Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.

NISHIZAKI Taisei: Charisma (manga – 4 tomes)

Enfant, Okazaki, a plongé brusquement, en une journée, en plein cauchemar. Devant ses yeux, sa mère, récemment encore aimante et attentionnée, s’est transformée en un monstre sanguinaire, par amour pour un gourou qui se faisait passer pour Dieu. Okazaki a vu l’horreur à quoi pouvait conduire la manipulation d’une secte. Et Okazaki s’est juré  que nul dorénavant ne se ferait plus passer pour dieu auprès de lui, des siens. Ce jour-là, Okazaki s’est juré que plus personne ne lui ferait de mal désormais. Il a juré ce jour-là qu’il serait lui-même dieu…

Cet été, pendant le temps d’inactivité de ce blog, j’ai commencé à me passionner pour la bande-dessinée japonaise, que je connaissais bien sûr déjà au travers de quelques séries ou de quelques auteurs emblématiques. Mais j’ai commencé au cours de ces mois d’été à me plonger de façon plus systématique dans l’univers des Manga, comme je l’avais fait il y a déjà un certain temps pour la science-fiction ou le roman policier. Charisma est une des découvertes que j’ai faite au cours de cet été japonais.

C’est une bd assez violente, qui, limite du genre sans doute, n’évite pas une forme de complaisance dans la représentation de la violence. C’est ce qui m’a gêné au début. Une scène de massacre, de viol peut être explicite (on en trouve dans ce récit). Cela peut être parfois nécessaire à l’histoire. Mais que penser de ces vignettes où le dessinateur consacre une minutie évidente à peindre une jeune femmee manipulée et innocente, toute en seins et en courbes assaillie par derrière par un gourou manipulateur qui ne rêve que de se répendre? Où situer la limite entre la juste représentation de la violence nécessaire au fil d’un recit naturaliste en prise avec les horreurs du monde contemporain et une forme de perversité à jouir en passant, ne serait-ce que sous la forme d’une contemplation esthétique, des monstruosités que l’on dénonce? À la fin du premier tome, j’étais prêt à laisser tomber la bd.

Mais il y a la suite: une patiente, minutieuse description du processus de l’enrôlement sectaire, et une histoire qui finit par s’enrichir de ses différents personnages. À part une fin trop artificielle, que je n’ai pas goûté, c’est une série, assez courte (4 volumes en tout), qui mérite absolument qu’on prenne le temps de la découvrir.

Il ressort de cette histoire (c’est ce qui m’a le plus intéressé ) l’image d’un Japon qui va mal, qui ne se porte pas très bien. La réussite des enfants, la culpabilité ressentie face à la maladie d’une proche, habilement exploitées dans le recit par des gourous opportunistes, sont les symptômes d’une société dans laquelle le lien marital, familial, maternel ou paternel subit en permanence les assauts d’une culpabilisation de masse. L’angoisse de la réussite, les contraintes d’une société hiérarchisée produisent à leur tour des violences que Nishizaki Taisei rend d’une plume démonstrative dans  ce manga qui, sous couvert de complaisance (c’est la loi du genre), offre un portait au vitriol de la société japonaise. Un puissant document donc, qui convaincra ceux pour qui la bd japonaise n’est qu’un divertissement pour adolescents attardés, des potentialités corrosives du genre. Une plongée dans la contre-culture japonaise.

Daniel MENDELSOHN: Une Odyssée

Il y a plusieurs façons pour un père et un fils de se retrouver. Mais la moins attachante n’est sans doute pas celle choisie par Jay Mendelsohn. A quatre-vingts ans passés, le vieillard décide d’assister au séminaire sur l’Odyssée que son fils anime à l’Université. Pourtant l’affaire n’est pas gagnée entre ce père et ce fils qui s’estiment et s’ignorent à la fois. Voici les deux hommes embarqués pour une aventure qui va les conduire, au fil d’une année, sur les traces d’Ulysse. Commence un bel exercice de reconnaissance, comme l’Odyssée en présente tant à son tour, dont le texte d’Homère est à la fois l’objet et l’occasion…

Je le dit tout de suite: j’ai aimé, beaucoup aimé ce dernier livre de Daniel Medelsohn, auteur il y a une décennie déjà du remarqué Les Disparus (prix Médicis 2007), que je n’avais pas lu alors; c’est un de mes coups de cœur de la rentrée… et mon premier Mendelsohn.

Cette histoire d’Odyssée pourrait surprendre d’abord. Elle m’aurait moi même un peu surpris si je n’étais pas plongé par ailleurs ces temps-ci dans le texte d’Homère. C’est pour cette raison d’abord que je me suis laissé tenter de le lire. La découverte est allée au-delà de mes attentes -c’est ce qui signe d’après moi les bons livres-, et cela pour diverses raisons, qui sont ses différents sujets. On trouve en effet dans le livre de Mendelsohn, trois histoires, tissées subtilement l’une à l’autre: une belle lecture de l’Odyssée, le portrait d’une relation entre un père et son fils, l’histoire d’un enseignant dans sa classe. Par de subtils jeux de renvois, chacun de ces récits ouvre sur l’autre et explore différents registres: l’essai, la comédie, la confession, etc. Chacun à sa manière est un voyage, explorant la dimension aventureuse de l’existence.

La lecture du texte d’Homère, d’une grande justesse, suffirait à me faire conseiller la lecture du livre. C’est peut-être la meilleure introduction à l’Odyssée. Mendelsohn sait la rendre vivante grâce à l’élément de dramatisation qu’introduisent dans le récit les séances régulières de séminaire. L’auteur en restitue les tâtonnements guidés par la lecture du texte et les soucis de la transmission, les doutes du professeur, les interventions des étudiants. Bref, un vrai périple.

Mais c’est surtout la présence de Jay Mendelsohn, qui venant introduire un élément inattendu, détournant le cours de sa routine, finit de transformer le périple en aventure. Car Jay n’aime pas Ulysse, cette mauviette, ce chef qui ne sait pas tenir ses hommes, ce guerrier pleurnichard, qui n’arriverait à rien sans le coup de pouce d’Athéna! Au-delà du motif de comédie (qui n’a jamais eu parfois, dans certaines situations, un peu honte de son père?), les réflexions de Jay, présentées avec beaucoup d’humour par l’auteur, renouent avec les intentions premières de l’épopée. Car si Jay n’aime pas Ulysse, c’est à cause de sa vie, de sa propre vie: lui qui a su se hisser hors de son milieu à force de détermination, devenir mathématicien, chargé de recherches confidentielles, plus tard professeur d’Université. Entre Jay et Ulysse, c’est pour ainsi dire un bataille d’héroïsme, deux conceptions de la vie héroïque.

Porté à défendre Ulysse, parce qu’il est un professeur reconnu donnant un cours sur l’Odyssée, Daniel Mendelsohn n’aurait-il pas oublié lui-même qu’il est aussi une sorte de Télémaque, enquêtant sur son propre père, dont comme tous les Télémaque il ignore l’essentiel? C’est la partie la plus émouvante du texte. Entre les événements racontés et la rédaction du livre, Jay est mort. Ne reste de lui que les récits que Daniel Mendelsohn en fait, que d’autres lui en font. C’est à saisir cet homme, que s’attache ici l’auteur, cet homme différent, plus complexe sans doute que l’image que le fils a gardée et dont les reconnaissances multiples d’Ulysse continuent d’offrir le modèle, reconnaissances en trompe l’oeil qui à la fois préparent et retardent la reconnaissance finale, du fils par le père. A travers le regard des étudiants, ce que Daniel devine de leurs relations sur un quai de gare, dans une wagon de train, les participants à une croisière en Méditerranée qu’il finit par faire avec son père sur les traces d’Ulysse, les témoignages d’un frère, d’un oncle, d’une mère, c’est une autre figure, kaléidoscopique, qui s’élabore patiemment, enrichissant les souvenirs de l’auteur de nouvelles perspectives, dans ce mélange d’identité et d’ignorance qui est l’un des motifs principaux de l’épopée d’Homère:

quelle est la différence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous? Cette tension entre anonymat et identité sera un élément clé de l’intrigue de l’Odyssée.

Livre très touchant d’un fils sur son père, subtil exercice de deuil, Une odyssée est aussi un vibrant hommage à toutes les autres hérédités, celles qu’on s’est choisies: hérédité de professeurs qui ont enrichi votre vision du monde, généalogies universitaires, grands textes littéraires. Elle montre que la lecture assidue, précise de 12000 vers d’Homère n’est pas seulement l’exercice scolaire qu’on pourrait imaginer, ou l’une de ces activités « inutiles » qu’un monde grisé de technique et d’exactitude mathématique imagine, mais la condition d’un travail d’exploration de soi, un véritable miroir ouvert sur la conscience, qui nous parle d’identité, de relation entre les générations, d’amour entre un homme et une femme vieillissants. Un vibrant hommage à ce qu’on appelait encore il y a peu les Humanités!

Juin au jardin – le jeu des charades

Suite de mon mois de juin au jardin. Après Nemesis d’Agatha Christie, place à des bouquets de roses, des parterres colorés, la douce odeur du chèvrefeuille.  J’ai installé des chaises longues. Disposé des rafraîchissements. Et pris le prochain livre au-dessus de la pile. Qui saura découvrir l’auteur, et le titre?

Mon premier est un prénom féminin chanté par Serge Gainsbourg.

Mon deuxième est l’autre nom d’animal

Mon troisième est une forme de de prussien

Mon quatrième est une interjection allemande

Mon cinquième est une ville du sud de la France

Mon tout est le nom d’une écrivain anglaise plusieurs fois accueillie dans ce blog.

Le titre est trop facile… quand vous aurez trouvé l’auteure.

Reponse ce week-end

 

 

Agatha Christie: Nemesis

Il y a quelques années, Miss Marple a rencontré Jason Rafiel, lors d’un voyage aux Antilles. Ensemble, ils ont enquêté sur une affaire dangereuse. Jason Rafiel vient de mourir. Et c’est une étonnante demande que celui-ci lui envoie de manière posthume: élucider un meurtre sans aucune indication ni de lieu ni des personnes en cause. Embarquée tous frais payés pour un voyage sur le thème des Demeures & Jardins, miss Marple découvre peu à peu l’objet de sa mission.

J’ai décidé, comme je le disais dans mon précédent billet, de passer le mois de juin au jardin. Quoi de mieux qu’une belle collection de jardins anglais distribués façon puzzle pour commencer? A partir d’une trame astucieuse (une détective découvre l’affaire sur laquelle elle enquête au fur et à mesure de ses investigations), Agatha Christie a écrit un roman divertissant. Comme toujours, il ne s’agit pas du polar du siècle.  Mais j’avoue avoir un petit faible pour Jane Marple, qui fait que je passe toujours un bon moment en sa compagnie.

Juin au jardin

Juin au jardin

Je rassure d’emblée ceux qui seraient passés par ici et auraient cru y trouver porte close. Ou se seraient alarmés  de la date de ma dernière chronique. Mais il en est de ce blog comme de tous les carnets de lecture, qu’on traîne partout avec soi, mais que parfois aussi on néglige. Cela fait donc deux mois, oui bientot deux mois que je suis resté sans ouvrir ce carnet.

Je dois avouer que je me nourris parfois de ces éloignements.  Deux mois sans fiche, sans notes, à pratiquer une autre forme de lecture, sans trame, sans rendez-vous. Bien sûr, ces mois ne sont jamais des mois sans livres. J’ai seulement parfois besoin de lire sans écrire. Et ces deux mois-ci auront été des mois pour lire, au hasard des dispersions et des butinâges.

Je reviens à mon petit carnet plein d’images et d’odeurs. Il y a d’abord eu cette exposition au Grand Palais (Jardins), visitée au retour d’un voyage en Italie. Puis de grandes virées dans les bois, avec parfois aussi le cours d’un ruisseau, quelques belles cascades comme on en trouve par chez moi. De grandes brassées de fleurs, que j’ai pris plaisir parfois aussi à dessiner. Un petit tour dans ma bibliothèque, puis dans celle de ma ville. Et j’ai vu peu à peu le motif se construire.

Je passerai donc juin au jardin. A lire sur et dans les jardins. J’ai réuni déjà tout un petit tas de livres, le plus souvent glanés, accumulés au cours des années.  Ma bibliothèque en est pleine, je n’imaginais même pas en avoir autant,  preuve sans doute que le sujet est là en moi depuis bien longtemps. Cela vous aussi vous amuse?

Suivez moi ce mois-ci au jardin. Mais procédons par ordre! Et pourquoi pas quelque divertissement, comme on en pratiquait autrefois dans les jardins? Aujourd’hui, je vous propose que nous jouions au jeu des devinettes:

Sur le sommet de ma pile, j’ai pris le premier livre. Une couverture défraîchie, entre les feuilles un trèfle.  Cela sent le chèvrefeuille quand on tourne les pages. Dans un petit village. Une vieille anglaise, qui se pique de conduire des enquêtes. Et se prend même parfois pour une figure du destin. Alors qui saura retrouver et l’auteur et le livre?

Réponse ici même dans deux ou trois jours.

Juin au jardin

 

 

Jaan KROSS: Le Fou du Tzar

Les von Bock sont des barons baltes, au temps de la domination russe, qui ont su prouver leur fidélité à l’empereur. Pourtant qu’est-ce qui a bien pu pousser le colonel Timotheus von Bock, jeune et brillant héritier du titre, à adresser à l’empereur une missive aussi impertinente dénonçant le pouvoir personnel qu’exerce Alexandre Ier? Le sens de l’honneur encore, de la fidélité ? Parce qu’il est l’ami personnel de l’empereur et que celui-ci lui a fait jurer naguère de toujours lui dire la vérité ? Parce que Timo est seulement un peu en avance sur son temps? Conduit à la forteresse de Schlüsselburg, le jeune homme va y passer neuf années, enfermé dans le plus grand secret. Libéré finalement au prétexte qu’il aurait perdu la raison, il est assigné à résidence dans son domaine de Livonie. Autour de lui la surveillance s’organise…

La Livonie, province balte de l’empire russe, dans les années 1810-1830. Des hobereaux prussiens servant la Russie. Une société en mutation à une époque qui est celle des grands mouvements nationaux, de la découverte d’une langue, d’une littérature nationale – tout ceci suffit au divertissement que procure ce roman, et c’est son premier attrait.

Pourtant, ce que le résumé montre à peine, c’est qu’il s’agit plus que de cela, puisqu’il s’agit d’un grand roman historique. S’inspirant d’un personnage et d’événements réels, Jaan Kross creuse dans son récit le matériau historique, interrogeant les motivations d’un personnage, l’incompréhension de ses contemporains, la dynamique des événements culturels et la force du despotisme.

Timo, « le fou du tzar », est une personnalité attachante, dont le drame est d’avoir eu raison un peu trop tôt. Convaincu que la naissance seule ne fait pas le rang, il tombe amoureux d’une fille de paysans, Eeva, qu’il épouse après avoir veillé à ce qu’elle reçoive une éducation. Proche de l’empereur, il milite pour l’adoption d’une Constitution. Mais si Eeva, la fille du peuple, deviendra une grande dame, le souverain ne sait pas se montrer à la hauteur du destin que Timo lui présente. Celui-ci est emprisonné et doit subir la violence du système de répression russe.

Jaan Kross ne tait rien de la brutalité de ce système et des perversions qu’il entraîne.  Au récit des dents de Timo brisées en prison succède bientôt la longue suite des hommes envoyés à Voisiku, le domaine familial des von Bock où Timo est assigné à résidence, pour y exercer servilement les fonctions d’espion de l’empereur. Cependant que les années passent, la surveillance se resserre. Le propre beau frère de Timo devient le geôlier de sa semi-liberté, arrangeant luxueusement sa vie à ses dépends, disposant de toutes les clés de son domaine.

La difficulté du roman historique est de ne pas être seulement un récit historique, mais d’abord un roman. Jan Kross résoud cette difficulté en faisant tenir la plume à Jakob Mättik, le frère d’Eeva. C’est lui qui, dans son journal secret, fait entrer le lecteur dans la substance du temps, ajoutant au récit privé d’un grand personnage politique que l’Histoire a oublié, son propre chemin de vie, ses amours, ses espoirs, ses questionnements d’homme du commun, confronté à l’énigme de la folie de Timo.

Ne faut-il pas être fou en effet pour accomplir ce que Timo a osé ? A moins que la folie ne soit un motif commode pour faire oublier la nécessité d’une réforme telle que celle prônée par Timo? Or que penser à son tour de la folie d’un système dans lequel le roi n’accepte plus d’entendre la vérité, même lorsqu’elle lui vient de son fou? Ne se pourrait-il pas que la « folie » de Timo soit le symptôme de la maladie d’un âge nouveau? d’une forme nouvelle – totalitaire – de la tyrannie ?

 

9 ans passés !

Je sors de ce mois de pause hivernale en me rendant compte que j’ai laissé passer février cette année et donc l’anniversaire de mon blog 🙁 … Je fête donc avec un peu de retard les neufs ans d’une aventure commencée au début de février il y a neuf ans déjà.  Oui, 9 ans, c’est un âge pour ainsi dire vénérable!

J’ai repris pour l’occasion mon carnet de lecture. L’intérêt, c’est que, année après année, il devient de plus en plus épais. J’en ai feuilleté les pages et ramené une poignée de billets. Avec quelques semaines de retard, voici donc mon petit retour sur les principales aventures livresques de ces neufs ans passés.

2008, c’est le début de mon auto-challenge Rougon-Macquart. Depuis j’en ai lu une bonne quinzaine. Mais je n’ai toujours pas fini… Il faut savoir faire durer les bonnes choses!

Emile ZOLA: La Fortune des Rougon

2009, nouveau challenge perso, toujours en cours lui aussi: lire l’intégrale des nouvelles d’Henry James. Les bonnes choses toujours et encore!

Défi perso Toutes les nouvelles d’Henry James

2010, je découvre deux grands écrivains contemporains: Javier Cercas et Colum McCann.

Javier CERCAS: Anatomie d’un instant

Colum McCANN: Les Saisons de la nuit

2011, je commence l’épopée maritime d’Alexander Kent.

Alexander KENT: A rude école (Bolitho 1)

2012, je redécouvre Walter Scott, et je me dis que c’est encore mieux que le souvenir que j’en avais gardé de mes lectures d’enfance.

Walter SCOTT: Rob-Roy

2013, je pousse la porte du commissariat du 87ème district, guidé par Ed McBain, et je me dis que je ne vais pas cesser d’en fréquenter les couloirs.

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

2014, je commence l’année sous des cieux suédois.

Un hiver en Suède

2015, je change d’hébergeur.

Bienvenue sur le nouveau blog de Cléanthe

2016, je redécouvre les nouvelles de Jack London et je progresse dans ma lecture des Hommes de bonne volonté  » de Jules Romains.

Jack LONDON: Construire un feu

2017. Plein de choses encore au programme de cette année. La suite dans mes prochains billets…