Catégorie : Littérature française et francophone

Nathalie AZOULAI: Titus n’aimait pas Berenice

Azoulai, Titus n'aimait pas BéréniceC’est une histoire d’amour d’aujourd’hui, une parmi tant d’autres, passable de banalité, si ce ne sont peut-être les noms étranges de ses protagonistes : partagé entre sa femme et sa maîtresse, Titus a fait le choix de sauver son couple et de retourner auprès de sa femme Roma. Bérénice, sa maîtresse, reste seule. Est-il vrai qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour? On dit tant de choses. Mais où sont les mots vrais, ceux que par exemple Racine a mis dans la bouche des héroïnes de ses tragédies? Pour essayer de donner parole à sa douleur, Bérénice lit, relit Racine. Et elle se demande: qu’est-ce qui dans la vie de cet homme a pu le conduire à si bien comprendre, dire la souffrance des femmes, quand elles sont amoureuses? Commence alors le beau, le très beau roman de Jean, l’un des plus grands poètes de langue française, élevé à Port-Royal et courtisan du roi, hanté par l’éthique du dénuement janséniste et par le jeu des passions humaines.

J’ai découvert le roman de Nathalie Azoulai un peu par hasard sur le blog de Caroline Doudet (L’Irregulière) – Cultur’elle. Je ne savais pas que le roman était sur la liste de plusieurs prix littéraires. Je suis habituellement assez peu les prix et de façon générale la rentrée littéraire. Mais ce qu’elle en disait m’a beaucoup plu. Je sortais d’un autre beau roman sur Racine, que je chroniquerai bientôt: « Le Désert de la Grâce » de Claude Pujade-Renaud. Et comme je suis pour ainsi dire dans une année Racine, l’occasion était trop tentante. J’ai bondi sur ce roman. J’étais en train de le lire lorsque Nathalie Azoulai a reçu le prix Médicis, qui donnera, je l’espère, la publicité qu’elle mérite à cette auteure.

Car bien sûr, j’ai aimé, beaucoup aimé même. A travers l’histoire commune de Bérénice, femme d’aujourd’hui tombée amoureuse d’un homme marié qui finit par se détourner d’elle et de la passion qui la prend pour l’oeuvre de Racine, Nathalie Azoulai trouve à creuser le temps, le temps présent pour se tourner vers ce que les livres, les grands textes ont à nous dire de nous, de nos émotions, de nos états contemporains, singuliers. L’histoire d’aujourd’hui, racontée de façon très pudique, passe vite au second plan, au profit d’une autre histoire, d’autres personnages: celle de Racine, de Port-Royal, de son amour pour la poésie et pour la théâtre, de la volupté des modèles grecs et latins, du plaisir qu’on peut prendre à traduire, à innerver, à façonner la langue d’un idiome antérieur, des ambiguïtés du désir, des contradictions d’un homme, homme si moderne dans son éclatement entre plusieurs tendances: l’amour, la Grâce, le théâtre, l’intériorité d’une vie d’études, la passion des belles comédiennes, la sainteté, le roi, Dieu, Versailles, Port-Royal. Et si ce partage, cette division était la clé de l’homme, de l’écrivain? Le talent de Nathalie Azoulai est que cela donne un roman. D’un sujet de débat universitaire (Racine partagé entre Versailles et Port-Royal, entre la Cour et la Grâce), elle a fait un récit, dépassant à la fois le cadre réduit de la biographie historique et tous les flonflons du roman historique que je dirais « en costumes ». Solidement documenté, mais récit d’invention quand même : la place de l’invention est subtile, même si celle-ci est omniprésente. Il en ressort un très bel exercice d’admiration qui donne à entendre Racine, ses vers, son apport à la langue, avant que celui-ci ne soit considéré comme le modèle de l’économie de moyen dont est capable la langue française quand elle est bien parlée, bien écrite, exercice qui finit par emporter le texte lui-même, par insuffler à la langue de Nathalie Azoulai le tempo, les images et surtout cet art de la sourdine, de la plainte, du pathétique langoureux caractéristiques du style de Racine. Un bon moment de lecture donc, d’une lecture sensible, intelligente et la découverte au passage d’un écrivain : je vais suivre à présent ce que publie Nathalie Azoulai; je n’oublierai pas non plus de me plonger dans ses romans précédents. En attendant, je vais rester encore un peu avec Racine: billets à suivre!

Jean RACINE: Alexandre le Grand

MaîtreRacine, Théâtre complet d’un empire considérable, Alexandre, poussant toujours vers l’Orient, est parvenu aux frontières de l’Inde et songe à entreprendre la conquête de nouveaux royaumes. De nouveaux coeurs aussi. Car si Alexandre est un grand prince, c’est aussi un prince amoureux. Il aime Cleophile, soeur d’un des rois de l’Inde, et il est aimé d’elle. Magnanime, le prince majestueux offre, par amour, mais aussi  par habile politique, de laisser sur leur trône les princes indiens qui accepteront de se soumettre à lui. La proposition est-elle cependant bien honnête? Comment faire quand on est soi-même prince et jaloux de son rang? Une discussion s’engage entre Axiane, reine indienne, et ses deux prétendants, Porus et Taxile, rois d’autres parties de l’Inde. Une discussion dont l’enjeu n’est autre que le rang auxquels il prétendent et l’amour de la belle Axiane…

Deuxième des pièces de Racine, Alexandre le grand n’est pas, loin s’en faut, la plus connue du grand tragique français. On la range habituellement dans ces tragédies qu’il ne serait pas nécessaire de connaître, la preuve des débuts un peu laborieux d’un écrivain qui n’aurait vraiment trouvé sa manière que peu de temps après, avec le coup d’éclat d‘Andromaque. En partie justifiée pour La Thébaïde, cette réputation ne me semble pas légitime concernant Alexandre le grand. Car s’il est vrai qu’Andromaque marque bien le début d’une révolution par la logique de l’amour qui s’y manifeste, par la forme renouvelée d’un sublime adouci, d’un pathétique d’un nouveau genre (la fameuse plainte racinienne), Alexandre constitue un morceau de choix qu’on aurait tort de bouder. Cela est lié sans doute à l’idée qu’on se fait de Racine: poète des passions, de l’amour tragique. Et on oublie alors en passant l’importance qu’y tiennent les questions politiques, même si c’est apparemment dans la coulisse, ou bien au début (Oreste arrivant en Epire au début d’Andromaque) ou à la fin des pièces (Andromaque régnant seule sur l’Epire et mettant la cause troyenne au service d’un nouveau combat: venger son époux Pyrrhus assassiné par ses anciens alliés grecs – une fin très politique!).

De tous les rois qu’on peut trouver dans le théâtre de Racine, Alexandre est sans doute celui qui se montre le plus à la hauteur de sa fonction politique. Il est peut-être même d’ailleurs le seul vrai roi de toutes les pièces du dramaturge. Ni trop, ni pas assez roi, Alexandre n’est ni un tyran, ni un roi faible, même s’il peut servir de repoussoir aux autres rois de la pièce.

Par quelle loi faut-il qu’aux deux bouts de la terre

Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre?

Car la majesté ne se partage pas. La rivalité, donc la guerre, est la loi commune des rois de ce siècle, celui d’Alexandre, comme celui de Racine.

Mais Alexandre se montre aussi un prince galant, capable de mettre sa puissance aux pieds de sa bien aimée. Un prince tombé amoureux de Cleofile, alors que celle-ci était sa prisonnière, ce qui est plus inquiétant et anticipe sur toute une tradition de princes chez Racine (Pyrrhus, Néron, etc.). Sûr de lui-même, Alexandre est une force brute:

c’est bien tard s’opposer à l’orage

dit de lui l’ambassadeur Ephestion, venu annoncer aux souverains de l’Inde les conditions d’Alexandre: une force irrésistible que développe la violente séduction qu’il exerce sur ceux qui le côtoient. C’est le développement du désir amoureux et de la politique se commentant l’un l’autre. D’autres autour de lui ont les mêmes prétentions. Taxile tient Axiane prisonnière en prétendant la protéger d’elle-même, nouveau développement de la tradition racinienne des amoureux tortionnaires. Et Porus prétend d’un même mouvement, sur le champ de bataille, contester la majesté d’Alexandre et achever de séduire Axiane.

Mais que vaut l’amour d’un héros? Voilà presque déjà le questionnement de Mme de La Fayette. Que vaut l’amour si l’amour est d’abord une conquête? Y a-t-il place pour l’amour dans un coeur épris de gloire?

On attend peu d’amour d’un héros tel que vous:

La gloire fit toujours vos transports les plus doux;

Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu’il désire.

La proximité, l’équivalence de l’amour et de la haine, leitmotiv racinien, dès lors, n’est plus très loin:

Non Seigneur: je vous hais d’autant plus qu’on vous aime

D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même,

Que l’univers entier m’en impose la loi,

Et que personne enfin ne vous hait avec moi.

Alexandre le grand est donc une grande pièce, à part peut-être un cinquième acte raté, quelque chose de très différent déjà de La Thébaïde, mais de très différent encore d’Andromaque. C’est cela le génie de Racine. Cet art des infinies variations sur une palette de motifs somme toute très reduite. Deuxième des douze pièces du dramaturge français elle est la deuxième des douze étapes de mon petit chemin racinien, cette excursion que j’entreprends cette année de lire, ou relire, toute l’oeuvre dramatique de Racine. À suivre donc. La prochaine fois, ce sera Andromaque.

Jean RACINE: La Thébaïde

AprèsRacine, Théâtre complet sa mort, Oedipe a légué son trône de Thèbes à ses deux fils. A charge pour eux d’assurer en alternance la fonction de roi. Après sa période d’une année, au cours de laquelle il a trouvé à se faire aimer du peuple, Étéocle refuse de céder le trône à son frère, par gloire, par majesté, parce que la fonction de roi ne se partage pas. Revendiquant son droit au nom de la justice, Polynice a  pris les armes et soulevé une armée à laquelle s’est joint Hémon, fils de Créon et amant d’Antigone, la soeur des deux prétendants au trône. Voulant éviter que ne s’entretuent ses enfants, Jocaste, conseillée par Créon, cherche à réunir ses fils afin de conjurer la destinée de ses enfants nés de son union incestueuse avec Oedipe. Mais la mécanique est lancée. Et de la rencontre des deux frères ennemis ne peut plus sortir que de la haine et un tas de cadavres…

Il est clair que la première des tragédies de Racine n’est pas, loin s’en faut, la meilleure pièce de l’auteur. Cherchant visiblement à concurrencer Corneille sur son terrain, Racine peine à prendre ses aises avec le fil d’une trame politique dramaturgiquement trop ténue tellement la logique en est ici implacable (les manœuvres d’un ambitieux, Créon, poussant l’un contre l’autre ses deux neveux, Étéocle et Polynice, afin de leur ravir le trône), tandis que la trame sentimentale se trouve pour ainsi dire coincée entre les développements politiques et ne parvient à gagner en liberté. On est bien loin hélas de la peinture de l’ambition et de l’amour se commentant l’une l’autre, ou plutôt l’une au creux de l’autre, dont on trouvera le modèle, bien que de manières très différentes, dans deux pièces majeures: Britannicus et Bérénice. Bref, dans cette première pièce, Racine peine encore, c’est certain, à trouver sa formule.

Pourtant, un grand auteur même inexpérimenté, n’étant jamais complètement étranger à lui-même, on trouve dans cette Thébaïde quelques traits dignes d’estime. D’abord dans le portrait de Créon lui-même, que j’imagine volontiers terrifiant sur scène, une sorte de Richard III à la sauce classique, dont les incohérences mêmes ne sont pas sans rappeler le personnage de Shakespeare: les trois premiers actes sont de longues scènes de dissimulation, jusqu’à ce que le cynisme du personnage éclate, en privé, à la toute fin de l’acte III; à l’acte V, la douleur de perdre ses deux fils ne l’empêche pas de tourner ses désirs vers Antigone et de se faire à l’occasion sentimental. Ces changements de ton, artificiels dans une certaine mesure, sont à la hauteur des passions démesurées du personnage, comme l’étaient déjà celles de Richard III capable de s’offrir le luxe d’une déclaration d’amour sur le cadavre ou presque de son frère Clarence dont il vient d’ordonner l’exécution. Le rapprochement avec le grand élisabéthain peut surprendre. Mais la comparaison m’a sauté aux yeux. Elle montre en tout cas à quel abîme se nourrissent les personnages de Racine.

Autre intérêt, ce que Racine y dit, y montre déjà du jeu des passions humaines: éloignés, Étéocle et Polynice sont sur la voie de parvenir à supporter l’existence de l’autre. Profitant de l’illusion de Jocaste qui croit qu’en réunissant ses fils elle les conduira à régler leur différend, Créon les rapproche, sachant que ce rapprochement réveillera leur haine:

Des deux princes d’ailleurs la haine est trop puissante :

Ne crois pas qu’à la paix jamais elle consente.

Moi-même je saurai si bien l’envenimer,

Qu’ils périront tous deux plutôt que de s’aimer,

Les autres ennemis n’ont que de courtes haines,

Mais quand de la nature on a brisé les chaînes,

Cher Attale, il n’est rien qui puisse réunir

Ceux que des nœuds si forts n’ont pas su retenir :

L’on hait avec excès lorsque l’on hait un frère.

Mais leur éloignement ralentit leur colère ;

Quelque haine qu’on ait contre un fier ennemi,

Quand il est loin de nous on la perd à demi.

Ne t’étonne donc plus si je veux qu’ils se voient :

Je veux qu’en se voyant leurs fureurs se déploient,

Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser,

Ils s’étouffent, Attale, en voulant s’embrasser.

L’ivresse de Créon lui-même, devenu roi, est incroyable : ne pouvant épouser Antigone, qui vient de se tuer en pensant au cadavre de son amoureux, Hémon, Créon tourne contre lui-même son pouvoir et se tue: à quoi bon être roi en effet, si on ne peut exercer sur rien ni sur personne son désir de domination? Déjà à travers Créon se profilent le Pyrrhus d’Andromaque et le Néron de Britannicus.

Je commence avec cette pièce une Intégrale Racine : lire ou relire dans la foulée, ou presque, les 12 pièces de Racine. À bientôt donc pour Alexandre le grand. Mais ce sera après un nouveau petit détour par les Alpes, et un nouveau billet de rattrapage de mes lectures de cet été.

Victor HUGO: Le dernier jour d’un condamné

Condamné à mort ! Au terme du procès, la sentence est tombée. Ce sera la mort. Dans sa prison, le condamné se fait donner une plume et du papier. Et il écrit… Le reste est difficilement résumable. Mieux vaut ouvrir le journal de ce condamné, suivre la prose noire de Hugo qui lui donne voix.

Véritable « coup de gueule » contre l’inhumanité de la peine de mort, la négation de l’homme qu’elle exprime, aussi bien par l’arrêt juridique qui la motive, que dans la foule misérable, déchaînée qu’elle convie régulièrement au spectacle de ces exécutions, alors publiques, Le Dernier jour d’un condamné constitue sans aucun doute l’un des modèles (et des sommets) de la littérature d’engagement : après une introduction, politique, qui joue vigoureusement de l’opposition du conservatisme bourgeois et des intérêts d’un peuple, dont il faut savoir ne pas flatter les passions les plus viles (c’est l’usage de la violence légale, tenu et défendu par les défenseurs de l’ordre social, qui, « lorsque le vent tourne », fait dégénérer les révolutions en carnages), le récit du condamné proprement dit dresse, grâce aux secours du romanesque, le compte-rendu minutieux de ses derniers moments, les états d’âmes, les émotions, les souffrances, habitées par l’angoisse, qui les accompagnent. Car être condamné à mort, ce n’est pas seulement être condamné à avoir la tête tranchée. L’invention ingénieuse du docteur Guillotin, qui prétend expédier « humainement », car rapidement, le condamné de vie à trépas, cache une hypocrisie : elle occulte que la guillotine n’a pas supprimé la souffrance. On ne peut pas tuer sans douleur. Le dernier jour en est la sombre démonstration.

Malgré ces qualités, c’est pourtant un texte que je n’aime qu’à moitié. Et cette relecture récente (je voulais avoir le texte à l’esprit avant d’en voir une adaptation à Avignon) confirme cette impression. Sans doute parce que la voix du prisonnier n’est fixée qu’à moitié. En bien des passages, il semble en effet que ce soit la voix de Hugo qui se superpose à celle de son personnage, dont j’aimerais voir d’autre part explorée davantage la violence intérieure (c’est un criminel, un homme qui a versé le sang, et pas un écrivain humaniste qui prend le temps, dans la quiétude de son bureau, de s’émouvoir du sort d’un condamné à mort). Bref, cette histoire n’est qu’à moitié crédible. Et en gommant la part sombre de son personnage, Hugo verse parfois dans l’angélisme qui est le risque de tout engagement humaniste.

Je ne suis pas sûr cependant qu’on ait pu lire ainsi le texte de Hugo à l’époque. Il importe sans doute de le replacer dans le contexte historique, comme y aident les amusantes pages de la Comédie à propos d’une tragédie qui concluent la préface de l’auteur : recueil des préjugés du bon goût d’une époque qui ne comprend pas qu’on puisse choisir un sujet tel que celui-ci, Hugo anticipe humoristiquement les critiques de ceux qui ne verront dans son livre que l’expression d’une décadence de l’art. Il semble donc qu’à l’époque prendre pour personnage un condamné à mort, qui parle en son nom propre, qui dit « je » (même si Hugo lui prête ici ou là sa voix), ait été le lieu le plus avancé où l’on ait pu aller dans le chemin de l’engagement choisi ici par l’auteur. Délibérément d’ailleurs, Hugo reste flou sur les raisons qui ont conduit son personnage à l’échafaud. C’est un homme éduqué, sans doute un homme du monde, en qui le romancier invite son lecteur à reconnaître un double de soi-même. La provocation était déjà assez grande !

*

Plus d’ambiguïté cependant, lorsque le texte est dit, et non plus seulement écrit. Alain Leclerc, qui en donne une interprétation éblouissante à Avignon, puisant dans un corps granitique, dans des éclats de voix monumentaux, a choisi de recentrer le texte sur l’expérience intérieure du personnage. Sur la scène du petit théâtre Au Magasin, il nous fait partager l’enfermement, la claustration du personnage, qui confinent parfois à une forme de déréglement, soulignant une dimension importante du texte, qui ne saute pas toujours aux yeux à la lecture, et fait ressortir avec brio les profondeurs gothiques d’un texte qui puise aux sources les plus noires du romantisme macabre. A voir absolument, afin d’apprendre à réentendre la voix d’Hugo !

Avignon off 2014

Au Magasin Théâtre

à 17h du 5 au 27 juillet, jours impairs

Interprête: Alain Leclerc

Adaptation et mise en scène: Jean-Marc Doron

Jules VERNE: Cinq semaines en ballon

Jules Verne, frontispice de <i>Cinq Semaines en ballon</i>Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, Sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d’éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes :

« L’Angleterre a toujours marché à la tête des nations (car, on l’a remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par l’intrépidité de ses voyages dans la voie des découvertes géographiques (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, l’un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes parts :Non ! Non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartographie africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais ! Jamais!), elle restera du moins comme l’une des plus audacieuses conceptions du génie humain ! (Trépignements frénétiques.)

Rejoindre, par un voyage dans les airs, l’est et l’ouest de l’Afrique – un voyage de cinq semaines, en ballon, à travers le cœur inconnu du continent africain : tel est le projet extraordinaire du docteur Fergusson. Commencé par un discours, accompagné de la bruyante manifestation du patriotisme scientifique le plus fervent, le voyage de Fergusson, flanqué du farouche Dick Kennedy, un écossais, qui ne partage pas l’enthousiasme de son ami Fergusson, mais le suit dans son aventure… par amitié, et de Joe Wellington, son domestique, est le plus beau voyage d’exploration géographique dont on puisse rêver. La position même des trois hommes, à bord d’un ballon survolant le continent, donne matière à ce voyage : il leur suffira de se pencher depuis la nacelle pour voir apparaître la carte de l’Afrique en train de se dessiner pour ainsi dire sous leurs yeux. Les héros des romans ou des récits d’exploration avaient ceci de particulier en effet qu’ils étaient justement des explorateurs : des hommes en prise avec les éléments, plongeant, presque en aveugle, au cœur mystérieux du continent inconnu, devant gagner, mètre après mètre, au péril de leur vie, face à un milieu et à des populations menaçant à tout moment d’arrêter leur progression; dans Cinq semaines en ballon, Jules Verne invente le roman géographique : roman de la juste distance avec un milieu qu’il s’agit de dominer, mais qui peut opposer aussi un sérieux démenti aux tentatives de domination des héros de ces voyages d’exploration (le ballon n’est pas increvable, malgré la précaution de le dôter d’une double enveloppe, et il faut savoir faire avec des éléments, une météo parfois hostiles). En tout cas, c’est le début d’une grande aventure littéraire, poursuivie sur plus de 60 romans, sous le titre des « Voyages extraordinaires ».

Ces voyages auraient pu n’être qu’un prétexte : romans de vulgarisation scientifique, comme les présente à l’époque au public l’éditeur de Jules Verne, Hetzel, de beaux livres à la couverture rouge, illustrés de gravures qui ont dû faire rêver plus d’un enfant. Le talent (le génie?) de l’auteur est d’avoir su faire autre chose de cette contrainte. Il semble que d’abord Jules Verne n’oublie jamais que tout savoir, en particulier lorsqu’il se présente sous une forme encyclopédique et dans une intention de vulgarisation, est livresque. Et c’est d’abord comme un livre qu’il nous donne à parcourir le monde : rappel des récits de l’exploration africaine, goût appuyé pour les nomenclatures. Un livre avec lequel il est permis de jouer parfois, comme lorsqu’il s’agit de combler les connaissances défaillantes (la traversée du centre de l’Afrique, peuplé de cannibales, menace de faire basculer le roman dans le romanesque le plus échevelé) ou de rappeler l’existence d’autres livres qui signent, malgré les prétentions scientifiques, l’appartenance des romans de Jules Verne au genre du roman d’aventure (Dick Kennedy est un écossais farouche sorti d’un roman de Walter Scott ; Joe Wellington campe un serviteur dévoué et bouffon qui permet de déplacer à l’occasion le récit du côté de la comédie).

S’il n’est pas le plus réussi des « Voyages extraordinaires », Cinq semaines en ballon constitue cependant une entrée incontournable dans l’entreprise vernienne. Roman d’aventures efficace, qui joue parfois avec les lois du genre (traverser l’Afrique d’est en ouest, c’est déjà pervertir le schéma traditionnel du roman d’aventure colonial, qui est habituellement une plongée à l’intérieur du continent inconnu, partant des côtes), c’est aussi une intéressante illustration de ce qui constitue l’élément, je dirais problématique, des romans de Jules Verne : le monde ne se donne pas à connaître aussi facilement que le pourraient laisser croire les théories qui le représentent. Et la carte, qui est sans doute la victoire de l’explorateur sur son milieu, n’épuise pas toute cette somme de contraintes, de péripéties, d’imprévus, de coups de vent ou de tempêtes qui est l’expérience qu’on trouvera au cœur de ces récits d’exploration. Pour cela, il faut compléter les belles cartes par le roman. Mais j’aurai l’occasion d’en parler à nouveau: gagné moi même par cette course à l’exploration tous azimuts du monde, je viens de me lancer dans l’Intégrale des « Voyages extraordinaires », projet un peu fou (ou extraordinaire), lui aussi (mais que je préméditais depuis plusieurs années!)

Paul VERLAINE: Romances sans paroles

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Parmi quelques belles découvertes (le chanteur, le poète argentin Atahualpa Yupanqui, aux rythmes de milonga mélancoliques) et la fin d’un Zola dont je parlerai d’ici peu, j’ai relu en ce début de week-end les Romances sans paroles, dont j’avais déjà été bien occupé l’an passé. Verlaine est un poète certes, mais c’est d’abord pour moi un peintre sublime. Je trouve dans sa poésie des effets d’éloignement superbes: « … soyons deux jeunes filles / Éprises de rien et de tout étonnées, / Qui sans vont pâlir sous les chastes charmilles ». Ce sont aussi des teintes pâles, roses, vertes, grises: « Le piano que baise une main frêle / Luit dans le soir rose et gris vaguement« . Quelque chose de la peinture de Watteau, de Fragonard: « O mourir de cette mort seulette / Que s’en vont, cher amour qui t’épeures, / Balançant jeunes et vieilles heures! / O mourir de cette escarpolette!« . Un souvenir de fresques italiennes: « La fuite est verdâtre et rose / Des collines et des rampes« . Des traits de pinceau fin: « Des petits arbres sans cimes, / Où quelque oiseau faible chante« .

Il y a dans tout cela la condition d’un type particulier de jouissance esthétique. On reproche parfois à Verlaine son manque de sincérité, quelque chose de très travaillé qui serait incompatible avec les élans du coeur. Et pourtant, qu’on y regarde de plus près: il y a par exemple ce poème, où Verlaine commence à faire surgir la représentation d’un monde:

 

 « L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée« 

Au-dessus, la musique:

 

« Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles. »

Et puis l’âme enfin, le coeur:

 

« Combien, ô voyageur, ce paysage blême,

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées!« 

Sans doute on ne saurait trouver un miroir de soi, directement, dans la nature telle qu’elle s’offre, même au regard de celui qui la contemple. L’idée romantique ici est dépassée. Il faut d’abord que le paysage soit ce morceau de peinture: cette ombre des arbres, cette rivière embrumée, cette fumée qui sont pour ainsi dire des réalités de papier, dont les « valeurs » sont celles de la peinture, des dégradés de gris, presque un bout de fusain gratté sur du papier. Il y a ensuite la musique: les tourterelles qui se plaignent, cette scène d’opéra ou d’opérette, au beau milieu de l’arbre, dans les « ramures réelles ». Certains voulaient que l’oeuvre d’art ainsi constituée soit comme une fenêtre ouverte sur le monde. Chez Verlaine, c’est le miroir d’un paysage intérieur – l’oeuvre d’art donc, et pas le monde, le paysage peint, transformé. C’est l’art conscient de ses effets. Pour que le paysage puisse être un miroir de l’âme, il faut qu’il soit travaillé esthétiquemet, que le poète le transforme d’abord en oeuvre d’art. Et c’est gros de tout ce que charrie notre fréquentation des oeuvres – cet alphabet des émotions, des sentiments que nous avons construit au contact des oeuvres – que le poème suit son cours.

Alors le poème devient cette machine à saisir les petits riens, à faire s’exprimer les plus grands désarrois dans les plus petites choses, une attention patiente aux êtres:

 

« Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés;

Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut la tête.« 

Vous l’aurez compris, j’aime beaucoup, beaucoup la poésie de Verlaine.

Challenge XIXème siècle
Lu dans le cadre du Challenge XIXème siècle

Emile ZOLA: LŒuvre

LOeuvreClaude Lantier, qu’on a croisé déjà dans Le Ventre de Paris, est devenu le chef de file de l’Ecole du Plein air. Au centre d’un groupe de jeunes gens qui rêvent de renouveler les principes de l’art, il fait figure de maître précoce. Tous attendent de lui le chef-d’oeuvre qui les propulsera au devant de la scène artistique. Mais Claude est une nature anxieuse, un peintre audacieux et habile dans ses esquisses, mais qui peine à achever ses oeuvres. Un soir, il fait la rencontre fortuite d’une jeune femme, Christine, qu’il héberge. Christine ne tarde pas à s’offrir à lui: elle devient son modèle; bientôt les deux jeunes gens se mettent en ménage. Au salon des Refusés, Claude expose son tableau, qui fait scandale…

Génie mangé par son génie, incapable d’accomplir dans son art la révolution dont il était seul capable, Claude Lantier demeurera sans aucun doute le plus beau gâchis du cycle des Rougon-Macquart, qui s’y connaît pourtant en destins de ce genre. Dans un très beau final, qui suit le cercueil de Claude jusqu’au cimetière, abandonné de tous, ou presque, sauf des deux seuls amis qui lui sont restés fidèles, Sandoz, l’écrivain, provençal comme lui, monté avec lui de Plassans à Paris, et Bongrand, un peintre. Sandoz, justement, l’écrivain, a cette formule à la fois très juste et très cruelle sur le destin artistique du personnage central du roman:

 

« Non, il n’a pas été l’homme de la formule qu’il apportait. Je veux dire qu’il n’a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l’imposer dans une oeuvre définitive… Et voyez, autour de lui, après lui, comme les efforts s’éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d’être le maître attendu. »

Travailleur acharné, mais inspiré, exalté, Claude est le type même du créateur aux visions esthétiques nouvelles, mais resté prisonnier d’une conception encore trop romantique de son art. C’est le malheur de notre génération, confie à un moment Sandoz: ce grand écart entre les ambitions d’un ultra-réalisme, à la Courbet, exigeant qu’on fasse évoluer les motifs, les sujets, un décapage du regard, allié à une belle manière de peindre et à l’invasion de la couleur d’un côté, et de l’autre une imagination encore tout empêtrée de représentations romantiques. Obsédé par la représentation des formes, de la chair du corps féminin, par la puissance de la « gorge », Claude finit par vouloir placer du nu partout, comme un bloc détaché des Académies, mais à sa manière, et sans aucun soucis de la vraisemblance de sa peinture.

Il en ressort un extraordinaire portrait tragique. Zola, qui a beaucoup investi de lui-même dans ce roman, y montre les artistes en proie aux affres de la création, pris dans ce qui n’est peut-être qu’une chimère: réussir, c’est-à-dire être reconnu, en produisant des formes nouvelles. Car le public est-il forcément éclairé? Et si la postérité continuait à valoriser des oeuvres de second ordre? Cela donne une réflexion intéressante sur l’art au temps de sa démocratisation, plus quelques portraits intéressants des tensions qui peuvent travailler dès le départ un groupe de jeunes gens comme celui de Claude et de ses proches, dans lequel on reconnait aisément celui des impressionnistes. Au cours du roman, les jeudi de Sandoz, où celui-ci réunit ses amis à dîner, sert de témoignage, cruel lui aussi, de l’évolution des personnages: certains trouveront leur public, comme Fagerolles, qu’on accusera d’avoir bradé la formule; à l’opposé, Claude, reconnu d’abord comme un chef de file, finira par être rendu responsable des échecs de chacun.

Bref, L’Œuvre est un roman touffus, même si l’action en est ténue, un moment important sans doute dans le cycle de Zola, étant donné les mises aux points importantes que l’auteur, à présent sûr de sa méthode, et enfin reconnu, y donne sur l’art en train de se faire en général. Deux grilles de lectures couramment employées me semblent ainsi empêcher de prendre toute la mesure de ce roman. On confond souvent Claude et Cézanne, prétextant de la proximité de Zola et de son ami peintre, tous deux venus d’Aix-en-Provence. Cézanne d’ailleurs s’est reconnu dans le personnage de Claude, au point de rompre alors toute relation avec Zola. Bien sûr, il y a du Cézanne dans Claude: sa lenteur, sa difficulté à conclure une oeuvre. Et on pourra remarquer à l’occasion que visiblement Zola n’a rien compris justement à ce qui fait de Cézanne, jusqu’à ses difficultés de peindre, le premier grand artiste moderne. Mais au détour des pages du roman, Claude nous fait autant penser à Manet (son tableau qui fait scandale reprend le motif du Déjeuner sur l’herbe), à Monet (l’éclatement de la couleur), mais bien sûr aussi à Cézanne (cette tentative de dépasser l’impressionnisme au profit d’une peinture de la forme et d’une théorie abstraite des couleurs, laissant des zones de la toile vide, qui n’est pas un échec, comme le croit Zola, mais une des grandes conquêtes de l’histoire de la peinture, puisque la difficulté du geste artistique y  acquiert enfin le statut d’art). La deuxième grille de lecture qui selon moi gêne un peu la lecture de ce volume des Rougon-Macquart est d’y voir avant tout un roman sur la peinture. Or, il est au moins autant question du roman lui-même au cours du récit. Par l’intermédiaire de Sandoz, son double, qui comme lui a mis sûr le métier une vaste entreprise et s’engage, par un travail acharné, à faire avancer son oeuvre et à lâcher régulièrement un volume, qu’il sait imparfait, dont l’écriture le fait souffrir, Zola livre ici un très bel auto-portrait, en même temps qu’un puissant manifeste sur les conditions nécessaires à la création artistique: acceptation d’un certain nombre de convention (celle de l’intrigue par exemple), pour se montrer plus radical sur l’essentiel (libérer la nature dans l’art, abandonner toute censure sur l’usage qu’on fait du langage).

C’est donc un roman très riche, qui appellerait à son tour tout un livre, si l’on voulait bien en parler. Un roman où Zola, lui-même, à l’occasion, sait se faire peintre et donner pour ainsi dire de l’intérieur la compréhension de cet oeil qu’est un peintre, dans des descriptions magnifiques, mais parfois douloureuses de la nudité de Christine, du petit cadavre déformé de leur fils, mort précocement, des bords de Seine à Paris ou de la campagne. C’est aussi le roman de scènes d’anthologie, comme celles des salons, le salon des refusés au début du roman, et surtout, à la fin, celle du salon où Claude finit enfin par entrer, mais sans succès, et où devant le tableau de Fagerolles, qui fait lui un succès, il se retourne, dos à la toile, le public extasié se révélant alors sous son oeil de peintre en pleine séance d’admiration d’une peinture qu’il ne comprend pas plus que celle dont naguère il se moquait – un grand moment à la fois de peinture et de satire sociale! Enfin, L’Œuvre est un magnifique portrait de femme, celui de Christine, jeune femme délicate, d’abord choquée par la peinture de Claude, que la passion du peintre cependant emporte dans une véritable fureur d’amour. Bien sûr, leur relation est fondée sur un malentendu: offrant sa nudité à contempler au peintre dans un geste d’impudeur fou qui scelle leur union, Christine n’y trouvera pas le développement gentiment érotique, léger qu’aurait pu avoir cette entrée en matière. Bientôt, c’est son portrait lui-même sur la toile qui devient sa rivale, Claude la délaissant au profit de cette forme à laquelle il revient sans cesse. Mais ce qu’elle dit finalement, son destin malheureux, est aussi celui de l’artiste, dont elle a épousé la carrière: un peintre, fou de réalité, mais qui ne peut entrer en relation finalement avec cette réalité dont il prétend se faire l’observateur minutieux. La dernière nuit de Claude et de Catherine, nuit de passion retrouvée, de débordement amoureux, d’union vécue au cours de multiples jouissances, finit par s’abîmer dans la vision de Claude, pendu au petit matin, devant la toile qu’il ne parvient à achever et de Catherine, laissée seule, au seuil de ce qu’elle avait cru pouvoir être une nouvelle vie.

Les Rougon-Macquart: n°14

Challenge XIXème siècle

1-mois-1-e-book.jpgUn classique par mois

Challenges XIXème siècle, Un mois un e-book et Un classique par mois


Jorn de PRECY: Le jardin perdu ("traduit" par Marco Martella)

http://www.le-site-des-livres.com/wp-content/uploads/2012/06/le-jardin-perdu-jorn-de-precy.jpgJadis, la nature était habitée par les dieux. Mais depuis que les dieux nous ont quitté, où se sont-ils réfugiés ? Nous avons perdu notre rapport premier au monde. La ville s’est affranchie peu à peu de son territoire. Sous le nom d’ « espaces verts », nous cultivons un rapport artificiel à la nature, fait de succédanés d’émotions. Alors, que reste-t-il ? Des jardins peut-être. C’est le message que par delà les ans nous envoie Jorn de Précy, « auteur » d’un jardin renommé, aujourd’hui disparu, en Angleterre, et dont l’essai, publié en 1912, nous est restitué ici par la belle traduction de Marco Martella. Pourtant, à la lecture de ce livre, un doute se construit. Ce jardin n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Et qui est donc ce Jorn de Précy dont ne garde mémoire aucun dictionnaire de l’art paysager ? Alors, le jardin donc, une forme de résistance ? Oui, à moins qu’il ne s’agisse, comme toujours, que de la vieille rencontre de la nature et de la littérature…

Un auteur inconnu, Jorn de Précy, un anglais, né en Islande, au patronyme bien français. Un jardin disparu, une sorte de jardin sauvage, faisant signe vers la jungle, au nom improbable de Greystone (comme en écho de Greystoke, nom ‘civilisé’ du ‘sauvage’ Tarzan?). Un essai confidentiel, que n’auraient lu depuis 1912 que quelques happy few, et qui resurgit à point aujourd’hui comme une anticipation des préoccupations écologiques contemporaines. Un traducteur qui, comme dans la tradition des écrits du XVIIIème siècle, se présente comme le passeur éclairé d’un texte dont il se pourrait qu’il soit lui-même l’auteur. Sur la métaphore voltairienne de la tâche finale qui revient à Candide, revenu de tout, de cultiver son jardin, Marco Martella signe donc avec ce petit livre une brillante espièglerie littéraire et un livre sensible.

Tout livre a sa légende. Je suis moi-même tombé dessus, par hasard -mais s’agit-il vraiment d’un hasard ? – en revenant de la belle exposition Vallotton au Grand Palais, qui m’avait sans doute plutôt bien disposé le regard, à pied, comme toujours quand je suis seul. Je suis entré, comme à peu près une fois par an, dans la petite librairie du jardin des Tuileries. Et le livre était là. Pour qui aime les jardins, la nature, pour qui ne pense pas sans nostalgie à d’anciennes promenades au milieu des jardins du Boboli, un jour d’hiver où ils étaient désertés des touristes, et à certaines rencontres qu’il y fit avec le génie des lieux, pour qui pense justement que les lieux ont une âme, que la nature est habitée par les dieux et qu’il y a dans le culte de soi à l’abri d’un endroit écarté de la société des hommes, une forme de résistance poétique, peut-être un peu ridicule, mais bien plus digne que d’autres formes de rébellion, ce livre sera un enchantement. Que dire de plus ? Ceux à qui ce livre est destiné, sans doute, se seront déjà reconnus. Mais je ne renonce pas à convaincre les autres, en tout cas ceux qui fréquentent mon petit salon littéraire, et qui pensent comme moi que rien n’a plus de prix que l’amour des fleurs et de la belle écriture…