Baptiste MORIZOT : Les Diplomates

En 1993, un couple de loups italiens parti faire de l’exploration s’établit dans la région des Alpes, près de Nice. En 2015, ce sont plus de 300 loups dispersés au hasard des campagnes françaises. Réapparu de lui-même à partir d’une souche italienne, le loup se répand, de manière discrète, faisant ressurgir ici où là l’imaginaire exterminateur qui, depuis Charlemagne, a construit la stigmatisation de « la Bête » en ennemi absolu de la civilisation, ou bien l’expression inversée d’un angélisme écologique urbain contemporain qui voit dans tout ce qui est naturel et sauvage la prémisse d’un retour à une nature à sanctuariser. Seulement, voilà : le loup ne se laisse enfermer dans aucune des deux représentations évoquées: il n’est pas cet « envahisseur » qu’on pourrait écarter, car le loup se répand, et continue à se repandre; il n’est pas ce « primitif » qu’on pourrait protéger, car il refuse de se laisser enfermer dans des zones de protection sanctuarisées. Bref, le loup échappe, et nous échappe. Par son comportement il excède tout ce que nous pouvons en dire. Il est ce réel qui fait résistance. Et qui invite à la pensée…

C’est avec un peu de philosophie que je fête les 11 ans aujourd’hui de ce blog (11 ans déjà quand même !). Et avec un beau coup de coeur. Je ne pouvais pas rêver mieux pour l’anniversaire de mon carnet de lecture numérique.

J’aurai du mal, je crois, cependant, à écrire tout le bien que je pense de ce livre, qui m’a à la fois instruit et stimulé, tellement j’aurais à dire alors. Avec Les Diplomates, Baptiste Morizot, dont je découvre le travail dans ce livre, signe un essai stimulant et, je n’hésite pas à le dire, l’un des livres de philosophie majeurs de ces dernières années en France. La philosophie souvent – je parle de la vraie, de la bonne – est question de regard. Voir non qu’il y a quelque chose qu’on n’avait pas vu. Mais qu’il y a quelque chose qu’on croyait voir, alors qu’en réalité on ne voyait rien, ou pas comme il faut. La question du loup est celle-là. Voir dans et à travers le loup la porte d’entrée d’un questionnement qui révisite quelques unes des interrogations traditionnelles de la philosophie et pose un regard nouveau sur l’homme et sur son rapport au réel n’est pas donné à tout le monde. Il faut savoir être à la fois suffisamment naïf et suffisamment savant. Un grand philosophe, comme un grand peintre, est un oeil. Et Baptiste Morizot est de ceux-là.

L’auteur pratique lui-même le pistage de loups. Mais sans doute pratique-t-il aussi puissamment le pistage d’idées, l’enquête, l’interrogation sur le réel, la sensibilité aux choses, et les textes. Il en sort cet essai, qui est une invitation à repenser notre rapport au réel, c’est-à-dire ici à la nature, au sauvage, ou mieux à nous avec le sauvage et au sauvage en nous. Le plan du livre (une ontologie, une épistémologie, une éthique), rejoint le découpage traditionnel de bien des livres de philosophie. Il se nourrit d’une riche documentation scientifique – issue pour l’essentiel des recherches en éthologie. Et ce premier niveau de lecture suffit déjà à faire tout le charme du livre. J’y ai appris réellement plein de choses, par exemple sur l’ancienne pratique amérindienne qui consistait à se déguiser en loup pour chasser le bison. Pratique étonnante : quel intérêt y aurait-il à se déguiser soi-même en prédateur de l’espèce chassée? Poser la question, c’est compter sans le comportement des bisons qui ont appris à fuir les hommes, mais à se rassembler pour faire bloc à la menace des loups. En se déguisant en loups, les chasseurs amérindiens avaient ainsi trouvé le moyen de se rapprocher des bisons pour en faciliter la chasse. La question du faible nombre d’ovins tués par les loups en Amérique, des loups qui cohabitent même parfois pacifiquement avec les troupeaux, alors qu’en France les attaques de loups visant des troupeaux sont fréquentes est un autre des développements plein d’instruction de ce livre. Les pages consacrées à la neurobiologie des plantes et à l’aptitude de certains arbres à se défendre de l’agression des herbivores témoigne de la puissance d’enchantement dont peut être capable le savoir scientifique lorsqu’il déroule devant nos yeux, et notre compréhension, la richesse et la complexité des processus naturels. Plein d’autres pages encore mériteraient d’être retenues.

Mais le plus intéressant est sans doute la reflexion que ces références scientifiques nourrissent. Il serait difficile de balayer ici toutes les questions philosophiques qui se trouvent formulées, ou reformulées. Je m’en tiendrai à quelques exemples: la question de l’identité et de l’autonomie (peut-on être soi sans être coupé de la communauté biotique ? Y a-t-il une façon possible pour l’homme d’être autonome dans un rapport de dépendance équilibré avec le vivant?), la question du fondement du droit politique (Comment reconnaitre des droits à l’animal qui ne se pense pas lui-même comme sujet de droit et ne peut revendiquer ses droits? Comment repenser dans ce cadre les théories contractuelles du droit?), la question du statut de la science du vivant (Comment constitue-t-on le vivant en objet de science? Y a-t-il place pour quelque chose comme des sciences humaines de l’animal, qui prennent en compte cette variabilité indéfinie inscrite au coeur du vivant et qui, en le rendant capable d’adaptation, d’évolution le distingue de la matière brute?). Seule la derniere partie du livre m’a semblé peut-être un peu moins forte, et moins philosophiquement suggestive, quoique tout ce qui tourne autour de la question de comment nous faisons communauté avec l’animal, ce qui inclut aussi la relation avec l’animal que nous sommes, tout cela donc m’a paru aussi passionnant.

Bref, un grand et beau livre, d’un auteur dont je ne vais pas tarder je crois à lire les autres essais, et dont j’attends avec impatience les prochains textes.

Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.

Honoré de BALZAC: Le Colonel Chabert

Le Colonel Chabert, qui participa heroïquement à la charge glorieuse de la bataille d’Eylau, est passé pour mort. Revenu littéralement de la tombe, il reparait après des années de convalescence dans le Paris de la Restauration, où il cherche à faire valoir ses droits et recouvrer son identité. Un jeune avoué, Maître Derville, accepte de plaider l’affaire et de venir en aide financièrement au vieux grognard. Maître Derville, qui est aussi l’avoué de la femme de Chabert, une ancienne prostituée que celui-ci a tiré du caniveau, engage une transaction entre les deux parties…

Le Colonel Chabert etait proposé samedi dernier par Maggie pour une Lecture commune. J’ai relu ces derniers temps plusieurs romans ou nouvelles de Balzac, dont j’étais sûr de bien connaître le propos, et à chaque fois, c’est la même (re)découverte. On gagne à lire et relire cet auteur. Ici, c’est l’ouverture du roman qui m’avait échappé : une belle scène de comédie sociale, pleine de truculence parisienne, dans l’esprit de certains films de Jean Renoir, cinéaste nourri lui aussi de cette litterature des grands auteurs du XIXème siècle. Si l’entrevue de Chabert avec sa femme était resté marquant dans mon esprit, j’ai peut-être lu la fin un peu différemment aussi que la première fois. Cette lecture est-elle la bonne? Je ne sais pas. C’est cela aussi qui est fascinant dans la relecture: percevoir la richesse d’un texte, à travers le feuilletage des différentes perceptions qu’on en aura eu à différents moment d’une vie.

Le Colonel Chabert est l’histoire d’une spoliation, d’une fortune volée et d’un transfert d’identité. C’est aussi un des portraits les plus émouvants de toute La Comédie humaine, hommage sans doute de Balzac aux grognards de Bonaparte, effacés pour ainsi dire d’un temps prosaïque et mercantile. Passé pour mort, Chabert a perdu sa fortune, dont sa femme a récupéré la plus grande partie en minimisant sa succession. Cette ancienne prostituée qui devait tout à Chabert, est désormais la comtesse Ferraud, mariée à un homme de vieille noblesse revenu de l’Émigration sans un sou qui l’a épousé pour son argent, et mère de 2 enfants.

Ayant reconnu son mari, la comtesse, qui n’a jusqu’alors repondu à aucune des lettres du colonel Chabert, tente avec lui une entreprise de séduction destinée sans doute à le spolier un peu plus dans la tentative de négociation qui se met en place entre les deux parties. Il y a chez Balzac les qualités d’un moraliste de grande manière, à la façon du XVIIème siècle. Rapide comme une épigramme, ou comme une satire de La Bruyère, le beau moment de comédie humaine où la Comtesse se retire avec le colonel dans son château à la campagne pour feindre de le cajoler et tenter de le seduire est un des moments de brio du récit, avec la description de Chabert dans l’étude de Derville au début du roman et son récit de la fosse commune où il fut enseveli avec les morts.

Préférant la misère, Chabert, qui refuse de se compromettre dans le jeu que lui joue son ancienne épouse, finira à l’hospice de Bicêtre, où Derville le retrouve par hasard bien des années plus tard, expliquant son brusque et mysterieux retrait de la scène sociale, dans un geste peut-être ultime de dignité, préférant se retirer d’un monde où les hommes comme lui n’ont plus de place.

Blogoclub de lecture: Consuelo, suivi de La Comtesse de Rudolstadt (George Sand)

Le blogoclub de lecture est une belle aventure, initié par Sylire il y a une dizaine d’années à peu près,  repris il y a quelques temps par Florence et Amandine: 4 lectures communes par an, sur un thème ou un auteur choisis ensemble. Je n’ai pas participé à tous les rendez-vous,  mais depuis toutes ces années, je suis tous les billets, pour y faire très souvent de belles découvertes.

Pour le rendez-vous du 1er décembre, nous étions laissés libres: présenter un livre ou un auteur qui nous tient à coeur, que nous venons de lire ou que nous avons lu il y a longtemps. Bref raconter ce qu’on veut, sur le livre qu’on veut. Un livre auquel on tient et qu’on voudrait faire partager.

Pour l’occasion, j’ai décidé de ressortir un billet, l’un des premiers publiés sur ce blog, il y a plus de dix ans déjà. Ce sont en fait deux billets, consacrés au diptyque de George Sand: Consuelo, suivi de La Comtesse de Rudolstadt, par lequel j’ai redécouvert cette auteure majeure du XIXème siècle… Mon souvenir de ces deux romans a un peu évolué depuis. Je gagnerais d’ailleurs sans doute à les relire. Mais il y a tant de livres à lire… Et à relire. Ma façon de rédiger mes billets a sans doute évoluée aussi. Mais c’est cela aussi qui est amusant. J’ai donc décidé de les garder tel quels. C’est eux que je publie à la suite…

ConsueloConsuelo est une pauvre orpheline espagnole dotée d’une voix magnifique. Elle est l’élève, à Venise, du Porpora, l’un des maîtres de la musique concertante. C’est là qu’elle fait ses débuts, aux côtés d’Anzoleto, son fiancé. Mais le succès n’est pas toujours heureux. Avec lui s’en va l’insouciance de la jeunesse. Consuelo est courtisée, mais résiste aux avances de son séducteur. Blessée par les infidélités de son fiancé, la jeune femme s’enfuit. Un étonnant voyage commence alors  qui conduira Consuelo au bout de l’art, de l’amour et d’elle-même en Bohème, dans le sinistre manoir des Rudolstadt, où le comte Albert, nature exaltée et fragile, abrite sa folie, puis à travers le Böhmerwald, en compagnie du jeune Joseph Haydn, à Vienne même et finalement à Prague, sur la route de Berlin.

La Comtesse de Rudelstadt – On retrouve Consuelo à Berlin, courtisée par Frédéric II et mêlée à ses intrigues politiques. Mais de curieux phénomènes se produisent… Consuelo croit apercevoir le spectre du comte Albert. A Spandau, où le roi qui la soupçonne de comploter contre lui a ordonné qu’on l’enferme, la jeune femme se sent étrangement surveillée. Et quels sont ces mystérieux amis, dirigés par un chevalier masqué, Livérani? Où prétendent-ils conduire Consuelo? Qu’est-ce que cette prison qu’ils lui proposent comme asile en échange de sa libération?

On ne dira jamais assez qu’il faut ranger George Sand parmi les meilleurs écrivains du XIXème siècle français. Une auteure à effets, dans le goût du roman-feuilleton où elle excelle. George Sand ne s’économise pas, c’est parfois ce qu’on lui reproche – d’en faire trop. Mais c’est vraiment un plaisir, quand on est un lecteur, d’être mené ainsi par le bout du nez sur près de 1500 pages. Les « effets » de George Sand sont l’instrument de ce plaisir: apostrophes au lecteur, multiplication des péripéties, trahisons, évanouissements, coups de théâtres. George Sand joue avec bonheur de toutes les séductions du genre romanesque. Ainsi Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, ces deux gros romans (1500 pages, je le répète), sont à la fois plusieurs romans, où le théâtre et le voyage, sous l’éclairage de la musique, occupent la principale place: il y a un roman d’amour (qui Consuelo choisira-t-elle du sensuel Anzoleto, de l’étrange Albert ou du mystérieux Livérani?), un roman noir, gothique, du  fantastique à la Radcliffe(« l’affreux château des géants », le « chêne de la pierre d’épouvante », le spectre d’Albert le voyant, les divagations de Zdenko le fou), un voyage bien documenté à travers l’Europe musicale et politique du XVIIIème siècle (Venise, la Bohème, Vienne, Prague, Berlin et cette mystérieuse étape finale du roman, quelque part sans doute en Allemagne), des aventures à la Dumas (évasions, travestissement), du mystère enfin (celui qui entoure les sociétés secrètes et leurs cérémonies initiatiques). Bref, un roman de formation au féminin, qui brille de mille feux et sur qui résonne, à travers les échos de l’opéra baroque et du classicisme viennois en gestation, le rêve d’une humanité future, réconciliée avec elle-même, c’est-à-dire réconciliée d’abord hommes et femmes. Un grand roman.

Honoré de BALZAC : L’Auberge rouge

A l’issue d’un dîner donné en son honneur par un banquier de Paris, Hermann, bon bourgeois de Nüremberg, et bon convive, est invité par la jeune et ravissante fille de l’hôte des lieux à raconter une de ces histoires terrifiantes qu’on aime entendre à la fin d’un repas agréable. Le récit du bon allemand plonge en octobre 1799: deux jeunes gens, partis de Bonn le matin, en plein coeur des guerres de Bonaparte, arrivent à la nuit tombée en vue de la petite ville pittoresque d’Andernach, non loin de Coblence, sur la rive du Rhin. Ils demandent à passer la nuit dans une auberge qui se tient au bord de l’eau à l’écart de la ville…

Depuis quelques temps, Maggie s’est lancée dans une série de lectures communes de Balzac. Et même si j’ai raté les précédents épisodes, j’avais bien envie de me raccrocher à cette aventure, sans attendre même la prochaine LC (dont je serai!), le 8.12., sur Le Colonel Chabert. J’en ai donc profité pour me plonger, le temps d’une soirée, dans L’auberge rouge, qui était au programme du rendez-vous précédent. J’avais envie depuis longtemps de lire ce texte, un des récits courts de La Comédie Humaine, qui ne se compose pas seulement comme on le croit souvent – souvenir sans doute d’expériences scolaires mal digérées – d’épais pavés (que j’adore) et de descriptions rébarbatives (que je ne trouve pas du tout rébarbatives, et que j’aime tout autant). Mais enfin, Balzac ne se réduit pas à cela, et c’est cette diversité qui constitue tout le charme de son monument romanesque.

Construite sur un dispositif traditionnel – je dirais presque convenu – de la littérature romantique (des histoires terrifiantes qu’on s’échange le soir après un repas delicieux, dans la compagnie de bons convives et de quelques jolies femmes), la nouvelle de Balzac est d’abord un récit amusé dans le goût justement des histoires à l’allemande en vogue à l’époque. S’agit-il seulement d’une satire de la littérature à la mode et des tics d’écriture qu’elle produit? Un peu sans doute, comme lorsque Balzac souligne avec espièglerie le nom du convive et orateur, Hermann, « comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. » Être de papier, plus que de chair, Hermann, que distingue cependant un « tudesque appétit », est un bourgeois de Nüremberg à la tête carrée comme on en trouve dans les portraits de Dürer, « un bon gros Allemand, homme de goût et d’érudition, homme de pipe surtout », aux « paisibles moeurs » et à la « cordialité » toute « germanique ».

Jouant et se jouant de tous les clichés, Balzac produit ainsi un récit plein d’ironie qui est aussi cependant un bel hommage aux romantiques allemands, Hoffmann en tête, experts en fantaisies et en récits qui se prennent eux-mêmes pour objet et soulignent leurs artifices.

Au centre de l’histoire, une sordide affaire de meurtre, pour s’attribuer la fortune d’un riche commerçant que la guerre a jeté sur le fleuve, deux étudiants en chirurgie, qui savent manier le bistouri, et profitent du voyage qui les conduit jusqu’à la garnison où ils doivent prendre du service pour faire un peu de tourisme au bord du Rhin, une auberge toute rouge pleine à craquer ce soir là et la promiscuité qui en résulte. La tentation du magot, une course au clair de lune le long du Rhin, l’âme particulièrement animée, une tête coupée et un corps qui se vide goutte à goutte, un réveil de bon matin dans une flaque de sang et la crainte d’une action effroyable accomplie dans une crise de somnambulisme sont quelques uns des motifs de ce romantisme noir, macabre, qu’on attend dans la bouche d’un allemand bonhomme convié à raconter au terme d’un bon dîner une histoire véridique à faire dresser les cheveux sur la tête!

Cependant, Balzac étant Balzac, la nouvelle ne saurait s’arrêter là. Sous les yeux du narrateur, un des convives qui écoute ce soir là l’histoire de l’auberge rouge, le récit s’interrompt, décrit l’embarras d’un des hommes autour de la table, le riche banquier Frédéric Taillefer, sa confusion à mesure que la narration progresse et que tout porte à penser que le véritable responsable du meurtre n’est autre que ledit personnage. Sous couvert d’une histoire macabre dans la forme des récits à la mode, voilà donc une bonne histoire balzacienne, histoire de vol et de trahison, sur l’origine douteuse des fortunes, prenant leur source dans l’aventure de la période napoléonienne.

La découverte du narrateur que la femme qu’il aime n’est autre que Victorine, la fille de Taillefer, plonge subitement le récit dans la reflexion morale et philosophique. Sachant ce qu’il sait, le narrateur peut-il encore rêver d’epouser la belle Victorine? Troublant cas de conscience! Une réflexion qui n’était pas absente du récit d’Hermann lui-même, puisque celui-ci tournait dejà autour de la question de la proximité de l’intention et de l’action malveillantes. Apres le retour au realisme des conditions et des fortunes, on voit à quel niveau philosophique se hisse brusquement le recit.

Il n’empêche que la leçon qu’en tire Balzac reste ambiguë (c’est pour cela que j’aime Balzac, d’ailleurs, plus romancier que philosophe). Illustration de l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, comment comprendre cependant cette histoire? Comme l’illustration réaliste, voire cynique de la puissante machine à recycler les infamies qu’est l’argent, ce sang du corps social? Ou bien comme la dénonciation morale d’un temps que l’absence de scrupule et de moralité marque d’une tâche criminelle impossible à laver? Nul doute que l’image de cette auberge rouge d’où jaillit le récit ne vaille un peu à sa manière comme le meilleur des commentaires – image digne du meilleur fantastique, avec sa forme de motif tragique, shakespearien, celui de Macbeth par exemple.

Michel TREMBLAY : Un ange cornu avec des ailes de tôle

« Dans ma famille, la légende veut que dès mon plus jeune âge on m’ait vu me promener dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine. Les légendes interprètent à leur façon des faits parfois bien insignifiants; celle-ci en est un exemple probant: à partir de deux ou trois ans, je me suis promené dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine tout simplement parce que j’étais le commissionnaire de ma grand-mère Tremblay. » Enfant d’origine modeste du quartier du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, Michel Tremblay a grandi parmi les livres. La Comtesse de Ségur, Jules Verne, Tintin, Victor Hugo. Une famille simple et aimante. Des dialogues truculents. Entre les mots – ceux des livres aimés, ceux des amis et des parents aussi, un bout d’histoire reprend vie, un quartier, les goûts et jours d’une jeunesse, un morceau de la vie du Québec, ce petit canton de culture francophone perdu dans un continent anglophone. Particulier, évidemment particulier, comme le sont tous les grands écrivains nord-américains, et si universel aussi.

Je cherchais depuis quelque temps par quel livre entrer dans l’oeuvre de Michel Tremblay. Les Chroniques du Plateau Mont-Royal, gros volume de six romans qu’Actes Sud a réunis, me semblaient un peu trop volumineuses justement pour un premier contact. J’ai découvert ensuite l’existence du Gay Savoir et de La Diaspora des Desrosiers, ses deux autres cycles romanesques. Mais je suis resté au seuil de la couverture là encore, me promettant, chaque fois que j’entendais parler de Michel Tremblay sur un blog, d’essayer un jour de découvrir cet auteur.

Le billet de Valentyne, à qui je dois un grand merci pour cette découverte, a été le déclencheur. Elle parlait de ce très beau récit, au titre un peu étrange, sorte d’autobiographie par les livres. Elle nommait les livres qui ont compté pour l’auteur: L’Auberge de l’ange gardien, Tintin au Congo, Les Enfants du capitaine Grant, Notre-Dame de Paris… J’y retrouvais les mots, les romans, les impressions de mon enfance, de mon adolescence, et surtout cette chose unique d’avoir grandi, comme l’auteur, dans un milieu modeste, mais qui aimait les livres… Bref, j’ai laissé planté en plein milieu le polar dont les 300 premières pages avaient pourtant réussi la veille à retarder très tard le moment de me mettre au lit. Un saut à la médiathèque. Il me fallait retrouver à tout prix cet autre moi-même d’une autre génération et d’outre-atlantique!

J’ai lu le livre d’une traite, ou presque, entre hier soir et ce matin. J’y ai retrouvé ce plaisir évidemment qu’on prend, quand on aime les livres, à lire un livre sur les livres. Je me suis amusé à y retrouver d’autres coïncidences avec ma propre vie: comme Michel Tremblay, je me fabriquais, enfant, une cabane avec les coussins du canapé sous laquelle j’aimais à me réfugier pour lire! Pour avoir publié il y a quelques années pour la première fois un livre, qui n’était pas cependant un roman ou un recueil de nouvelles, comme lui, mais une anthologie de romans d’un romancier anglo-americain qui me tient à coeur et dans quoi j’ai mis beaucoup de moi – une sorte de prolongation de ce blog, j’ai retrouvé ce mélange bien particulier que tout auteur éprouve quand il se voit publié et sur quoi se finit le récit de Michel Tremblay.

Mais au-delà de ces coïncidences, j’ai l’impression surtout d’avoir découvert un auteur, à la langue truculente, maniant la provocation avec subtilité (ah, la scène mémorable de Victor Hugo opposé aux pères de l’école chrétienne que Michel Tremblay fréquente, et la réaction du curé obligé d’interrompre sa partie de hockey pour confesser en urgence l’adolescent qui vient d’avouer en classe avoir lu Notre-Dame de Paris – cependant que Michel, déjà sûr de son orientation sexuelle, ne reste pas indifférent à l’allure du beau curé sportif! Ce chapitre est un délice).

Bref, je découvre enfin cette voix singulière, à la fois francophone et américaine. Un bel et grand écrivain. Nul doute que je ne reparle bientôt de ses romans ici.

Et une belle façon de partager un peu de ce mois québécois organisé par Karine et Yueyin.

Jennifer JOHNSTON: Petite musique des adieux

Il se sont rencontrés, le long d’une falaise, au bord de la mer. Sur un malentendu. Parce qu’elle fermait les yeux, debout, en équilibre, et qu’il croyait qu’elle allait se jeter à l’eau, et qu’il a cherché spontanément à la retenir, à la prévenir. Il est professeur de mathématiques, vient d’Irlande du Nord et a fui pour quelques jours, avec son chien, dans ce coin de Dublin, la sollicitude de tous ceux qui cherchent à l’aider à se reconstruire. Elle a longtemps voyagé loin de chez elle, enseignant la littérature anglaise jusqu’en Amérique, avant de revenir ici, où elle vit une lente convalescence. Dans la vie de chacun d’eux, un drame, une rupture. Et entre eux, une rencontre qui ne peut pas avoir lieu.

Pour lire cette Petite musique des adieux, il faut aimer la pluie, les paysages dublinois et les romans où à vrai dire il ne se passe rien, ou pas grand chose. La couverture m’attirait, ainsi que le billet d’Anne, qui en parle très bien. Malheureusement, même si je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé, je suis bien moins enthousiaste qu’Anne qui m’avait pourtant donné très envie de lire ce roman.

Au-delà de l’art des petites touches et du non dit qui sont vraiment les traits les plus précieux du roman, cette histoire de résilience reste minée, me semble-t-il, par quelques épisodes convenus, dont le défaut principal est qu’ils servent de ligne d’horizon à la narration. Le dispositif narratif justement est simple: chacun des deux personnages découvre peu à peu au lecteur les raisons qui l’ont conduit jusque là. L’histoire d’une rupture, d’un amour empêché ou déçu, en lien avec les blessures de l’Histoire ou les coups de canifs des relations entre les hommes et les femmes, qui font souffrir, forcément. Pendant que Lar, en s’appuyant sur ses souvenirs de sa femme et de sa fille, revendique son droit à haïr, à se nourrir de cette haine, Clara prend des notes pour l’écriture d’un roman dont on ne sait même pas si elle conduiront à quelque chose. Entre les deux, deux solitudes, dont il n’est pas sûr même qu’elles se comprennent, mais qui avancent l’une vers l’autre, l’espace de quelques jours. Autour d’eux, des personnages: les parents de Lar, dont on ne percevra que la présence à la fois si lointaine et si proche dans le téléphone; la mère de Clara, occupée à confectionner des confitures; le docteur vieillissant, qu’on devine peut-être un peu amoureux de Clara, ou de sa mère. Entre les deux, le chien de Lar, qui est peut-être la plus belle trouvaille du roman.

Et pourtant, c’est sans enthousiasme que j’ai suivi cette histoire, toute en demi-teinte comme un jour de pluie (et j’aime tellement la pluie pourtant et lire quand il pleut). Quand je relis ces notes, je me rends compte que ce roman est attachant. Qu’il a tout en tout cas pour l’être. Je ne sais pas ce qui n’a pas fonctionné. Peut-être le côté trop démonstratif des malheurs qui frappent aussi bien Clara que Lar . Le personnage de James, l’amant new-yorkais de Clara, la nature du double malheur qui la touche – mais là je risque de trop en dire et de révéler la fin de l’histoire!

Pourtant, je crois que l’essentiel est là. Comme Lar qui revendique son droit à haïr, ou comme Clara qui devra attendre longtemps avant de pouvoir se remettre d’avoir donné sa confiance à quelqu’un qui ne la méritait pas et aimé sans partage, je ne suis pas sûr que Jennifer Johnston (à noter la faute d’orthographe sur la couverture!) aime vraiment ses personnages. Or je crois que les romans réussis sont ceux où même le plus mauvais mérite, même le temps d’une demi-ligne, que se pose sur lui la grâce d’un rayon de soleil, comme il en filtre justement, entre deux nuages, dans la pluie irlandaise. Pour n’avoir pas perçu ce rayon autrement que dans un chapitre un peu démonstratif, que je laisse aussi découvrir à ceux qui voudraient lire le livre, je suis resté un peu en-deçà du plaisir que j’escomptais de la lecture et ne suis pas parvenu à me laisser baigner par la phrase de Jennifer Johnston, que j’ai pourtant découverte sans déplaisir.

François MAURIAC : Le Fleuve de feu

En vacances dans le Pyrénées, Daniel Trasis, un jeune marchand de voitures originaire des Landes, est séduit un jour à l’hôtel par l’arrivée de Gisèle de Plailly, une jeune fille offrant toutes les apparences d’une pureté virginale. Daniel est un séducteur, un chasseur, un prédateur pour qui toute jeune fille devient rapidement un objet de convoitise. Chaperonnée par Lucile de Verillon, une amie à elle, femme très pieuse en qui Daniel ne tarde pas à reconnaître un directeur de conscience, Gisèle se trouve donc placée au centre de deux désirs, celui de l’homme séducteur qui veut en faire sa proie et celui de la fervente catholique qui cherche à la sauver de ses propres désirs. La belle Gisèle de Plailly saura-t-elle résister au feu qui la hante?

De passage pour quelques jours dans le bordelais, j’avais envie de me plonger dans un ou deux livres de Mauriac, un écrivain dont je gardais le bon souvenir d’un lecture : Le Sagouin, lu quand j’étais adolescent. Hélas, la rencontre ne s’est pas faite. Et c’est la grande déception de ce mois-ci.

Il y a une époque en effet où je me refusais de lire quoi que ce soit en rapport avec le lieu où je me trouvais. Je me demande si ce n’est pas une règle à laquelle je devrais revenir. Après ma lecture malheureuse de Theodor Fontane cet été à Berlin, un auteur que j’ai rêvé également de lire pendant des années, je n’ai pas non plus trouvé ces jours-ci dans Mauriac ce que j’y cherchais ou croyais pouvoir y trouver.

Il faut dire que c’est une littérature qui a beaucoup vieilli. Les trois personnages principaux de ce récit n’échappent jamais au stéréotype, si bien que j’ai peiné à trouver crédible aussi bien la furie de Daniel à posséder la pureté de la jeune fille qu’il convoite que la passion de Gisèle à se perdre moralement en se donnant physiquement à l’homme qui la désire ou l’élan de Lucile à sauver même contre elle-même la jeune fille dont elle veut assurer le salut dans son combat contre la chair. Toutes ces questions de pureté et d’impureté, de chair et d’âme, de virginité qu’on rêve de ravir, de logique du salut et de pente perverse du désir autour desquelles tourne le récit de Mauriac me semblent tellement éloignées de nous que j’ai même eu beaucoup de peine au cours de ma lecture à imaginer que c’était là l’imaginaire commun sans doute il y a moins d’une centaine d’années. A côté de cela, les dramaturges élisabéthains dont je me délecte en ce moment m’ont paru d’une modernité extraordinaire.

Ajoutons le climat de catholicisme exacerbé du récit, qui d’habitude ne me gêne pas – j’aime bien au contraire lire Bernanos ou Graham Greene justement pour la raison que ce sont des écrivains catholiques. Mais avec Mauriac – en tout cas ce roman-ci de Mauriac – ce n’est pas passé. J’ai trouvé la fin édifiante ridicule. Le renoncement à l’amour physique comme révélation de l’Amour ne parvient pas à me convaincre. La négation de la sexualité ne me semble pas être autre chose qu’une négation. Et je ne vois pas ce que l’on gagne à traiter de l’Amour sensuel comme une perversion, une pathologie, sinon à développer soi-même une vision pervertie et pathologique de l’Amour. Bref, le catholicisme de Mauriac m’insupporte, et pourtant j’aime bien ordinairement les écrivains catholiques.

On trouve en effet souvent chez ces auteurs catholiques une représentation du réel que je dirais volontiers hallucinée et qui peut nourrir une litterature intense, presque brûlante, qui fait tout le prix de ce genre de récits. Comme les bretonnes de Gauguin sortant de la messe pour lesquelles le paysage se teinte des rougeoiments démoniaques contre lesquels vient de les mettre en garde le curé, le roman catholique donne souvent à la représentation du réel ce ton halluciné hanté par la perception du mal, du poids de la chair, de la concupiscence et par la nostalgie d’une pureté perdue – c’est le motif de quelques grands romans de Graham Greene, Rocher de Brighton par exemple, ou La saison des pluies, deux romans que j’ai tout particulièrement aimés.

Oui, mais voilà : il y a chez un auteur comme Graham Greene une maîtrise formelle, une langue, que je n’ai pas trouvées chez Mauriac. C’est peut-être tout le problème d’ailleurs. Car, quand j’y réfléchis, il me semble que les mondanités ou les couchailleries secrètes qu’on trouve chez Proust ne sont guère plus modernes. Mais la langue de Proust a su leur donner ce ton qui fait que ces questions d’une époque continueront à parler au lecteur, depuis leur particularité, pendant des siècles. Comme la passion chez Racine. Ou la mystique amoureuse, quasiment érotique d’une sainte Thérèse d’Avila. Rien de cette langue qui transcende la particularité d’un regard, d’un discours en même temps qu’elle l’accomplit, encore une fois, chez Mauriac, malgré quelques formules bien pesées, quelques évocations de lieux efficaces saisies en un style rapide, quelques déclarations de personnages prêts à dégager le sens de leur parcours et de leur experience qui font comprendre que Mauriac a pu être considéré en effet au XXe siècle comme un auteur important. Ma dernière lecture (mais peut-être n’est-ce pas le bon livre – je retenterai quand même l’experience) me fait même douter qu’il soit appelé à rester comme un classique.