Expo Harry Gruyaert

De grandes étendues de plage, des cieux travaillés comme au pinceau par-dessus. Ailleurs de belles transversales réunissant différents plans étagés. Des collages de cabines, baraques à frites, vieux gréements. A la base sous-marine de Bordeaux, lieu d’exposition étonnant qui à lui seul mérite la visite, est présenté en ce moment le beau travail de Harry Gruyaert.

J’ai découvert ce photographe pour l’occasion. Et je dois dire que c’est une très belle découverte. J’ai adoré cette exposition que j’invite quiconque passe par Bordeaux à venir découvrir absolument.

Il y a en effet quelque chose de pictural dans les photographies de Gruyaert qui en font à la fois tout le charme et l’attrait fascinant. Un travail sur les lumières, les reflets, les matières, les textures, le grain même de l’image qui en souligne la matérialité et vient tout droit de la peinture, lorsqu’elle se fait elle-même réflexion sur la matière de la représentation. Dans certaines photos le grain, sensible, offre un rendu presque pointilliste. Ailleurs ce sont des noirs sublimes. De grandes bandes verticales découpent parfois l’image qui ailleurs procède aussi comme par collage, en particulier dans la représentation de l’univers hétéroclite des ports. C’est un travail très sensible, évocateur, poétique, qui fait parfois penser à Hopper ou à certains cadrages cinématographiques… Un photographe majeur à découvrir cet été à Bordeaux.

Expo Rivages de Harry Gruyaert, La Base sous-Marine, Bordeaux, jusqu’au 22 septembre 2019.

Mondscheinsonate

La lune était haute et éclairait les vastes bas-fonds, où l’eau de la marée montante commençait à passer sur la
vase étincelante. Seul le léger bruit de l’eau ; aucun cri d’animal ne se faisait entendre dans cet immense espace;
dans le marais aussi, derrière la digue,
tout était vide ; les vaches et les boeufs étaient encore tous dans les étables. Rien ne bougeait ; seulement, ce qu’ils prenaient pour un cheval blanc semblait remuer encore là-bas, à Jevershallig.
– On y voit mieux, fit le valet, brisant le silence, je vois clairement briller, tout blancs, les ossements des moutons.
– Moi aussi, dit le garçon, en tendant le cou, puis, comme mû par une idée subite, il tira le valet par la manche:
– Iven, souffla-t-il, le squelette de cheval qui était là d’habitude, où est-il? Il n’est plus visible !
– Je ne le vois pas non plus. Etrange ! fit le valet.
– Pas si étrange, Iven! Parfois, je ne sais dans quelles nuits, on dit que ses ossements se soulèvent et s’agitent comme s’ils étaient vivants « 

Theodor STORM, L’Homme au cheval blanc, editions Sillage, traduction de Raymond Dhaleine, p.93.

YULI

Réalisation: Icíar Bollaín

Pays: Espagne, Allemagne, Cuba, Royaume-Uni

Année: 2018

Durée : 1h55

Avec: Carlos Acosta, Santiago Alfons, …

Par ces chaleurs caniculaires, s’installer dans une bonne salle de cinéma climatisée est une des meilleurs options qui s’offrent à celui qui entend retrouver un peu de vigueur et de vitalité, et qui n’a pas la chance de pouvoir profiter de quelque étendue d’eau où pouvoir piquer une tête. Je me souviens avoir déjà, il y a quelques années, tenté l’expérience à Avignon, en plein festival, et déserté les salles des théâtres aux heures trop chaudes de la journée pour une bonne salle de cinéma. Sacrilège ? Pas moins que celui qui me fait déménager aujourd’hui la bibliothèque de Cléanthe, dédiée depuis des années au plaisir exclusif des livres, dans une salle de cinéma, à côté de chez moi. Déménagement temporaire? Qui sait, cela pourrait devenir aussi une nouvelle rubrique.

Je dois confesser que je ne savais pas trop quoi voir aujourd’hui. La recherche d’une lieu bien climatisé m’a fait entrer presque par hasard dans la salle qui diffusait Yuli, biopic et film de danse, dont je me suis dit que, même si le film n’etait pas réussi, ce serait l’occasion au moins de passer un agréable moment. Agréable surprise, Yuli est le film à voir cet été quand on aime la danse. Il y a tout évidemment du conte de fées dans cette histoire de Carlos Acosta, fils d’un camionneur cubain et descendant d’esclave devenu danseur étoile au Royal Balett de Londres. Et j’avoue ne pas bouder, l’été, quand le film du moins est bien réalisé, des histoires de ce type, même si certains trouveront cela un peu trop fleur bleu ou trop édifiant.

Sauf que le film, pour qui aime la danse, est aussi une très belle réussite. Au début du film, Carlos Acosta, aujourd’hui chorégraphe et directeur de troupe à Cuba, entame les répétitions d’un ballet qu’il consacre au récit de sa propre vie. Une autobiographie dansée pour ainsi dire. Toute la narration du film tourne autour de ces répétitions. Alternent scènes classiques d’un biopic (efficaces, mais sans grande originalité cinématographique, si ce n’est certains mouvements de caméra, pour ainsi dire chorégraphiés) et belles scènes de danse (qui sont la réinterprétation dansée de sa propre vie par le Carlos Acosta danseur et chorégraphe, beaux moments à la fois de danse et de cinéma, qui n’ont pas été loin de me faire penser parfois à ce qu’on peut trouver chez un Carlos Saura ou chez un Wim Wenders).

Au centre du film et de l’histoire, le corps évidemment, corps du danseur, corps noir, corps héritier d’esclaves avec tout ce jeu de contrainte et de liberté qui est à la fois le sujet principal de la danse et celui, me semble-t-il, de ce très beau film décidément qui a suffi à redonner un peu de joie à cette journée d’été, joie certes modeste et fragile, en ces temps toujours aussi ballottés pour moi, mais franche et vigoureuse aussi comme le mouvement et les corps de la danse. Un film d’amour sans doute, qu’on aimerait partager avec la personne qu’on aime.

Ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer

Ce qui compte, c’est la vérité. Et j’appelle vérité tout ce qui continue. Il y a un enseignement subtil à penser qu’à cet égard, seuls les peintres peuvent apaiser notre faim. C’est qu’ils ont le privilège de se faire les romanciers du corps. C’est qu’ils travaillent dans cette manière magnifique et futile qui s’appelle le présent. Et le présent se figure toujours dans un geste. Ils ne peignent pas un sourire ou une fugitive pudeur, regret ou attente, mais un visage dans son relief d’os et sa chaleur de sang. De ces faces figées dans des lignes éternelles, ils ont à jamais chassé la malédiction de l’esprit: au prix de l’espoir. Car le corps ignore l’espoir. Il ne connaît que les coups de son sang. L’éternité qui lui est propre est faite d’indifférence. Comme cette Flagellation de Piero della Francesca, où, dans une cour fraîchement lavée, le Christ supplicié et le bourreau aux membres épais laissent surprendre dans leurs attitudes le même détachement. C’est qu’aussi bien ce supplice n’a pas de suite. Et sa leçon s’arrête au cadre de la toile. Quelle raison d’être ému pour qui n’attend pas de lendemain? Cette impassibilité et cette grandeur de l’homme sans espoir, cet éternel présent, c’est cela précisément que des théologiens avisés ont appelé l’enfer. Et l’enfer, comme personne ne l’ignore, c’est aussi la chair qui souffre. C’est à cette chair que les Toscans s’arrêtent et non pas à son destin. Il n’y a pas de peintures prophétiques. Et ce n’est pas dans les musées qu’il faut chercher des raisons d’espérer.

Albert CAMUS, Noces, « Le désert », Gallimard.

Le vent à Djémila

Je parlais hier de mon goût pour les relectures et les réflexions qu’elles suscitent. On ne lit pas un texte pareil à 20, à 40 et à 60 ans, c’est un truisme. Mais l’important est ce qu’on y trouve au miroitement des différentes expériences de la vie. Contrepoint à mes réflexions d’hier autour de l’idéal du bonheur et du sens tragique de l’existence, j’ai trouvé en continuant ma relecture des Noces de Camus cette belle page, qui est un peu une réponse aux objections que je formulais. La jeunesse est-elle complètement insensible à la présence du malheur? Pourtant est-ce un même sentiment que celui de la caducité de l’existence et celui du sens tragique de l’Histoire dont je parlais hier? Je poursuis ma circulation entre les âges de la lecture et les lignes du texte en notant ce beau passage. C’est dans Le vent à Djémila :

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. II faut dix ans pour avoir une idée bien à soi dont on puisse parler. Naturellement, c’est un peu décourageant. Mais l’homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de coté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde
face à face. Il n’a pas eu le temps de polir l’idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l’horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l’animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n’a pas d’illusions. Elle n’a eu ni le temps ni la piété de s’en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l’espoir et des couleurs, j’étais sûr qu’arrivés à la fin d’une vie, les hommes dignes de ce
nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l’innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard

Relire « Noces à Tipasa »

Lire et relire un texte. Ceux qui fréquentent régulièrement mon blog savent que c’est une de mes préoccupations récurrentes: ces lectures différentes qu’ont fait à plusieurs années de distance d’un même texte. Simple miroir de notre évolution personnelle? Ou plus sérieusement révélation de ces multiples niveaux de lecture d’un grand texte qu’il faut toute une vie pour pouvoir déployer – et une seule vie peut-être n’y suffit pas?

Je relis en ce moment Noces de Camus. Et quelques pages à peine après le début du premier texte, le magnifique Noces à Tipasa, vrai chant de la réconciliation de l’homme avec le monde, mon regard soudain bute sur un groupe de phrases, qui m’avaient déjà beaucoup touchées il y a une vingtaine d’années, lors de ma première lecture. Un texte que je trouve toujours très beau, aussi bien dans sa forme que dans ses ambitions philosophiques, mais enfin autrement, avec cette pointe de gravité avec laquelle on regarde les ambitions de la jeunesse, qu’on sait trop idéalistes, et pourtant toujours magnifiques et auxquelles on voudrait pouvoir continuer à adhérer sans réserve, même si on sait que la vie est un peu plus difficile que les plans qu’on en faisait.

Vers le soir, je regagnais une partie du parc plus ordonnée, arrangée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l’air maintenant rafraîchi par le soir, l’esprit s’y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui nait de l’amour satisfait. Je m’étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s’arrondir avec le jour. J’étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côtelés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l’espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j’en percevais seulement le parfum d’alcool. Des collines s’encadraient entre les arbres et, plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J’avais au cœur une joie étrange, celle-là
même qui naît d’une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu’ils ont conscience d’avoir bien rempli leur rôle, c’est-à-dire, au sens le plus précis, d’avoir fait coincider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu’ils incarnent, d’être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l’avance et qu’ils ont d’un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C’était précisément cela que je ressentais: j’avais bien joué mon rôle. J’avais fait mon métier d’homme et d’avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux.

Albert CAMUS, Noces, Gallimard.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire aujourd’hui que ce sont là les paroles d’un jeune homme. Et cela fait réfléchir. Serais-je devenu incapable de cette jeunesse, et de l’ambition, de l’abandon qu’elle comporte? Je ne crois pas. Je dirais même que nous avons besoin de cette jeunesse. Car il est bon de se rappeler à tout âge que notre aspiration au bonheur et la capacité à jouir des plaisirs simples de l’existence n’est pas perdre sa vie en dépenses futiles, mais bien au contraire la gagner, c’est-à-dire la vivre, intégralement, réconcilié avec le réel, contre tous les malheurs du monde.

Mais il y a quand même quelque chose qui me chiffonne dans ce texte, et que je n’avais pas vu bien sûr à 28 ans. J’avais à l’époque pour ainsi dire l’âge de l’auteur. Et nous coïncidions dans notre vision du monde. Mais il manque quelque chose au jeune lecteur instruit de 28 ans que j’étais, au jeune homme de 26 ans, que fut le Camus magnifique des Noces à Tipasa: ce quelque chose qui leur manque, et menace de faire tomber tout leur système, c’est le sens tragique de l’Histoire.

La jeunesse ambitieuse, mais aussi un peu inconsciente comme l’est toute jeunesse -vertu sublime de la jeunesse: cette capacité à négliger le futur!- oublie que les malheurs du monde ne résultent pas seulement de notre defaut de volonté à nous réconcilier avec lui, d’un manque de légèreté ou d’un goût instinctif pour le malheur, mais d’un travail de sape tout intérieur à chacun de nous, ou à nos relations entre nous, qui amène bien souvent l’Histoire à se développer contre les ambitions de ceux qui la font, artisans inconscients de leur propre misère. Qui a un peu vécu sait combien de malheurs nous découvrons jour après jour par aspiration même au bonheur. Et contre cela nous ne pouvons rien!

La vraie conquête donc, c’est celle qui apparaît en tout cas à l’homme de 48 ans, presque 49 ans que je suis aujourd’hui, et qui ne s’est jamais senti aussi jeune dans ses ambitions, mais d’une jeunesse différente, plus mûre, moins naïve, n’est pas de savoir jouir pour épouser le monde, même si ça en est la manifestation extérieure. Mais de savoir rester suffisamment insensible au travail de sape de la fatalité. De continuer à affirmer, dans le plaisir des choses fragiles, par le témoignage de notre vie, notre droit au bonheur. Car peut-être n’y a-t-il pas de plus grande conquête et finalement de meilleure fidélité à ses idéaux de jeunesse que cette capacité qu’on acquière, quand on a un peu vécu, non de jouir naïvement des noces avec le monde, mais d’aborder les joies de l’existence avec la conscience de celui qui sait que ce plaisir peut lui être à tout moment retiré.

Plaisir jamais égoïste donc, conscient de sa fragilité, réconcilié avec cette fragilité même, cette précarité du jouir, que le plaisir, dans l’arrogance de la jouissance qui l’accompagne, fait mine de négliger. Plaisir de nos faiblesses peut-être, de notre fragilité, ou de notre précarité qui devrait être le principe d’une véritable éthique du bonheur.

Armé de cette sentence, je relis Noces de Camus. Et y prends un plaisir immense, mais différent, renouvelé de celui que j’y avais pris il y a maintenant 20 ans. J’apprends à débusquer dans le texte plein de promesses d’un jeune et déjà grand écrivain d’une vingtaine d’années une fragilité à fleur de mots, les traces d’une précarité de notre rapport à l’existence, dont je ne sais pas si l’auteur en était bien conscient lui-même, mais qui sont cependant l’une des beauté de ce texte, dont je reparlerai bientot dans mon billet sur le magnifique livre de Camus.

Odilon Redon: Il rêve et autres contes

Le souvenir d’un séjour dans le pays Basque, la rencontre d’une inconnue dans un wagon de train, l’expérience terrifiante d’une voix sortie d’un meuble une nuit dans une chambre d’auberge, le quotidien de la guerre pour les hommes du rang…, voici quelques-unes des propositions de ce recueil de contes d’Odilon Redon.


Redécouverts au tout début du XXIe siècle, grâce aux travaux d’une universitaire, Claire Moran, sur le symbolisme, les contes d’Odilon Redon forment le pendant narratif de l’oeuvre d’un peintre pour qui la chose littéraire était sans doute aussi importante que la peinture, ou que la musique. En témoignent ses goûts personnels: sa correspondance abonde en références à ses lectures , tout comme à des expositions ou à des concerts. Odilon Redon fut de ces artistes qui n’hésitent pas à prendre la plume lorsqu’il s’agit de défendre des goûts artistiques ou de rendre hommage à un grand artiste. Le recueil A soi-même, compilation des textes autobiographiques et des écrits sur l’art laissés à sa mort par Redon, est une de ces pépites qu’on trouve parfois dans l’oeuvre d’un artiste, lorsqu’il sait aussi manier la phrase.

Les dix contes réunis ici certainement sont œuvre d’amateur plus que de véritable écrivain. Maladresse, inachèvement, répétitions sont les signes manifestes d’une œuvre littéraire qui ne manque pas d’éclat, mais à quoi fait défaut la maîtrise d’un vrai travail d’écrivain. Non, Odilon Redon n’est pas Fromentin, qui sut partager sa création entre peinture et écriture. Mais il y a dans le passe-temps sensible de Redon et dans cet hommage d’un peintre lettré aux pouvoirs de la narration littéraire, où prime l’expression d’une sensibilité tournée vers une vision poétique et onirique de la réalité, quelque chose de suffisamment réussi pour meubler agréablement quelque moment de désoeuvrement. Ou éloigner du désordre des passions et des chaos de l’existence quelque heures durant. C’est en tout cas la jolie expérience que j’ai vécu avec ce petit livre, expérience belle, bien que fragile, au moment où ma vie sentimentale, comme je l’ai déjà évoqué dans les précédents billets, achève de basculer dans un ailleurs ou un autre chose que je n’imaginais pas il y a quelques mois encore.

Tous les textes de ce recueil ne sont pas réussis cependant. J’avoue avoir un peu buté sur Le Fakir, évocation à mon goût trop idéalisée des aspirations spirituelles du symbolisme et de son penchant pour la philosophie orientale, ou sur 1870 Décembre, portrait tout autant idéalisé de l’homme du peuple dans la guerre. J’y retrouve les traits de ce que justement je n’aime pas parfois dans le symbolisme: cette évocation éthérée du renouvellement éthique et spirituel de l’humanité.

Mais il y a aussi tous ces textes que baigne une atmosphère délicieusement onirique, condition de l’élévation poétique du réel par l’art. Quelque chose au fond d’analogue au rôle que tient la couleur dans la peinture de Redon ou l’usage si malicieux qu’il fait du noir dans ses dessins. Car le rêve chez Redon n’est pas seulement ce plongeon dans un monde éthéré qu’on pourrait imaginer, mais un univers plein de malice, comme en témoignent les très réussis Un séjour dans le pays Basque, Une histoire incompréhensible, Nuit de fièvre ou Le Recit de Marthe la folle. Je vous laisse au plaisir de découvrir ces petits bijoux.

Rêve d’amour

« La haine doit être rare ici.
– La haine s’acharne ici comme partout où la passion anime, mais taisons-nous. Je te désire, durant le séjour que tu viens faire au château, une bonne petite intrigue, bien complète, dont tu puisses lire tous les chapitres.
– Et tu m’en diras des nouvelles.
– Tu es sceptique.
– Tu n’es qu’un rêveur.
Ah! Laisse-moi rêver, laisse-moi vivre; je veux croire à l’Amour comme je crois à l’amitié. Laisse mon âme aller, haute et légère dans le pays des songes, dans ce monde incompréhensible, où réside le pur bonheur. Taxe-moi de mystique, ou de rêveur; parle-moi de folie: tu connais mes penchants, j’éleverai toujours mon coeur vers les mystères. En est-il de plus grand que l’amour, la bonté, la divine charité, la grâce, lorsqu’ils se perdent ainsi dans ces conditions dernières, en ces douces jeunes filles que le hasard fait vivre en ces chaumières? Est-il rien de plus captivant que l’aristocratie chez les pauvres, la dignité et la fierté quand elles sont vraies, quand elles brillent ici dans cet humble monde, ignoré. Oui, je suis fou, je rêve. »

Odilon REDON, Il rêve, et autres contes, « Un séjour dans le Pays Basque »