Max Beckmann. La collection Classen

Vie nocturne, scènes de café, foires et manèges, paysages urbains – en tout 50 dessins et gravures de Max Beckmann issus de la collection privée du couple Christa et Wolfgang Classen sont réunis en ce moment à Freiburg. Max Beckmann est un artiste encore assez peu connu en France. Il s’agit pourtant d’un des peintres allemands majeurs de l’entre-deux-guerres.

L’exposition de Freiburg n’est pas très grande. Mais on peut y profiter des œuvres en toute tranquillité. C’est un des intérêts des musées allemands, en plus d’illustrer des mouvements de l’art assez peu montrés en France. Si bien qu’après une semaine de cohue parisienne (aussi enthousiasmante pour ce que j’ai vu qu’épuisante tellement il faut parfois savoir jouer des coudes devant les tableaux, ce qui nuit quand même un peu à la contemplation… mais j’en reparlerai dans de prochains billets), j’ai vécu cette journée à Freiburg comme un retour au calme et aux vraies joies de l’expérience artistique. Un moment de retrouvailles aussi avec une ville dans laquelle j’aime tout particulièrement flâner à l’automne pour cette ambiance si particulière qu’on y trouve, ses ruelles pavées au pied de la Forêt Noire, ses cafés, son campus universitaire qui s’ouvre jusque dans le centre ville et pour ne rien gâcher le confort confortable (gemütlich disent les allemands) de ses auberges (le pays de Bade est une des régions où on mange très bien en Allemagne!).

Le Haus der graphischen Sammlung offre deux fois par an de très intéressantes expositions graphiques. Celle qui est proposée en ce moment présente une partie du travail de Beckmann que je connaissais mal. Réduit à des lignes, en noir et blanc, l’oeuvre graphique de ce grand coloriste en tire une rage, sans concession, quelque chose de très fort, vraiment.

Max Beckmann, Der GroBe Mann (Jahrmarkt, Blatt 5), 1921, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Les perspectives inversées, la démultiplication des points de fuite, la construction quasiment cubiste de certains paysages urbains illustrent avec brio la manière d’un artiste de plein pied dans la modernité des années 20. Ailleurs, le remplissage de la feuille par une foule de personnages qui saturent pour ainsi dire l’espace graphique (une construction particulièrement efficace dans les scènes de cabarets ou de foires) font de Beckmann un des grands poètes de la vie urbaine des grandes cités modernes, et en particulier de Frankfort et de Berlin où l’artiste vécut.

Bref, c’est un très joli moment que l’on trouve à passer en compagnie de cet artiste majeur.

Max Beckmann, Frauenbad, 1922, Sammlung Classen © VG Bild-Kunst, Bonn 2019, Photo: Axel Killian

Le Museum für Neue Kunst, qui organise l’exposition Beckmann, propose dans le même temps dans ses locaux une exposition sur Scherer, un expressionniste peu connu, mais dont le travail m’a l’air aussi très intéressant. Malheureusement, je suis arrivé trop tard au musée (les musées allemands ferment tôt!) pour pouvoir profiter de l’exposition. Mais j’en reparlerai sans doute à une autre occasion.

Max Beckmann. La collection Classen. Du 26 octobre 2019 au 16 février 2020. Au Haus der graphischen Sammlung. Freiburg im Breisgau (Allemagne).

Thomas Hardy: Poèmes du Wessex et autres poèmes

Difficile d’imaginer que Thomas Hardy, cet immense écrivain, fut un homme petit, timide, souvent triste, dont l’accent rocailleux soulignait les origines paysannes, menant une vie austère, marié deux fois, mais sans enfant. Je ne suis pas sûr que la rencontre avec Thomas Hardy eût été des plus séduisantes. En tout cas pas pour vider quelques bocs de bière ou évoquer les joies de la bonne chaire ou de la paternité. Mais quel grand écrivain ! Un des tout premiers de la litterature anglaise à mon sens. J’ai parlé plusieurs fois ici de ses romans, que j’apprécie tout autant pour la beauté de leurs personnages que pour l’évocation sensible de belles descriptions poétiques. Car Thomas Hardy, c’est d’abord une langue, un style.

J’avais depuis longtemps envie de remonter à la source de cette inspiration poétique. C’est maintenant chose faite. Sous le titre de Poèmes du Wessex et autres poèmes, le volume de Poésie/Gallimard est en réalité un choix de textes issus de trois des principaux recueils poétiques de l’auteur: Poèmes du Wessex (1898), Poèmes d’hier et d’aujourd’hui (1901) et La Risée du temps (1909).

Ce n’est pas une mince affaire pourtant que de résumer un recueil de poèmes. Dans mon précédent billet, j’ai essayé d’en donner un échantillon avec l’un des textes illustratifs de la lumière de Thomas Hardy. Fortement marqué par le pessimisme de l’auteur, plus prégnant ici encore que dans les romans, le grand sujet est à l’évocation paradoxale des amours, souvent défuntes qui font de Hardy sans doute l’un des maîtres de la poésie élégiaque. De cette moisson de textes, je retiens quelques poèmes qui m’ont touché un peu plus que les autres: A Lizbie Browne est une chansonnette triste sur les regrets d’un amoureux qui ne sut jamais se déclarer; San Sebastian une évocation terrifiante du viol en temps de guerre et de l’impossible retour aux joies sereines de l’existence; Une épouse à Londres, l’annonce de la mort d’un mari à la guerre sur fond de paysage londonien; Minuit d’août, l’évocation d’un soir d’été et de ses insectes, poème presque japonais, dans la manière d’un Sôseki par exemple; Automne au parc royal d’Hintock, une variation sur le thème de la fuite du temps.

Dis comme cela, je ne sais pas si cela fait très envie. Mais il ne faut pas négliger la forme poétique – c’est le génie des poètes élégiaques – qui sait redonner vie et humanité, c’est-à-dire une forme de beauté tout simplement, à ce que le temps et les malheurs n’auront pas épargné. Un bien beau recueil donc, qui fait entrer dans l’oeuvre plus intime, moins connue du grand romancier anglais.

Tons neutres

Ce jour d’hiver, nous longions un étang,
Le soleil était blanc, comme maudit de Dieu.
Quelques feuilles gisaient sur la terre stérile,
Tombées d’un frêne et grises.

Vous aviez pour moi le regard qui se perd
Dans la banalité des secrets éventés,
Nous échangions quelques paroles
Qui appauvrissaient d’autant notre amour.

Le sourire, O combien funèbre de vos lèvres,
Ne durait que pour avoir la force de mourir;
Ainsi le traversait un sillon d’amertume
Comme vole un oiseau de mauvais augure.

Des lors, cette dure leçon que l’amour est trompeur,
Que sa fourberie nous dessèche, m’a restitué votre visage,
Et le soleil maudit de Dieu, et l’arbre,
Et un étang ourlé de feuilles grises.

We stood by a pond that winter day,
And the sun was white, as though chidden of God,
And a few leaves lay on the starving sod;
– They had fallen from an ash, and were gray.

Your eyes on me were as eyes that rove
Over tedious riddles of years ago;
And some words played between us to and fro
On which lost the more by our love.

The smile on your mouth was the deadest thing
Alive enough to have strength to die;
And a grin of bitterness swept thereby
Like an ominous bird a-wing…

Since then, keen lessons that love deceives,
And wrings with wrong, have shaped to me
Your face, and the God-curst sun, and a tree,
And a pong edged with grayish leaves
.

Thomas HARDY, Poèmes du Wessex, traduction de Frédéric Jacques Temple, Gallimard, 2012

Amours baroques

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.


La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.


Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf, Recueil des vers (1628)

Alice et le maire (Nicolas Pariser)

« Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes. »

La comédie n’est pas un genre facile. Comme la politique sans doute. L’essentiel y tient à un art particulier de la mesure, de la façon d’y faire communiquer la parole et l’action. Et dont l’enjeu est l’homme lui-même. Prenant cette question à bras le corps, Nicolas Pariser signe une comédie très réussie où le prisme politique choisi (celui d’un grand notable de gauche à bout d’inspiration) nous parle tout simplement de nous, de notre société prise entre désir de renouvellement et angoisses millénaristes, entre aspirations et essoufflement, entre local et mondialisation… Le fluidité de la mise en scène, presque orchestrée comme un ballet, et un couple extraordinaire d’acteurs finit de faire de ce film une des belles comédies de l’année. Inhabituellement sobre, Fabrice Luchini y trouve sans doute en effet un de ses plus beaux rôles depuis de nombreuses années. Face à lui, Anaïs Demoustier, que j’avais découvert et apprécié chez Robert Guediguian, sait donner des accents rohmeriens à son personnage qui contribuent encore à la réussite de ce film tout en nuance et en subtilités. Car si on y rit de la politique, ce n’est jamais pour la dénigrer. Dans Alice et le maire, Nicolas Pariser a su dépasser l’illusion d’une époque qui se complait dans la critique du politique (les politiques sont nuls, incultes, etc.) pour oublier sa propre incapacité à accorder des récits donnant sens à ce qui est vécu collectivement. Comme un peintre ou un musicien, contraint à continuer de se donner en spectacle devant un public qui attend de lui justement un spectacle qu’il lui reproche immédiatement, le politique devient une sorte d’incarnation du vide de l’époque, à se projeter, ou à se réinventer. Le génie de la comédie est de savoir en rire…

Onde serpentine

Debout sur le pont de pierre, je me suis penché au-dessus de l’eau noire qui se faufilait à travers les pierres. D’habitude, c’est un joli cours d’eau, peu profond, trois pouces à peine au-dessus de la cheville, qu’on ne se lasse pas de regarder, avec ses herbes qui ondulent mollement, mais aujourd’hui le fond même est trouble. Du fond de l’eau jaillit la boue, d’entre les nuages la pluie frappe, les spirales d’eau se chevauchent et fendent le lit de la rivière en son milieu. Mon oncle qui depuis un moment observe attentivement le remous murmure: « La pêche
sera bonne ! »
Nous avons traversé le pont et pris tout de suite à gauche. Les méandres se faufilaient en zigzag jusque dans le riz en herbe. Nous avons longé pendant environ deux cents mètres le cours tortueux de l’eau, sans savoir jusqu’où il se prolongeait. Et nous nous sommes retrouvés tous les deux, perdus au milieu d’une vaste rizière, comme abandonnés. Le regard distingue rien autre que la pluie. Mon oncle soulève légèrement le bord de son chapeau et
lève la tête vers le ciel. Le ciel est austère, fermé comme le couvercle d’une jarre de thé.

SÔSEKI, Petits contes de printemps, « Le serpent », Éditions Picquier, traduction d’Elisabeth Suetsugu.

Roubaix, une lumière (Arnaud Desplechin)

« Roubaix, une nuit de Noël. Le commissaire Daoud sillonne la ville qui l’a vu grandir. La routine : des voitures brûlées et des altercations. Au commissariat, vient d’arriver Louis Coterelle, fraîchement diplômé. Daoud et Louis vont faire face au meurtre d’une vieille dame. Deux jeunes femmes sont interrogées, Claude et Marie. Des voisines démunies, toxicomanes, alcooliques et amantes.« 

Dire que j’ai failli passer à côté de ce film qui concentre pourtant tout ce que j’aime au cinéma! Un grand film social, le portrait d’une ville, une interrogation presque religieuse sur le mystère du charnel, du visible et la quête presque impossible de la vérité d’autrui, et un mélange si subtil des différentes façons possibles de tenir une caméra et de faire s’animer des personnages dedans et hors du cadre.

Dans le film d’Arnaud Desplechin il y a plusieurs films en effet, mais qui tous tiennent ou tournent autour de ce centre unique, la représentation d’une ville, la vie d’un commissariat de police, Roubaix. Roubaix, une lumière est donc d’abord comme son titre l’indique justement un très beau film sur la lumière, cette lumière particulière des villes du Nord, presque électrique, quelque chose d’une peinture hollandaise, mais des pauvres, ou des photographies d’Harry Gruyaert, des intérieurs, des vues de la ville, dont le passé industriel colore la cité, jusque dans son délabrement, de tons quasiment fantastiques. Le talent de Desplechin est de jouer subtilement du contrepoint de cette vision esthétisante, stylisée avec des images quasiment télévisuelles, ou la technique documentaire de la caméra portée. On pourrait voir d’ailleurs le film de Desplechin comme cela: un magnifique film d’images jouant de tous les registres de l’image filmique. Ce qui est poser magistralement la question de la vérité au cinéma. C’est d’ailleurs très sensible dans la mise en scène de Desplechin, cet usage notamment qu’il fait du zoom chaque fois que l’image tire du côté des effets de réalité, comme pour mieux souligner que ce que le spectateur voit est une représentation, une oeuvre de cinéma, une fiction.

Cette question est centrale bien sûr dans un film policier tel que Roubaix, une lumière qui nourrit en plus une visée documentaire. Le film est tiré d’un fait divers qui s’est passé à Roubaix en 2002. À l’époque un documentaire avait été tourné dans les lieux, dans le commissariat même au moment de l’aveu des deux meurtrières. De ce documentaire, “Roubaix, commissariat central”, Desplechin a tiré un film de fiction. Vérité ou fiction? Où chercher le réel au cinéma? La fiction n’est-elle pas plus vraie que le vrai dans la mesure où elle donne en plus au spectateur la possibilité de s’identifier aux personnages, comme le rappelle l’adresse initiale du film?

Comprendre l’autre en s’identifiant à lui, de son point de vue, de l’intérieur, telle est justement la méthode du commissaire Daoud, « enfant » de Roubaix venu du bled à 7 ans, qui campe une sorte de figure angélique et pleine de compassion, planant au-dessus de la ville comme l’ange Damiel, des Ailes du désir, autre grand film de ville et de lumière, à l’écoute des “ âmes mortes” de ses contemporains. Un être de fiction donc, capable de percevoir la vérité de façon quasiment surnaturelle. Au centre du film il y a ce mystère de la rencontre avec l’autre, avec la vérité de l’autre, qui relève toujours un peu du sacré. Le motif religieux traverse d’ailleurs le film de Desplechin. Et si le film s’enracine dans le documentaire et l’enquête sociale, il se nourrit aussi à la source des conventions du roman policier (un flic solitaire et mystérieux aux méthodes peu conventionnelles traitant comme il peut ses blessures – ce neveu en prison dont nous ne sauront rien de plus, trainant sa mélancolie, quand il n’est pas en service, à quelque activité dont nous ne sauront pas non plus la raison – l’amour des courses de chevaux, mais qui sert ici à une belle réflexion autour de la question de la filiation, autre motif du film qui décidément, l’air de rien, arrive à en brasser beaucoup!).

Il y a plusieurs moments dans le film de Desplechin, remarquablement construit de ce point de vue là: une première partie presque documentaire qui donne à toucher la misère sociale à travers la vie d’un commissariat, dans l’esprit du police procedural, sous-genre du roman policier, dont le chef-d’oeuvre est sans doute 87e district d’Ed McBain (mais quoi de plus conventionnel, cependant, que ce genre, qui donne à travers ce qu’il faut bien appeler des codes narratifs l’illusion de la réalité policière?); une deuxième partie, magistrale, qui tourne autour de l’interrogatoire et de l’aveu des deux jeunes femmes (mélange de douceur et de violence, presque shakespearien, jusque dans les brusques changement de tons, ou de registres, dont usent des policiers se répartissant les rôles, pour aider à faire accoucher les deux femmes d’une vérité qu’elles ont en commun – scène théâtralisée, donc, mais de la vie réelle cette fois, policière, qui pose de nouveau la question de la vérité au cinéma, face à ces deux jeunes femmes, justement, qui ont tant de mal à accoucher d’une vérité, qu’elles dissimulent derrière des demi-fictions que les policiers n’auront de cesse de faire tomber). Quand on est misérable, ou qu’on se sent misérable, on s’invente des histoires. Telle est la belle leçon de ce film. Et l’aveu n’est pas seulement question de procédure policière, mais de possibilité pour chacun à se réconcilier avec sa vérité. Il y a une vertu apaisante, soulageante de la vérité, dont la quête, quasiment mystique, semble être la véritable religion du commissaire Daoud. Non pour faire avouer l’autre d’une intimité qu’il ne voudrait pas avouer, ni le confronter à sa propre misère, ou le contraindre à une confession qui serait une sorte de viol de l’âme (cette question du viol traverse d’ailleurs aussi le film), mais comme la seule condition pour faire renaître l’humain derrière les craintes et les fictions que nous nous forgeons – je pense à cette scène sublime, au moment de la reconstitution du crime, où les versions des deux jeunes femmes finissent par s’accorder, du moins sur le déroulement du crime, sinon sur ses intentions, dans un geste, mimant la mort qu’on donne, qui est un geste d’amour: leurs deux mains se rejoignent et s’étreignent sous l’oreiller.

Bon! Je pourrais continuer je crois à en parler pendant des pages et des pages! J’ai encore en tête plein d’autres choses à en dire. Et notamment sur cette façon si belle, si compassionnelle, que Desplechin a trouvé de parler, de montrer la misère sociale, en évitant le piège qui est celui du cinéma: le face à face, le spectacle. Jamais dans ce film nous ne regardons la misère comme un spectacle. Desplechin, caméra à l’épaule, réussit ce pas de côté magistral, dont son personnage de commissaire est l’incarnation, du côté de la fiction. C’est pour cela que je tiens le film de Desplechin pour un des grands film de l’année. C’est un réalisateur que j’aime beaucoup d’ailleurs, mais qui me semble là être parvenu à une maturité artistique bien supérieure à tous ses précédents films. A voir donc, absolument. Et à revoir sans doute.

Les Hirondelles de Kaboul (Zabou BREITMAN et Éléa GOBBÉ-MÉVELLEC)

« Été 1998, Kaboul en ruines est occupée par les talibans. Mohsen et Zunaira sont jeunes, ils s’aiment profondément. En dépit de la violence et de la misère quotidienne, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va faire basculer leurs vies.« 

Toujours à ma difficulté de tenir ici le rythme de mes lectures, et maintenant de mes films, je sors de ce très beau film d’animation, qui m’a beaucoup touché. Et je me suis dit que ce serait dommage de remettre une fois de plus à plus tard, et de courir le risque de ne pas en parler.

Je n’avais pas lu le roman de Yasmina Khadra, dont le film est tiré. Je n’en savais donc rien d’autre que vaguement le sujet. Et cela explique en partie mon sentiment sans doute.

Très émouvant justement par son sujet (l’enfermement des femmes dans l’enfer taliban et la possibilité pour tous de rester humain dans un tel système), ainsi que par le récit et les personnages mis en scène, ce film d’animation est également très touchant -et c’est sans aucun doute la grande réussite de cette adaptation- par le choix esthétique qu’il fait: celui d’une illustration à l’aquarelle qui pose pour ainsi dire ses touches délicates sur une réalité politique effroyable et vient sauver un peu de douceur, de couleur dans ce monde. Les tâches d’aquarelle, que l’équipe d’illustrateurs manie ici avec beaucoup d’à propos, se déploient ainsi en une série de tons délicats, rapprochés subtilement, qui se côtoient, se mêlent parfois, ou se chevauchent, renonçant à couvrir ici ou là la totalité de l’écran, ouvrant des vides, laissant des blancs – contrepoint subtil et ironique aux fondamentalistes aux idées bornées qui voudraient tracer des frontières étanches et tout délimiter du trait de ce qui est permis et de ce qui est interdit. Une expérience esthétique donc, qui est une belle expérience politique, preuve de ce que le cinéma fait de mieux, sans doute, lorsqu’il sait trouver dans la combinaison de ses artifices, déployés en un spectacle fascinant devant nos yeux de spectateurs émerveillés, le moyen d’un discours sur le monde, l’humanité, l’état des sociétés. Bref un grand discours engagé, une forme à la fois poétique et réaliste.