MOLIERE: George Dandin

Paysan fortuné, George Dandin a épousé la jeune et belle Angélique de Sotenville, fille d’un gentilhomme campagnard. C’est la condition des riches que de chercher à se procurer par la fortune ce que la naissance ne leur a pas donné. Pour quelque paquet d’argent, Dandin s’est donc offert un nom et une épouse… Mais Dandin est malheureux. Méprisé par sa femme, Angélique, qui se refuse à lui et entend jouir de la liberté d’être courtisée par un aristocrate libertin, méprisé aussi par ses beaux-parents qui ne pensent pas devoir aller jusqu’à admettre comme un des leurs cet homme dont la fortune les a pourtant tirés d’embarras, George Dandin est convaincu de pouvoir prouver les coquetteries de sa femme et ses rendez-vous galants…

Écrite dans l’urgence, pour satisfaire la commande royale, George Dandin doit beaucoup à la farce, dont elle garde l’inspiration, La Jalousie du Barbouillé, une des premières comédies conservées de Molière, du temps où celui-ci se produisait en Province. Est-ce la raison pour laquelle George Dandin est souvent négligé ? Ce n’est en tout cas pas l’une des comédies les plus connues de Molière, quoiqu’on y trouve développée avec talent la veine sombre du dramaturge. Pour cette seule raison, elle mériterait, pour qui s’intéresse aux limites de la comédie chez le grand auteur comique, d’être considérée à côté du Tartuffe, de L’Avare ou de Don Juan, exemples plus connus d’un œuvre qui sait teinter le rire d’éclats sinistres.

Il est vrai que George Dandin est ridicule. Exemple typique du parvenu, qui joue à contrefaire une condition que sa fortune ne lui rend pas plus familière, malgré tous ses efforts, George Dandin est cocu. Et les cocus font rire. Il croit que son argent peut tout lui procurer, mais n’a jamais assisté sans doute à une pièce de Molière : il saurait sinon que les bourgeois sont ridicules, qui croient pouvoir réduire l’amour à des questions d’intérêt et encager un être aussi rétif à l’enfermement qu’une femme jeune, jolie et coquette. Le ridicule des bourgeois face à la puissance d’aimer.

Oui, mais voilà, de quel amour parle-t-on ? Il ne semble pas que lors de la représentation, Louis XIV se soit beaucoup posé la question. Le roi goûta la farce. Il en fut tellement amusé qu’il vit, dit-on, la pièce trois fois. On peut se demander s’il n’entre pas quelque cruauté dans ce rire royal. Car si Dandin est ridicule, il est pathétique aussi. Point de barbon ici, en effet, songeant à séquestrer de délicieuses jeunes filles, comme dans L’Avare ou dans L’Ecole des femmes. Point d’amours de jeunes gens à opposer à la folie des pères. Mais de simples histoires libertines : celle d’Angélique et de Clitandre, relayée à l’office, par Claudine et Lubin, des amours de servante et de valet. Point non plus de folie dans laquelle le héros ridicule persévère : amené par trois fois à s’excuser d’avoir imaginé entre sa femme et le jeune bellâtre qu’est Clitandre des liens qu’il sait exister, George Dandin est conduit aux portes de la folie par la rouerie et le mépris d’autrui.

Au delà de la farce, dont il reprend la logique répétitive, George Dandin offre donc quelque chose de bien plus fort que cela. La farce est une mécanique, une mécanique du rire, assurément, et il est permis de rire à George Dandin – excusons la bonne humeur royale ! Mais je crois que sous le comique, Molière met à jour quelque chose de plus fort que cela, quelque chose qu’on pourrait appeler la mécanique des désirs inconciliables. Tout entier à son désir de posséder une épouse qui se refuse à lui, selon sa logique propre, celle du droit de propriété, George Dandin a les accents de sincérité de celui qui se trouve floué, manipulé, grugé. Face à lui, Angélique, exprime avec une vigueur rare dans la littérature de ce temps son droit à être elle-même, à jouir d’elle-même, et rejette un mariage pour laquelle on ne l’a pas consulté. M. et Mme de Sotenville, tout entiers à leur désir de sauver cette condition aristocratique que le manque de fortune met en péril, se réfugient dans une sorte de mépris de classe qui n’a peut-être pas d’autre moteur que la mauvaise conscience d’avoir dû pour ainsi dire vendre leur fille à un bon gros paysan pour sauver leur train de vie. Sous ces trois formes, le désir se manifeste, désir de vivre, d’aimer, de reconnaissance, mais qui ne trouvant jamais à s’isoler du désir d’autrui ne parvient à offrir l’émancipation qu’il semblait cependant promettre.

Exquises esquisses

 C’est un aspect passionnant de l’histoire de l’art, pour qui s’intéresse du moins à la genèse de l’oeuvre peinte, aux secrets d’atelier, à la spontanéité à l’origine de la peinture. Une belle exposition, visible à Dijon, au musée Magnin, jusqu’au 18 mars, invite à confronter esquisses peintes et tableaux finis. Une réflexion  sensible autour de la question de la première idée, de la limite entre fini et non finito, des évolutions aussi de la sensibilité ou de la matérialité de la peinture, à mesure que le geste, la touche s’emancipent du sujet, et que s’affirme son rapport avec les autres arts, poésie ou musique.

Le musée Magnin de Dijon est un de ces lieux peu connus où j’ai mes habitudes: un hôtel particulier, à deux pas du palais des ducs, une belle collection léguée à l’État par deux amateurs, les Magnin, à condition qu’elle soit conservée in situ. Cela donne ce lieu, au charme discret: une enfilade de pièces sur deux étages, enroulée autour d’une cour, où sont réunis plus que des tableaux – une sensibilité.

La bonne idée du musée est d’avoir profité de l’abondance des esquisses dans la collection Magnin pour proposer cette exposition. Le parcours se divise en trois parties: dans les pièces du rez-de-chaussee, une quinzaine d’esquisses sont rapprochées des oeuvres finales. Si aucune oeuvre majeure ne se trouve là, l’expérience esthétique reste passionnante. J’imagine d’ailleurs que ce peut être le lieu rêvé pour passer un moment avec des enfants, à jouer au jeu des différences, à repérer les évolutions de l’esquisse au tableau. C’est même un jeu passionnant pour les grands, qui invite le regard à passer du côté des contraintes multiples subies au cours de l’élaboration de l’oeuvre. Car l’esquisse peinte ne saurait être réduite à une version en miniature ou à un canevas de l’oeuvre finale. Rapprocher l’esquisse de l’oeuvre est une expérience esthétique à part entière, aux effets d’une grande variété. Parfois la spontanéité s’affirme, assagie dans le tableau final par les contraintes de la commande, les souhaits du commanditaire ou plus simplement encore la représentation académique des limites entre idée et réalisation, imagine-t-on. D’autres fois, au contraire, l’idée initiale, diluée dans l’esquisse, fait l’objet d’un recadrage qui en intensifie les effets. La dimension rhétorique de la peinture n’est jamais loin dans ce travail.

À l’étage, deux autres sections proposent d’admirer les autres pièces de la collection.

Le catalogue de l’exposition est précieux. Un premier article (Patrick Ramade: L’esquisse peinte: extension du domaine d’étude) est une introduction générale à la question de l’esquisse peinte.

Un deuxième article (Jérôme Montchal: « L’orthographe de l’art ») offre une plongée passionnante dans la formation académique proposée aux aspirants peintres du XIXème siècle, montrant le rôle joué par le dessin et par les concours d’esquisse. Au delà du mépris ou de l’indifférence qui pourrait faire négliger un ensemble de pratiques que les développements ultérieurs de l’histoire de la peinture inciteraient à rejeter comme « non modernes », il restitue les conditions d’existence, la sensibilité, les contraintes de formation ou de métier d’une peinture qui, à côté de la modernité picturale en train de naître, eut ses amateurs, son public, son raffinement. Il constitue surtout un passionnant développement à la vision d’un XIXème siècle complexe dans l’histoire de la sensibilité où, à la fois, se croisent et entrent en concurrence des esthétiques multiples et différentes.

Le troisième article (Rémi Cariel: Où s’arrête l’esquisse, où commence l’oeuvre), à travers une riche lecture de la littérature de la critique d’art au XIXème siecle, reproduit les évolutions et les débats qui ont conduit à une véritable « conversion du regard » au profit du non-fini, de l’esquisse, de ce que, dès la Renaissance, Baldassare Castiglione défendait sous le nom de sprezzatura et qu’on retrouve dans la manière de certaines tableaux de Titien ou de Rubens: un effacement de la limite entre le fini et l’esquissé, ou une combinaison des deux.

De cette histoire émergent les noms des peintres Delacroix ou Corot. Et des critiques: Diderot, Baudelaire, Edmont About (dans sa défense très fine de Delacroix) ou Maxime du Camp (auteur critique à l’égard de l’académisme chez lequel s’exprime cependant les plus vives réserves à l’égard du style esquissé). Un article qui complète là encore la visite efficacement.

Enfin, une série de notices est consacrée aux principales oeuvres de l’exposition.

 

 

RACINE: Bérénice

Naguère, en Orient, Titus a étendu les frontières de l’Empire. Il en a ramené à sa suite Antiochus, roi de Commagène, son ami, et Bérénice, reine de  Palestine, qui pourrait se voir offert, s’il l’épousait, le titre d’impératrice. Antiochus aime Bérénice qui aime Titus et est aimée de lui. Mais Titus est empereur et Bérénice est reine, et le peuple romain est jaloux d’un empereur qui épouserait une reine. Titus va donc devoir se séparer de celle qu’il aime avec passion et, parce que cette révélation dépasse ses forces, demande à Antiochus se rendre auprès de Bérénice pour la préparer à entendre sa décision…

Sur ce canevas, d’une extrême simplicité, Racine a composé un joyau de poésie et de théâtre, le plus beau développement qu’un écrivain ait jamais consacré à la passion amoureuse, peut-être le chef d’oeuvre de la tragédie classique. Célèbre pour une fin mémorable (nul n’y meurt, mais chacun y renonce à l’objet de son amour, c’est-à-dire d’une certaine façon à lui-même) et pour des vers admirables (« dans l’orient désert… »; « Et bien régnez cruel… »), Bérénice est d’abord une magnifique épure de l’art de Racine.

Esclaves d’une passion qui se vit comme une passivité à laquelle nul n’imaginerait cependant de renoncer, les personnages de Racine avancent comme des créatures traquées, se débattant avec toute l’énergie et les raisonnements de ceux qui croient agir et penser quand ils sont encore et inéluctablement le jouet de leur passion. L’amour chez Racine n’est jamais libérateur, mais passionnel de bout en bout. Dans Bérénice, le génie est d’avoir proposé trois versions de cette passivité (Antiochus, Bérénice, Titus), faisant sortir l’amoureux passionné de la catégories des monstres singuliers de la tragédie (Néron, Phèdre) pour embrasser tout d’un coup l’humanité entière. Sur un motif politique (la quête du bonheur individuel et de l’amour face à la raison d’État), Bérénice developpe le thème entêtant du deuil impossible des sentiments. A la fin, chacun renonce à  son amour. Mais par delà le renoncement final, quelque chose n’est- il pas conservé de cet amour auquel aucun des protagonistes ne pourra plus s’abandonner? Un vide, un creux, une absence. C’est en tout cas comme cela que je lis le « Hélas » final prononcé par Antiochus, qui clôt la pièce, annonciateur en sourdine de bien des tourments, dans cette tragédie qui semble prolonger le pathétique jusqu’aux limites de l’existence humaine.

J’ai relu cette tragédie, que j’ai toujours tenue pour le joyau de Racine, à l’occasion de l’adaptation qu’en donne Célie Pauthe ces jours-ci pour le théâtre dont elle assure la direction, à Besançon. Une mise en scène sobre, d’une grande justesse de ton, au service du texte, dont elle déploie les significations. La pièce sera visible bientôt à Paris, à l’Odéon.

Samuel BJØRK: Je voyage seule

Une fillette est retrouvée assassinée dans la forêt, un cartable sur le dos, vêtue de vêtements qui la fond ressembler à une poupée. Sur un écriteau pendu à son cou quelqu’un a écrit: « Je voyage seule ». Tout porte à croire qu’il ne s’agit que de la première mise en scène d’une série de meurtres impliquant un serial killer particulièrement retors. La Norvège est en émoi. Pour le commissaire Holger Munch une périlleuse course contre la montre commence…

Attention! Livre addictif, je vous previens. Si vous vous decidez d’y jeter un coup d’oeil, prevoyez une ou deux journées vides de toute autre activité! Vous ne pourriez pas tenir le rythme du rapport à rendre sans faute pour le boulot le lundi matin, des enfants à accompagner au sport, de la vieille grand-mère à laquelle vous avez oublié de rendre visite depuis trois mois. Tourner la première page de ce thriller, c’est menacer d’y rester scotché jusqu’à la fin! C’est en tout cas l’expérience que j’en ai fait, et ceux autour de moi à qui je l’ai fait lire.

Car il y a quelque chose de mystérieux avec les auteurs de polars scandinaves: c’est cette capacité qu’ils ont à entraîner leur lecteur avec des procédés qui pourraient paraître assez classiques au demeurant. Une équipe d’enquêteurs à laquelle on s’attache, un duo de « flics » débordés par la vie, mais sur-doués, un enchaînement de crimes tous plus sordides les uns que les autres, des fausses pistes, des chausse-trappes, un serial killer dont les motivations ne sont pas forcément celles qu’on croit – on a là les ingrédients d’un bon thriller classique. Et pourtant ce Je voyage seule est plus qu’un thriller classique. J’ai été littéralement scotché pendant tout un week-end. C’est un livre que l’on dévore presque d’une traite. Pourquoi? C’est là le mystère. Sans vouloir trop en dire, car ce serait dommage pour ceux qui n’ont pas eu encore la chance de se plonger dans ce roman, la façon dont l’action est subtilement démultipliée, le rôle des personnages secondaires, toute la partie de police procedural, une narration tonique donnent au roman un rythme d’une grande maîtrise.

Le personnage de Mia Kruger, defoncée à longueur de pages – un cocktail d’alcool et d’antidépresseurs, que Munch part rechercher dans l’île où elle s’est isolée du monde afin d’y mettre fin à ses jours et qui accepte de remettre à plus tard son suicide pour pouvoir l’aider à résoudre l’affaire, donne le ton de ce thriller. Une obscure histoire de secte, des jeunes filles auxquelles on interdit tout commerce avec le monde, un garçon laissé à lui-même et au soin de son petit frère par des parents misérables mais qui est doué pour les lettres, les relations de Munch lui-même avec sa propre famille, d’autres péripéties ou histoires secondaires, et cette sordide histoire de meurtres d’enfants qui vient donner une forme d’urgence macabre à l’enquête, mais n’est jamais décrite avec complaisance (ce que je n’aime pas souvent dans ce type de thrillers) tout finit par s’articuler – ou pas – et par scotcher le lecteur.

A lire absolument donc. Et en plus j’ai vu depuis qu’il y a une suite. J’espère que ce second volet sera à la hauteur du premier…

Joyeux Noël

Je vous souhaite de belles fêtes, une belle soirée de réveillon et une bonne journée de Noël.

Et à tous peut-être quelques belles lectures au pied du sapin.

 

 

Théophile GAUTIER: La Cafetière

Dans une chambre, en Normandie, où son arrivée tardive au domaine d’un de ses amis l’a poussé prestement à rechercher un repos réparateur, Théodore est conduit à assister à une bien étonnante scène. Sous ses yeux ébahis, le décor de la pièce commence à prendre vie. Des personnages descendent de la tapisserie où ils étaient représentés, la cafetière et les fauteuils se déplacent pour venir se placer près de la cheminée. Minuit sonne. La danse commence. Théodore devra-t-il rester spectateur jusqu’au matin de cette féérique assemblée? C’est compter sans la belle Angela, délicate jeune fille, qui est restée à l’écart jusqu’à présent…

Bien qu’il n’y soit nullement question de Noël, mais d’un bal et d’un amour fantastique, j’entre enfin avec ce conte de Théophile Gautier dans le temps des lectures de fin d’année. Le récit qu’on se raconte au coin du feu la veille de Noël en effet est un motif récurrent de la littérature fantastique. Le Tour d’écrou d’Henry James, ne commence pas autrement. Pour cette raison sans doute – l’autre étant que parmi les premiers vrais livres de littérature que j’ai lu il y a eu beaucoup de récits fantastiques et qu’en cette période de l’année on aime à renouer avec certaines joies de l’enfance – j’aime retrouver, le temps de Noël, certaines de ces histoires, qui sont le plus souvent aussi des récits pleins de fantaisie, comme j’aime à me plonger aussi dans certains recueils de contes, tels que ceux d’Andersen. Il ne fallait pas mieux que La cafetière pour combler ce désir.

Texte de jeunesse (Gautier n’a alors pas 20 ans), c’est un de ces contes charmants, sans doute un peu artificiel, ou dans lequel apparaissent de toute part les ficelles, mais qui se lit d’un trait, avec le plaisir de passer un bon moment en compagnie d’un auteur raffiné. Tout Gautier est déjà en effet contenu dans ce récit: l’influence d’E.T.A Hoffman dont l’auteur assume le mélange du surnaturel et de la fantaisie, le goût pour l’époque de la Régence, le culte de l’art, la sensibilité amoureuse, une imagination volontiers chimérique. Point culminant, la danse au cours de laquelle le narrateur tourbillonne avec une charmante apparition au teint de porcelaine et la façon dont il s’en réveille en sachant que ce qui pourrait donner sens à sa vie est désormais définitivement derrière lui est de ces passages délicats qui dans l’adolescence m’auraient provoqué mille tourments délicieux. Je vois mieux avec le temps à quel point tout ceci est travaillé. Mais ce conte est plein de charme et d’une féerie qui m’a donné envie de continuer ces temps-ci dans l’oeuvre de Théophile Gautier. J’ai ouvert à la suite Les Jeunes-France, recueil plein d’une fantaisie délicieuse, sur lequel je reviendrai ici d’ici quelques jours.

Véronique OLMI: Bakhita

Elle ne s’appelle pas encore Bakhita. Elle est alors une petite fille, une enfant, vivant auprès de ses parents comme le font tous les enfants, ou comme ils devraient pouvoir le faire, dans un village du Darfour, où elle aime déjà à raconter des histoires aux autres enfants, à tenir les plus petits tout près d’elle. De ce village, de sa langue, de son nom même, elle oubliera bientôt tout, ou presque. Enlevée à sept ans, elle est réduite en esclavage, passe de maîtres en maîtres, subit la soumission, les violences, les tortures, le viol. Un jour, elle est rachetée par le consul d’Italie, qui la ramène avec lui en Europe…

C’est le livre de la rentrée, dont tout le monde parle, un formidable succès de librairie. Je me tiens habituellement éloigné de ces engouements saisonniers – sans doute parce que j’aime prendre le temps de laisser se construire le désir d’un livre, sa nécessité. J’ai plongé, cette fois-ci, pour des raisons diverses, dont la principale tient au destin de cette Bakhita – comme pour beaucoup des lecteurs qui s’arrachent le livre ces temps-ci, c’est une découverte: cette femme née dans un village dajou du Darfour à la fin du XIXème siècle, tombée en esclavage à l’âge de sept ans, entrée dans les ordres en Italie, où elle traversera les deux guerres mondiales, le fascisme, devenue en 2000 sainte Joséphine Bakhita, à l’issue de sa canonisation par Jean-Paul II. Au croisement de l’histoire de l’esclavage et des stratégies d’appropriation de ce parcours hors du commun par le pouvoir politique ou religieux, ce destin avait tout pour me séduire. Et le livre de Véronique Olmi, malgré quelques réserves qui ne sont apparues que dans les 100 dernières pages, est une belle réussite.

Car c’est d’abord un très beau livre, très émouvant, d’une force littéraire accomplie. Un uppercut à la poitrine dit sur son blog Eve. Je suis d’accord. Difficile devant un tel livre de ne pas sentir plusieurs fois monter les larmes. L’émotion est au comble. Grâce à une gradation discrète mais efficace, Véronique Olmi donne de l’esclavage dans le nord-est africain au XIXème siècle une description à la limite du soutenable. Ce sont les pages les plus fortes du livre sans doute. Surprenante d’abord par sa concision, une forme de sécheresse qui dans les trente premières pages donnerait presque l’impression de ne rien accrocher, la langue de Véronique Olmi impose peu à peu sa nécessité, se gonfle à l’occasion, recherche à tout moment une précision qui permet de reconstituer sans pathos un destin pathétique. Il est difficile de raconter dans l’espace d’un billet ces pages sombres, mais magnifiques: la longue marche des esclaves où aucune vie, même celle des nourrissons, n’est respectée, l’évocation à la fois si violente et si pudique des violences sexuelles subies par Bakhita ou des tortures, bien d’autres scènes encore parviennent à donner un contenu sensible à la réalité de l’esclavage, sans jamais verser dans le discours moralisateur ni dans le débordement de bons sentiments.

Il y a quelque chose de théâtral dans ce dispositif bien sûr. Véronique Olmi écrit aussi pour le théâtre. L’émotion comme moyen de combler la distance entre cette destinée étrangère, cette trajectoire spirituelle de chair et de sang et notre propre vie. On appelle cela l’incarnation. Et il est intéressant que cette question qui est celle du théâtre soit aussi celle du christianisme. Je vous laisse découvrir par quel chemin Bakhita, esclave soudanaise, finira par rejoindre l’Italie et par entrer dans les Ordres. Il y a aussi quelque chose de romanesque dans ce destin. Et je ne voudrais pas gâcher ce romanesque.

C’est, m’a-t-il semblé, la deuxième réussite de ce livre: évitant l’écueil du récit d’édification religieuse, Véronique Olmi trouve à raconter de l’intérieur la rencontre de Bakhita avec le dieu chétien. Une rencontre qui est d’abord celle de l’Italie (de belles pages sur Gênes, sur Venise). Qui se nourrit de la conscience que le destin de ceux qui souffrent est partout le même sur la Terre, que si l’esclavage est une indignité qui place celui qui l’a subi toujours en position de dominé, une courbure qu’aucun acte d’affranchissement ne pourra jamais effacer, il est aussi une richesse intérieure qui donne à celui qui l’a vécu la compréhension intime de ce que vivent tous ceux qui souffrent. La rencontre de Bakhita avec la figure souffrante  de Jésus crucifié et son entrée, à Venise, au couvent est un des moments très émouvants du livre. Je connais peu de descriptions aussi inspirées, aussi sensibles du véritable sentiment amoureux qui peut envahir le chrétien sinon quelques belles pages de Zola (mais qui traite cet amour sous l’angle de la pathologie) ou de Thérèse d’Avila (mais qui brûle d’un tel feu qu’on peine parfois à la suivre).

Le livre de Véronique Olmi aurait pu s’arrêter là. J’ai moins été convaincu en effet par la deuxième partie du roman. Les longues années de vie religieuse de Bakhita, la popularisation de son histoire dans l’Italie fasciste, au moment où le régime décide d’envahir l’Ethiopie, auraient mérité, me semble-t-il, un autre livre. Instrumentalisée par le régime, peut-être aussi par son propre ordre religieux, Bakhita restera au fond cette esclave à quoi l’ont réduit à sept ans les trafiquants d’esclaves. Le jeu du pouvoir fasciste, la collusion avec le pouvoir de certains religieux, la porosité entre évangélisation et colonisation sont des aspects du destin de Bakhita qui auraient demandé à être étayés.  Le service de Dieu impose-t-il qu’on accepte tous les esclavages? Même celui de rendre une visite au Duce? J’aurais aimé que Véronique Olmi ne se contente pas d’effleurer ces questions.

Mais son livre demeure cependant un très beau livre.