et qui travaille à Paris. Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 2017-2018, elle est, ces mois-ci, au centre d’une assez riche actualité artistique: après Labanque de Béthune et la galerie Max Hetzler à Paris, c’est le musée de Dole, dans le Jura, qui propose une exposition monographique de l’artiste.

Exposition passionnante… J’ai beaucoup aimé cette peinture au croisement de l’aquarelle et de la photographie. Peintre figurative, Giulia Andreani interroge en effet dans ses tableaux la présence des femmes dans l’Histoire, ou plutôt leur effacement. Sa technique, de grands monochromes, où dominent les différentes nuances du gris de Payne, cette non couleur bleutée tout juste bonne habituellement à assombrir la palette de l’aquarelliste, pointe à la fois les « travaux de dames » (l’aquarelle justement, la broderie…), tous ces formes mineures, dans lesquelles on a longtemps enfermé l’activité artistique des femmes, et donne à ses compositions, créés le plus souvent à partir d’icônes photographiques, cette unité de la matière peinte qui fait de l’art de Giulia Andreani tout autre chose qu’un art conceptuel. Le portrait, la peinture d’Histoire retrouvent ainsi chez elle une forme de vitalité qui n’est pas sans poser non plus la question, d’une manière sensible, de cet autre effacement dont l’art contemporain se fait souvent le véhicule: celui de la figuration, et même tout simplement de la possibilité d’une telle figuration, tant celle-ci convoque de signes, de discours dont nous avons désappris à faire parler les images.

Dans ses vastes fresques, le collage domine, donnant aussi un air d’étrangeté à des représentations parfois provocatrices: Ainsi La gifle, toile saisissante qui associe l’image d’une lanceuse de disque participant à une compétition sportive en Palestine en 1937 et celle d’un athlète lors des jeux olympiques de Berlin de 1936 façonnée par Leni Riefenstahl, associée à la propagande du IIIe Reich.

La gifle

Mais ce sont ses portraits qui m’ont le plus touché – car il s’agit bien là d’un art qui sait toucher encore, jusque dans ses revendications féministes, politiques. Un art qui touche et qui émeut? Voilà une conception bien peu moderne de l’art penseront peut-être certains. Dans son rapport à la photographie, l’un des mérite de Giulia Andreani est justement de savoir refuser de se faire enfermer dans une conception aussi restrictive de l’art. Et c’est tant mieux.

Giulia Andreani. La cattiva. Du 4 octobre 2019 au 2 février 2020. Au Musée des Beaux-Arts de Dole (Jura)

Jack LONDON: Martin Eden

« Martin Eden, le plus autobiographique des romans de Jack London, est le récit d’un écrivain né dans les bas-fonds, homme de rien basculé dans la bourgeoisie qui croit tenir sa revanche sur la vie… C’est aussi la rencontre d’un homme et d’une femme ; l’occasion enfin de découvrir le vrai visage de Jack London, une personnalité rare à la source de notre modernité. » (4e de couverture)

J’ai toujours beaucoup aimé les œuvres de Jack London, à commencer par ses romans du Grand Nord, découverts avec émerveillement dans l’enfance, mais que j’ai repris depuis avec un tout autre regard. Romans souvent durs, presque sauvages, dans leur vision désidéalisée du monde et du tragique de l’existence, d’où émergent quelques grands caractères, quelques figures beaucoup plus médiocres aussi – toute la panoplie des passions humaines et du fait d’être ou de ne pas être à la hauteur, à condition que la nature dure, âpre, parfois injuste leur en laisse seulement la capacité – révélant l’impossibilité, quand on s’intéresse vraiment à ce que les hommes sont, de les mettre en système. Que ces récits soient construits sur la base d’une aventure personnelle (London est un écrivain qui a « vécu ») n’est pas le moindre charme de cet écrivain : ce passage de la vie à l’écriture est au centre de l’œuvre d’autres grands écrivains du début du 20e siècle, très différents dans la forme, mais que j’aime sans doute tout autant pour cette raison : Joseph Conrad, Marcel Proust, André Gide, Hermann Hesse, etc. De cet intérêt pour l’œuvre de Jack London, j’ai même d’ailleurs fait depuis quelques années un rendez-vous annuel – un ou deux livres de London lus avec toujours beaucoup de plaisir, années après années, aux alentours de décembre et janvier.

Mais par une négligence que je ne m’explique pas, je n’avais jamais lu Martin Eden ! Nous avons tous ces vides. Est-ce que j’oserai confesser par exemple que je n’ai jamais lu Anna Karenine ? Cela fait en tout cas une « réserve » de grands livres dans lesquels il est bien agréable parfois de piocher, au hasard d’une discussion ou de quelque rencontre… Il suffit de lire – que dis-je de dévorer les 10 premières pages de Martin Eden– pour comprendre à quoi on a affaire. Roman sentimental, roman social, roman de formation, roman d’un écrivain, Martin Eden est tout cela à la fois, et c’est un pur chef d’œuvre. Un des grands, des très grands livres de la littérature américaine, sans doute un des sommets du 20e siècle. J’en sors tout enthousiasmé.

Martin Eden, un jeune homme issu des quartiers pauvres de Oackland, est un jeune marin qui a déjà beaucoup bourlingué et s’est frotté aux beautés comme aux violences du monde. Par amour d’une jeune fille de la bourgeoisie intellectuelle, il décide de se cultiver, et découvre bientôt le rapport particulier qu’il entretient à la littérature. Confrontation de deux richesses, celle que peuvent nous apporter les livres et celle de la vie, le récit de Jack London renouvelle le genre du roman de formation. Car Martin Eden n’est pas seulement ce jeune homme plein de désirs et d’aspirations confronté au chemin semé d’embûches au cours duquel il est amené à confronter son idéal à la découverte souvent désillusionnée du monde et de la société. C’est déjà un homme qui a vécu, un homme fait d’une certaine manière, quoique jeune, passé par toutes les phases de l’initiation aux duretés de la vie d’un marin pauvre de Californie (la bagarre, les bandes, les amours de passages, souvent tarifées, dans plusieurs ports du monde, l’acharnement au travail et pour rester en vie). En un mot : riche d’une vie qui, dès les premières pages du roman, émerge en quelques images mentales superbes, mais qu’il ne sait pas encore canaliser, et qui font sa différence par rapport au milieu bourgeois dans lequel il est amené à évoluer après sa rencontre avec Ruth, la jeune sœur d’un homme que Martin a tiré d’un mauvais pas.

Au centre du roman, la découverte d’une vocation : celle d’écrivain, et le travail dur, âpre pour s’y hisser. Car l’écriture est un métier. Et les nécessités du marché sont rudes. Contraint parfois d’arrêter d’écrire pour prendre un travail difficile qui lui permettra de consacrer de nouveau plusieurs semaines à l’écriture, Martin Eden fait l’expérience d’un engagement total au service de l’écriture, rognant sur ses nuits et ses repas, économisant sur tout. Car écrire, pour un jeune homme de la classe sociale de Martin Eden, et qui doit choisir entre écrire ou travailler, est aussi un engagement physique, une expérience vécue aux limites de son corps. Dans la douceur du climat californien, l’expérience que fait Martin Eden à sa machine à écrire, dans une chambre trop exigue pour permettre les déplacements, où l’espace donc même est contraint, n’est pas très éloignée finalement de celle de ces héros du Grand Nord qui sont au centre d’autres récits de l’auteur. Entre deux travaux d’écriture, les pages consacrées par Jack London notamment aux semaines où Martin Eden se fait embaucher dans une blanchisserie sont une évocation précieuse, presque documentaire, de la condition au travail, et de ses injustices, de ses rigueurs, dignes déjà de Steinbeck.

A côté de cela, la trame sentimentale déroule le motif amoureux entre idéalisation, incompréhension, déception douce-amère et grande passion. Avec en prime peut-être l’un des plus beaux baisers de toute la littérature romanesque ! J’ai partagé l’extrait il y a quelques jours de ces pages si riches en émotion qui résument à elles seules tout le charme et la maîtrise de ce très grand roman. Le destin de Martin (je ne dirai rien de la fin si prégnante, si poignante, d’une vocation vécue jusqu’au bout) est bien sûr un autre moment sublime du roman. Quant au motif autobiographique – une autre source d’inspiration du roman – il y aurait encore beaucoup à en dire, London ayant créé avec Martin Eden un double avec qui il ne se confond jamais tout à fait, comme le montre la morale d’inspiration nietzschéenne que professe Martin, à rebours d’un London plus social – plus « socialiste » – sans doute dans ses engagements collectifs, quoique nourri à la même source d’un engagement individuel total et un peu aristocratique jusque dans ses rigueurs.

Bref, c’est un livre sublime. Que rajouter de plus ? Sinon, bien sûr, que j’ai adoré. Et que c’est pour pouvoir faire de temps en temps ce genre de rencontres qu’on aime à enchaîner les livres…

Vint un beau jour de l’arrière saison californienne…

Vint un beau jour de l’arrière-saison californienne, chaud, langoureux, tout imprégné de la douce luminosité de l’été indien, sous un soleil voilé et une brise légère qui dérangeait à peine le calme de l’air tiédissant. Les lointains montagneux s’estompaient derrière d’imperceptibles rubans de brume violette et San Francisco disparaissait à l’horizon sous une enveloppe vaporeuse. La baie luisait comme une expansion de métal en fusion, prairie tranquille et scintillante hérissée de mâts, de haubans et de cheminées immobiles. Au loin dans un halo argenté, le Tamalpais dressait sa forme immense près du Golden Gate, que le soleil déclinant rendait pareil à un chemin d’or pâle. Au-delà, le vaste Pacifique se confondait avec le ciel, où dérivaient de lourdes masses nuageuses, annonciatrices du premier souffle de l’hiver.

L’été, qui touchait à sa fin, refusait encore de mourir et trainait comme un souvenir mauve au-dessus des colline et des vallées, jetant autour de lui un linceul de brume pour y achever paisiblement son existence avec la sereine certitude d’avoir assez vécu. Et, dans les collines, sur leur tertre favori, Martin et Ruth étaient assis, côte à côte, la tête penchée sur les mêmes pages, tandis qu’il lui lisait les sonnets d’amour de la femme qui avait aimé Browning comme peu d’hommes avaient été aimés.

Mais la lecture traînait en longueur. La beauté qui les entourait était trop envoûtante. L’année d’or se mourait comme elle avait vécu, belle, voluptueuse, et la mémoire de ses extases vibrait encore dans l’air. Le rayon jaune et doux de l’arrière-saison tamisait leur volonté, estompait les contours de la moralité et du discernement sous un voile de tulle mordoré. Martin se sentait fondre, vaincu par de soudaines langueurs qui l’enveloppaient par intermittence. Leurs têtes étaient proches et, lorsque la brise légère envoyait les cheveux de Ruth frôler sa joue, les pages se brouillaient devant ses yeux.

-Vous ne faites pas attention à ce que vous lisez, lui dit-elle en voyant qu’il sautait des strophes.

Il la regarda avec une lueur brûlante dans les yeux et faillit perdre contenance, mais il trouva une réplique:

-Vous non plus, dit-il. Quel était le sujet du dernier sonnet?

– Je ne sais pas, avoua-t-elle en riant. J’ai déjà oublié. Laissons là nos lectures. La journée est trop belle.

– Ce sera notre dernière journée dans les collines avant longtemps, reprit-il avec gravité. Un orage se prépare, là-bas, sur la mer.

Le livre lui tomba des mains et ils demeurèrent assis, silencieux et désœuvrés, en contemplant la baie au loin, avec des yeux qui rêvaient et ne voyaient pas. Ruth regarda son cou. Elle ne se pencha pas vers lui. Elle se laissa simplement entraîner par une force étrangère à elle et plus puissante que la gravitation: puissante comme le destin. Elle n’avait qu’a s’incliner de quelques centimètres et elle le fit sans s’en apercevoir. Son épaule toucha celle de Martin avec la légèreté d’un papillon se posant sur une fleur. En sentant qu’il s’appuyait lui aussi contre elle, tout aussi légèrement, frémissant, elle songea qu’il était urgent de s’écarter. Mais elle n’était plus qu’un automate, elle avait perdu toute volonté et tout désir de résister à la délicieuse folie qui s’emparait d’elle. Le bras de Martin passa subrepticement derrière elle et l’entoura. Elle attendit – tendre supplice -, elle attendit – quoi? elle l’ignorait -, haletante, les lèvres sèches et brûlantes, le coeur battant, le sang échauffé par une fièvre inconnue. Le bras remonta et l’attira contre lui. Alors, elle n’attendit plus. Avec un soupir las, d’un mouvement impulsif, spontané comme un spasme, elle posa la tête contre sa poitrine. Il se pencha sur elle, approcha ses lèvres et les lèvres de Ruth vinrent à leur rencontre.

Jack LONDON, Martin Eden, traduction Francis Kerline, Editions Phébus