Catégorie : Littérature italienne

Niccolò AMMANITI: Moi et toi (Io e te)

Ammaniti - Io e tePour faire plaisir à ses parents, qui s’inquiètent de le voir nouer difficilement des relations avec les autres, Lorenzo a raconté qu’un groupe d’amis du lycée l’avait invité à passer avec eux une semaine au ski, à Cortina d’Ampezzo. Mais de ski, pourtant, il n’y aura pas. Resté à Rome, Lorenzo a trouvé refuge dans la cave de son immeuble, une demeure cossue de la Rome bourgeoise, où il s’est aménagé un vrai petit paradis. Là, l’adolescent introverti de 14 ans s’apprête à vivre un rêve autarcique d’une semaine…

Cela faisait un petit moment que je n’avais plus rien lu en italien. Comme je lis habituellement la littérature italienne en vo, cela faisait donc quelques temps que je n’avais plus lu non plus de roman italien. Je ne sais pas si c’est d’avoir été coupé un moment de cette langue, et des réalités qu’elle évoque, ces réalités bien particulières qui ne transparaissent jamais tout à fait aussi bien en traduction, même lorsqu’il s’agit d’une traduction inspirée. Je pense que cela tient aussi au talent particulier de l’auteur, dont j’avais déjà bien aimé la première nouvelle de Fango, même si j’ai depuis laissé ce recueil auquel je me promets de revenir bientôt. Bref, je ne sais pas si mon impression aurait été la même si j’avais abordé cette œuvre en français. Mais, là, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce récit au ton très juste, pudique et sensible.

Abordant de biais le genre traditionnel du roman d’apprentissage, du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte, Niccolò Ammaniti fait preuve dans son livre d’une économie de moyens qui est une des réussites du roman. Il en émerge une série de notations, des touches amusantes, amusées, subtiles, qui s’ajoutent pour produire le portrait de cet adolescent discret, timide, Lorenzo, un garçon introverti, « différent », on pourrait dire nombrilique (souffrant d’un dérèglement narcissique, comme a diagnostiqué le psychiatre auquel on l’a confié tout jeune). Dans le petit monde à son image que Lorenzo a aménagé dans sa cave, l’adolescent a réuni des jeux video, des livres (Salem de Stephen King), des conserves et des pâtes à tartiner pour faire des panini, des sodas. Car Lorenzo est d’abord un garçon imaginatif, qui peine à quitter le milieu rassurant de sa famille, ses parents, sa grand-mère, qui pourtant est en train de mourir, sur un lit d’hôpital, d’un cancer de l’estomac. Un garçon qui peine à sortir de l’enfance. Mais c’est aussi un enfant qui a grandi, un enfant-adulte (un adolescent), dont le regard décalé sert de révélateur aux comportements des adultes: la mère possessive, les violences sociales, l’inhumanité d’une mort à l’hôpital, l’obsession des hommes pour la fin, pour la raison des choses, pour le sens de l’histoire:

E poi, io odiavo le fini. Nelle fini le cose si devono sempre, nel bene o nel male, mettere a posto. A me piaceva raccontare di scontri tra alieni e terrestri senza una ragione, di viaggi spaziali alla ricerca del nulla. E mi piacevano gli animali selvatici che vivevano senza un perché, senza sapere un film, che papà e mamma stessero sempre a discutere della fine, comme se la storia fosse tutta lí e il resto non contasse nulla.

E allora, nella vita vera, anche lí, solo la fine è importante? La vita di nonna Laura non contava nulla e solo la sua morte in quella brutta clinica era importante?

C’est un événement nouveau, l’intrusion d’un nouveau personnage, qui fait basculer l’histoire dans un autre récit, et la cave de Lorenzo, de l’espace autarcique de ses rêves d’adolescent, à l’espace dramatisé, dramatique, c’est-a-dire doublement habité, polarisé, par la tension du temps et la tension des personnages. Je n’en dis pas plus, au risque de trop dévoiler de ce récit dont la réussite tient à l’art des petites touches. Et je vous laisse aussi découvrir la raison de la présence du narrateur, dix ans plus tard, le 12 janvier 2010, à Cividale del Friuli, qui ouvre et ferme le récit.

Andrea FAZIOLI: Chi muore si rivede

La Suisse italienne. Eté 2000. Dans le monde discret des joailliers, entre Lugano et Locarno, un homme tue, une vengeance s’accomplit, liée à un précieux collier de diamants, mystérieusement retrouvé par la jeune Francesca Besson dans le grenier familial. Mis sur l’affaire, le détective privé Elia Contini enquête et tente d’anticiper les coups d’un tueur qui agit de mystérieuse manière. Mais comment arrêter le plan diabolique d’un homme répété minutieusement, depuis plusieurs dizaines d’années?

 

Chi muore si rivede est le premier roman d’un jeune auteur de gialli (c’est le nom des polars en italien), un tessinois qui vit aujourd’hui à Bellinzona. Depuis, Andrea Fazioli, un publié un second roman, où l’on retrouve le fantasque détective Contini. Mais aucun de ses romans n’est encore publié en français, ce qui ne saurait cependant pas tarder, étant donné l’estime dont l’auteur commence à jouir en Suisse et dans l’Italie voisine.

 

C’est un polar classique, qui met en scène un détective qui est la synthèse de figures bien connues, et dont on connaît la réussite: quelque chose entre le commissaire Laviolette et Pépé Carvalho. Comme ses illustres prédécesseurs, Elia Contini a ses manies: photographier les renards, s’habiller de costumes clairs et porter des chapeaux qui le font plus ressembler à un touriste argentin qu’à un détective suisse italien. Comme eux l’essentiel lui échappe, et c’est auprès d’un vieil original, qui a quitté la civilisation pour habiter une cabane dans la montagne, ce qui dans le Tessin est facile, il suffit de monter d’un petit millier de mètres, qu’Elia Contini vient chercher l’idée qui mettra fin à l’enquête. Tout ceci est plaisant. Mais la véritable réussite du roman est dans la façon de conduire le récit. Très vite, on sait qui est le criminel, même si on ne sait pas où ni comment il se cache. Les décors de la Suisse donnent lieu à quelques moments de bravoure, telles une scène à Zurich, lors de la Streetparade, et une autre sur la ligne ferroviaire du saint Gottard. Le suspense qui naît de ce que le lecteur en sait davantage que les personnages, même s’il ne perçoit que partiellement les raisons des actes, le récit rythmé d’une action dont dépend le destin d’un personnage, des épisodes mouvementés se déroulant dans les décors immobiles, presque mythiques d’un pays de carte postale, tout cela rappelle la manière des films d’Hitchcock. Un joli coup d’essai donc pour un plaisant polar.