Jack LONDON: Martin Eden

« Martin Eden, le plus autobiographique des romans de Jack London, est le récit d’un écrivain né dans les bas-fonds, homme de rien basculé dans la bourgeoisie qui croit tenir sa revanche sur la vie… C’est aussi la rencontre d’un homme et d’une femme ; l’occasion enfin de découvrir le vrai visage de Jack London, une personnalité rare à la source de notre modernité. » (4e de couverture)

J’ai toujours beaucoup aimé les œuvres de Jack London, à commencer par ses romans du Grand Nord, découverts avec émerveillement dans l’enfance, mais que j’ai repris depuis avec un tout autre regard. Romans souvent durs, presque sauvages, dans leur vision désidéalisée du monde et du tragique de l’existence, d’où émergent quelques grands caractères, quelques figures beaucoup plus médiocres aussi – toute la panoplie des passions humaines et du fait d’être ou de ne pas être à la hauteur, à condition que la nature dure, âpre, parfois injuste leur en laisse seulement la capacité – révélant l’impossibilité, quand on s’intéresse vraiment à ce que les hommes sont, de les mettre en système. Que ces récits soient construits sur la base d’une aventure personnelle (London est un écrivain qui a « vécu ») n’est pas le moindre charme de cet écrivain : ce passage de la vie à l’écriture est au centre de l’œuvre d’autres grands écrivains du début du 20e siècle, très différents dans la forme, mais que j’aime sans doute tout autant pour cette raison : Joseph Conrad, Marcel Proust, André Gide, Hermann Hesse, etc. De cet intérêt pour l’œuvre de Jack London, j’ai même d’ailleurs fait depuis quelques années un rendez-vous annuel – un ou deux livres de London lus avec toujours beaucoup de plaisir, années après années, aux alentours de décembre et janvier.

Mais par une négligence que je ne m’explique pas, je n’avais jamais lu Martin Eden ! Nous avons tous ces vides. Est-ce que j’oserai confesser par exemple que je n’ai jamais lu Anna Karenine ? Cela fait en tout cas une « réserve » de grands livres dans lesquels il est bien agréable parfois de piocher, au hasard d’une discussion ou de quelque rencontre… Il suffit de lire – que dis-je de dévorer les 10 premières pages de Martin Eden– pour comprendre à quoi on a affaire. Roman sentimental, roman social, roman de formation, roman d’un écrivain, Martin Eden est tout cela à la fois, et c’est un pur chef d’œuvre. Un des grands, des très grands livres de la littérature américaine, sans doute un des sommets du 20e siècle. J’en sors tout enthousiasmé.

Martin Eden, un jeune homme issu des quartiers pauvres de Oackland, est un jeune marin qui a déjà beaucoup bourlingué et s’est frotté aux beautés comme aux violences du monde. Par amour d’une jeune fille de la bourgeoisie intellectuelle, il décide de se cultiver, et découvre bientôt le rapport particulier qu’il entretient à la littérature. Confrontation de deux richesses, celle que peuvent nous apporter les livres et celle de la vie, le récit de Jack London renouvelle le genre du roman de formation. Car Martin Eden n’est pas seulement ce jeune homme plein de désirs et d’aspirations confronté au chemin semé d’embûches au cours duquel il est amené à confronter son idéal à la découverte souvent désillusionnée du monde et de la société. C’est déjà un homme qui a vécu, un homme fait d’une certaine manière, quoique jeune, passé par toutes les phases de l’initiation aux duretés de la vie d’un marin pauvre de Californie (la bagarre, les bandes, les amours de passages, souvent tarifées, dans plusieurs ports du monde, l’acharnement au travail et pour rester en vie). En un mot : riche d’une vie qui, dès les premières pages du roman, émerge en quelques images mentales superbes, mais qu’il ne sait pas encore canaliser, et qui font sa différence par rapport au milieu bourgeois dans lequel il est amené à évoluer après sa rencontre avec Ruth, la jeune sœur d’un homme que Martin a tiré d’un mauvais pas.

Au centre du roman, la découverte d’une vocation : celle d’écrivain, et le travail dur, âpre pour s’y hisser. Car l’écriture est un métier. Et les nécessités du marché sont rudes. Contraint parfois d’arrêter d’écrire pour prendre un travail difficile qui lui permettra de consacrer de nouveau plusieurs semaines à l’écriture, Martin Eden fait l’expérience d’un engagement total au service de l’écriture, rognant sur ses nuits et ses repas, économisant sur tout. Car écrire, pour un jeune homme de la classe sociale de Martin Eden, et qui doit choisir entre écrire ou travailler, est aussi un engagement physique, une expérience vécue aux limites de son corps. Dans la douceur du climat californien, l’expérience que fait Martin Eden à sa machine à écrire, dans une chambre trop exigue pour permettre les déplacements, où l’espace donc même est contraint, n’est pas très éloignée finalement de celle de ces héros du Grand Nord qui sont au centre d’autres récits de l’auteur. Entre deux travaux d’écriture, les pages consacrées par Jack London notamment aux semaines où Martin Eden se fait embaucher dans une blanchisserie sont une évocation précieuse, presque documentaire, de la condition au travail, et de ses injustices, de ses rigueurs, dignes déjà de Steinbeck.

A côté de cela, la trame sentimentale déroule le motif amoureux entre idéalisation, incompréhension, déception douce-amère et grande passion. Avec en prime peut-être l’un des plus beaux baisers de toute la littérature romanesque ! J’ai partagé l’extrait il y a quelques jours de ces pages si riches en émotion qui résument à elles seules tout le charme et la maîtrise de ce très grand roman. Le destin de Martin (je ne dirai rien de la fin si prégnante, si poignante, d’une vocation vécue jusqu’au bout) est bien sûr un autre moment sublime du roman. Quant au motif autobiographique – une autre source d’inspiration du roman – il y aurait encore beaucoup à en dire, London ayant créé avec Martin Eden un double avec qui il ne se confond jamais tout à fait, comme le montre la morale d’inspiration nietzschéenne que professe Martin, à rebours d’un London plus social – plus « socialiste » – sans doute dans ses engagements collectifs, quoique nourri à la même source d’un engagement individuel total et un peu aristocratique jusque dans ses rigueurs.

Bref, c’est un livre sublime. Que rajouter de plus ? Sinon, bien sûr, que j’ai adoré. Et que c’est pour pouvoir faire de temps en temps ce genre de rencontres qu’on aime à enchaîner les livres…

Vint un beau jour de l’arrière saison californienne…

Vint un beau jour de l’arrière-saison californienne, chaud, langoureux, tout imprégné de la douce luminosité de l’été indien, sous un soleil voilé et une brise légère qui dérangeait à peine le calme de l’air tiédissant. Les lointains montagneux s’estompaient derrière d’imperceptibles rubans de brume violette et San Francisco disparaissait à l’horizon sous une enveloppe vaporeuse. La baie luisait comme une expansion de métal en fusion, prairie tranquille et scintillante hérissée de mâts, de haubans et de cheminées immobiles. Au loin dans un halo argenté, le Tamalpais dressait sa forme immense près du Golden Gate, que le soleil déclinant rendait pareil à un chemin d’or pâle. Au-delà, le vaste Pacifique se confondait avec le ciel, où dérivaient de lourdes masses nuageuses, annonciatrices du premier souffle de l’hiver.

L’été, qui touchait à sa fin, refusait encore de mourir et trainait comme un souvenir mauve au-dessus des colline et des vallées, jetant autour de lui un linceul de brume pour y achever paisiblement son existence avec la sereine certitude d’avoir assez vécu. Et, dans les collines, sur leur tertre favori, Martin et Ruth étaient assis, côte à côte, la tête penchée sur les mêmes pages, tandis qu’il lui lisait les sonnets d’amour de la femme qui avait aimé Browning comme peu d’hommes avaient été aimés.

Mais la lecture traînait en longueur. La beauté qui les entourait était trop envoûtante. L’année d’or se mourait comme elle avait vécu, belle, voluptueuse, et la mémoire de ses extases vibrait encore dans l’air. Le rayon jaune et doux de l’arrière-saison tamisait leur volonté, estompait les contours de la moralité et du discernement sous un voile de tulle mordoré. Martin se sentait fondre, vaincu par de soudaines langueurs qui l’enveloppaient par intermittence. Leurs têtes étaient proches et, lorsque la brise légère envoyait les cheveux de Ruth frôler sa joue, les pages se brouillaient devant ses yeux.

-Vous ne faites pas attention à ce que vous lisez, lui dit-elle en voyant qu’il sautait des strophes.

Il la regarda avec une lueur brûlante dans les yeux et faillit perdre contenance, mais il trouva une réplique:

-Vous non plus, dit-il. Quel était le sujet du dernier sonnet?

– Je ne sais pas, avoua-t-elle en riant. J’ai déjà oublié. Laissons là nos lectures. La journée est trop belle.

– Ce sera notre dernière journée dans les collines avant longtemps, reprit-il avec gravité. Un orage se prépare, là-bas, sur la mer.

Le livre lui tomba des mains et ils demeurèrent assis, silencieux et désœuvrés, en contemplant la baie au loin, avec des yeux qui rêvaient et ne voyaient pas. Ruth regarda son cou. Elle ne se pencha pas vers lui. Elle se laissa simplement entraîner par une force étrangère à elle et plus puissante que la gravitation: puissante comme le destin. Elle n’avait qu’a s’incliner de quelques centimètres et elle le fit sans s’en apercevoir. Son épaule toucha celle de Martin avec la légèreté d’un papillon se posant sur une fleur. En sentant qu’il s’appuyait lui aussi contre elle, tout aussi légèrement, frémissant, elle songea qu’il était urgent de s’écarter. Mais elle n’était plus qu’un automate, elle avait perdu toute volonté et tout désir de résister à la délicieuse folie qui s’emparait d’elle. Le bras de Martin passa subrepticement derrière elle et l’entoura. Elle attendit – tendre supplice -, elle attendit – quoi? elle l’ignorait -, haletante, les lèvres sèches et brûlantes, le coeur battant, le sang échauffé par une fièvre inconnue. Le bras remonta et l’attira contre lui. Alors, elle n’attendit plus. Avec un soupir las, d’un mouvement impulsif, spontané comme un spasme, elle posa la tête contre sa poitrine. Il se pencha sur elle, approcha ses lèvres et les lèvres de Ruth vinrent à leur rencontre.

Jack LONDON, Martin Eden, traduction Francis Kerline, Editions Phébus

L’art de savoir ce que l’on n’aime pas en art

M. Gérôme avait rénové déjà le glacial ivoire de Wilhem Miéris, M. Bouguereau a fait pis. De concert avec M. Cabanel, il a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La Naissance de Venus, étalée sur la cimaise d’une salle, est une pauvreté qui n’a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d’autres femmes s’ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu’on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c’est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d’attaches; c’est par un miracle d’équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d’épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C’est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées; la main a marché seule, faisant l’ondulation du corps machinalement. C’est à hurler de rage quand on songe que ce peintre qui, dans la hiérarchie du médiocre, est maître, est chef d’école, et que cette école, si l’on n’y prend garde, deviendra tout simplement la négation la plus absolue de l’art!

HUYSMANS, L’art moderne, le salon de 1879

Siegfried LENZ: Une minute de silence

« Dans une petite ville de la Baltique bercée par le rythme incessant des vagues, Christian assiste à la minute de silence observée dans son lycée en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais morte en mer. Stella fut le grand amour de Christian, un amour volé aux conventions qui régissent les relations entre professeurs et élèves, un amour fait de silences et d’interrogations, de découvertes fragiles et de beauté. » (4e de couverture)

Me voici reparti, une fois de plus, pour un livre irrésumable, ou difficile à résumer, mais c’est là semble-t-il que me conduisent mes lectures en ce moment! J’avais envie depuis longtemps de lire Siegfried Lenz, depuis au moins le jour où des amis m’ont offert La leçon d’allemand, que je confesse n’avoir toujours pas lu, même si le livre trône en bonne place depuis tout ce temps-là sur ma table de nuit. Mais il en va souvent ainsi des livres que j’achète ou qu’on m’offre. Certains restent souvent longtemps très près de moi, physiquement, ils m’accompagnent pour ainsi dire de leur présence, comme des ports dans lesquels je sais que j’entrerai un jour, pour faire relâche, et cela me soutient pendant tout ce temps-là de savoir qu’il y a quelque part quelques livres à découvrir sur lesquels je sais que je pourrai compter. Watership down est un autre de ces titres, que m’a offert un jour quelqu’un qui m’était très cher à l’époque, avant que les vents contraires de l’existence ne choisissent de la porter un jour à naviguer à la découverte d’autres contrées moins amicales et plus éloignées de moi. Mais il me reste quand même ce livre. Jane Eyre, autre grand compagnon (ou compagne, je ne sais comment dire, s’agissant d’un livre) m’a accompagné 15 ans, et franchement je ne regrette pas d’avoir attendu tant de temps, tellement fut grand le plaisir de découvrir alors un roman que je n’aurais peut-être pas goûté autant à l’âge de l’adolescence.

Il y a une autre raison qui fait que je m’intéresse depuis longtemps, sans l’avoir lu, au nom de Siegfried Lenz: le nord de l’Allemagne, et notamment Hamburg, où j’ai passé quelques-uns des plus beaux étés de ma vie. Et c’est d’abord ce que j’ai aimé, goûté, retrouvé dans ce très beau et très pudique roman, Une minute de silence, qui sait évoquer avec tellement de charme ces paysages de la mer du Nord, avec ses petits villages de pêcheurs, de temps en temps un phare, quelques îles, et la digue, une grande étendue verte le long de la mer. Je ne sais si c’est complètement transparent dans le roman quand on ne connait pas déjà ces paysages. Mais l’évocation discrète qu’en donne Lenz, à l’image de la discrétion de ces paysages eux-mêmes, est une des choses qui m’ont seduit dans le roman.

Et pourtant, il faut avouer que j’ai eu bien du mal à entrer dans le récit pendant disons les 15 ou 20 premières pages. J’ai même pensé arrêter le livre un temps et que Lenz serait une des grandes déceptions de ma vie de lecteur, lorsque tout d’un coup quelque chose s’est mis à fonctionner. C’est à partir de la scène de la cabane, dont j’ai publié l’extrait il y a quelques jours. Le miracle s’est fait. Le reste n’a été qu’un doux délice de lecteur face à ce livre que j’ai lu finalement d’une traite.

Le va-et-vient entre le présent (la cérémonie d’hommage à Stella, la jeune professeur d’anglais qui vient de décéder) et le passé (la reconstitution des amours de Stella et de son élève, un jeune homme de 18 ans qui partage son temps entre le lycée et les travaux en mer), l’alternance du tu et du elle, parfois jusque dans une même phrase, pour nommer celle que la mort a ravi trop tôt, une prose sobre, pudique, tout cela donne une expression à la fois discrète et très touchante des va-et-vient de la conscience confrontée à ce qui est sans doute le principal sujet de ce livre: la douleur de l’inachèvement.

A travers l’enveloppe, j’ai senti que c’était une carte, c’était une vue photographique qui invitait à visiter un musée océanographique, la photo représentait un dauphin qui avait fait un bond exubérant et qui, semblant calculer sa trajectoire, cherchait à se poser sur une vague. Il n’y avait qu’une phrase au verso : « Love, Christian, is a warm bearing wave », signée Stella. Appuyée contre la grammaire anglaise, j’ai posé la carte à côté de notre portrait et j’ai éprouvé une douleur lancinante à l’idée d’avoir manqué quelque chose, d’avoir été lésé de quelque chose que j’avais désiré plus que tout.

Quoi de plus fragile cependant que ce couple que Christian et sa professeur d’anglais ont formé pendant l’espace de quelques semaines? Si l’amour est grand, on oublie parfois quand on s’aime combien les amants qui s’aiment sont eux médiocres ou capables de médiocrité. Lenz ne franchit jamais ce seuil, mais en indique pudiquement l’ouverture. Réinterprétation contemporaine du motif illustré bien des fois dans l’histoire de la littérature (Roméo et Juliette, La Chartreuse de Parme, etc.) de la mort prématurée des amants, la mort vient à point « sauver » la beauté de l’amour, même si c’est au prix de l’expérience douloureuse de l’inachèvement, en lui offrant d’échapper à la dure leçon qui veut que les amants ne s’aiment pas toujours et que, comme le disait la chanson, ces histoires finissent mal… en général. Tout le talent de Lenz est de savoir trouver les mots pudiques, au-delà de tout romantisme, qui conduisent de la vie à l’art:

Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour.

Loin de toute exubérance, c’est sans doute Siegfried Lenz qui a raison, en homme recueilli et peu bavard du Nord. J’ai trouvé très belle en tout cas sa vision du bonheur, confrontée aux aleas de l’existence.

peut-être faut-il que ce qui nous rend heureux repose et soit préservé en silence.

Un beau donc, un très beau roman, lu dans le cadre des Feuilles allemandes, une belle initiative d’Eva pour ce mois de novembre. Si ce n’est pas déjà fait, je vous conseille vivement d’aller faire un petit tour chez elle pour l’occasion. Prochaine étape de ce mois, en ce qui me concerne, L’histoire d’un allemand de l’est de Maxim Leo, une lecture qui s’est imposée à moi (là encore, l’un des livres qui m’accompagnait depuis un moment sur ma table de chevet) en ces temps de commémoration des 30 ans de la chute du Mur de Berlin.

Sur la mer, loin de nous, les éclairs déchiraient l’horizon

« Et maintenant, Christian ? » a-t-elle demandé. « Allons… » « Une autre fois, a-t-elle dit, nous irons au champ de pierres une autre fois. »

Je connaissais la hutte revêtue de roseaux, au toit de tôle ondulée, du vieil ornithologue qui y avait passé certains étés. La porte pendait aux gonds, une casserole et un gobelet d’aluminium étaient posés sur le fourneau de fer, le divan bricolé était recouvert d’un matelas de varech. Stella s’est assise sur le divan, elle a allumé une cigarette et a inspecté l’intérieur de la cabane, l’armoire, la table tout égratignée, les botte en caoutchouc rapiécées accrochées au mur. Ce qu’elle voyait a semblé la réjouir. Elle a dit : « On va certainement nous retrouver ? » « Bien sûr, ai-je répondu, ils vont nous chercher, ils vont découvrir le dinghy et nous ramèneront sur la Katarina. » La pluie s’est renforcée, elle crépitait sur le toit de tôle ondulée, j’ai rassemblé des bouts de bois qui traînaient et j’ai allumé le poêle, Stella fredonnait doucement, une mélodie que je ne connaissais pas, elle fredonnait pour elle, comme si elle ne le faisait pas exprès, en tout cas ce n’était pas pour que je l’écoute. Sur la mer, loin de nous, les éclairs déchiraient l’horizon, sans arrêt je regardais dehors, espérant repérer les feux de la Katarina, mais tout était trouble sur l’eau et je ne voyais rien apparaître.

Siegfried LENZ, Une minute de silence, traduction Odile Demange, Robert Laffont, 2016.

Extrait publié dans le cadre des Feuilles allemandes.

Robert WALSER: Retour dans la neige

Une grande rue de grande ville. Un parcours en omnibus à cheval à travers la vie berlinoise. Un trajet en train. Une promenade le long du Greifensee. Un sentier à la nuit tombée. Une rue. La vie rêvée dans une petite ville. Ce sont autant d’évocations en qui le lecteur déjà acquis aux petites proses de Robert Walser anticipera la promesse de descriptions à la fois détachées et poétiques. Pour les autres, c’est l’horizon d’un enchantement encore inconnu, mais qui vaut vraiment qu’on s’y risque, tellement l’oeuvre de Robert Walser, ce grand mais discret auteur suisse, est un des sommets de la littérature de langue allemande du 20e siècle.

Arrivé là, je pourrais presque écrire que tout est dit! Plutôt paraitre laconique que volubile, écrit quelque part Robert Walser. Je crois que c’est une consigne que doit parfois savoir s’appliquer à lui-même le chroniqueur de ses lectures, surtout lorsque celles-ci l’on porté, comme moi ce week-end, à goûter – que dis-je à goûter ? à se nourrir, à se remplir, à communier !- au charme impossible à commenter je crois de l’art de Robert Walser. Oui, que dire de plus de Robert Walser, sinon d’inciter à le lire?

Décidément, il semble que mes lectures me dirigent en ce moment vers des livres impossibles à résumer 😊… J’ai essayé pourtant de relever le défi récemment avec le recueil de Thomas Hardy, Poèmes du Wessex. Mais avec Robert Walser, c’est plus difficile encore, tellement tout le charme de cet auteur consiste dans sa capacité à saisir des petits riens, à extraire du quotidien d’une expérience- une rue, une promenade, un voyage en train – cette sensation unique, mais diffuse qui fait le vrai fond de la vie. C’est le propos des vingt-cinq recits réunis ici. Du bruit de fond de l’existence, Robert Walser tire la substance unique d’un moment, aussi important que discret. « C’était un jour quelconque. » Ainsi commence l’un de ses textes, Sur la terrasse, dont j’ai donné l’extrait hier. Une page en tout et pour tout. Je vous laisse aller voir directement à ce texte. La lecture parle mieux que les commentaires.

Ailleurs, c’est le récit d’un jeune homme lisant Faust alors que la nuit est tombée à sa fenêtre. Et c’est tout autour le charme des promeneurs dont la rumeur remonte jusqu’à lui ou le son lointain d’un concert (Nuit d’été).

Ailleurs encore un incendie qui se déclare est l’occasion d’une évocation saisissante de la grande ville dans une juxtaposition presque cubiste (L’incendie).

Tout à coup, le monde semble avoir changé, s’être agrandi, épaissi, enrichi.

Une grande ville est une gigantesque toile d’araignée de places, de ruelles, de ponts, de maisons, de jardins de larges et longues rues

Ou un simple rêve, comme on en fait parfois, où le souvenir d’un visage suffit à illuminer une journée.

A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve. Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant; le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.

Sur la terrasse

Je poursuis ma découverte émerveillée de Robert Walser. Et tandis que je continue la lecture des Enfants Tanner, à petit pas, presqu’en flânant, comme il convient pour goûter aux charmes discrets de cet immense poète du quotidien, je me suis lancé aussi dans un recueil de ses textes courts, qui a suffi pour le coup à réjouir mon week-end. Tout Robert Walser en une page! C’est simple, pur, ça ne tient presque à rien. Et pourtant le moment est là, unique, l’impression tellement discrète qu’on oublierait l’art de la recréation poétique, magistrale. Difficile de parler de tels textes. Je crois en tout cas que Robert Walser est en train de rentrer pour moi dans cette liste très précieuse d’auteurs à emporter sur l’île déserte, à côté de Proust, Woolf et Sôseki à qui sa prose me fait souvent penser pour des raisons diverses…

C’était un jour quelconque. Je ne peux pas dire l’heure avec précision. Je me trouvais sur une sorte de terrasse taillée dans la roche et, appuyé sur la simple balustrade, je regardais dans la douce profondeur. Il commença alors à pleuvoir à flots, d’une pluie tendre et caressante. Le lac changeait ses couleurs, le ciel était dans un émoi merveilleux et doux. Je m’abritai sous le toit d’un petit pavillon qui se trouve sur le rocher. Toute la végétation fut bientot détrempée. En bas, dans la rue, quelques personnes s’étaient réfugiées sous le feuillage dense des marronniers comme sous d’amples parapluies. Cela avait l’air si étrange que je ne pouvais me rappeler avoir jamais vu quelque chose de pareil. Pas une seule goutte de pluie ne pénétrait la masse compacte des feuilles. Le lac était en partie bleu et en partie
gris obscur. Et dans l’air, cette chère et si agréable rumeur d’orage. Et cette douceur partout. J’aurais pu rester là des heures et me délecter de la vision du monde. Finalement, je m’en allai quand même.

Robert Walser, « Sur la terrasse », in Retour dans la neige, traduction Golnaz Houchidar, Zoé, 1999

Extrait publié dans le cadre des Feuilles allemandes.

Les poètes sont si vulnérables : alors vous autres, ne blessez jamais les poètes

Quand on peut faire souffrir quelqu’un de malheureux et qui est sans défense, on peut aussi bien torturer une pauvre bête. Les gens sans défense n’excitent que trop souvent chez les forts l’envie de leur faire mal. Sois donc heureux de te sentir fort et laisse les plus faibles en paix. Ta force paraît sous un bien mauvais jour, quand tu t’en sers pour tourmenter les faibles. Cela ne te suffit donc pas d’avoir toi-même les deux pieds sur terre ? Faut-il encore que tu en poses un sur la nuque de ceux qui vacillent et qui cherchent, pour qu’ils s’égarent encore davantage et coulent plus bas, toujours plus bas, jusqu’à désespérer d’eux-mêmes ? Faut-il donc que la confiance en soi, le courage, la force et la détermination commettent toujours le crime d’être brutal, d’être sans pitié et sans délicatesse à l’égard d’autres qui ne sont pas même un obstacle sur leur chemin, qui sont simplement là à écouter avec envie ce bruit que font la gloire, les honneurs et la réussite des autres? Est-ce noble, est-ce bien d’offenser une âme en proie aux rêves? Les poètes sont si vulnérables : alors vous autres, ne blessez jamais les poètes. Au reste, je ne parle pas de toi à présent, mon petit Kaspar; car après tout, que représentes-tu de si grand que ça dans le monde? Toi non plus, tu n’es peut-être encore rien du tout et tu n’as aucune raison de te moquer de ceux qui sont comme toi. Tu luttes avec le destin, eh bien, laisse donc les autres lutter aussi, à leur manière! Vous voilà deux lutteurs et vous vous combattez? C’est absurde et stupide. Vous avez tous deux bien assez d’occasions de souffrir dans votre vie d’artiste, assez d’embûches, de malentendus, de promesses et de déceptions, faut-il encore que vous fassiez exprès de souffrir davantage? En vérité, je me sentirais, moi, le frère d’un poète, si j’étais peintre. Il ne faut jamais se hâter non plus de mépriser le ratage ou la paresse et l’oisiveté apparente de quelqu’un. Son soleil peut se lever si soudainement, son poème sortir tout à coup d’un long rêve confus!

Robert Walser, Les enfants Tanner, traduction Jean Launay, Gallimard, 1985

Je poursuis avec délice ma découverte de Robert Walser, un poète à lire lentement, avec douceur, je dirais presque avec tendresse, tant est ténu le charme de cette prose unique, délicate, si fragile et en même temps si belle.

En prime, un petit bouquet, tout aussi fragile sur son guéridon, en équilibre entre un miroir et quelques livres…

Extrait publié dans le cadre des Feuilles allemandes, consacrées à la littérature de langue allemande.