Schoeman - Cette vieSur son lit, une vieille femme se meurt. Dans la pénombre de la nuit, les souvenirs remontent, pièces détachées d’une vie. L’histoire d’une famille de pionniers, la sienne, de ces Afrikaners du XIXème siècle, rudes et durs à la tâche venus s’installer sur la terre austère des plateaux du Roggeveld, une terre à mouton, aux plantes rases, battue par les vents et recouverte de neige en hiver. Dans l’obscurité d’une nuit d’agonie, un être sensible, mais discret se souvient…

J’ai découvert Karel Schoeman à la faveur de la Lecture Commune proposée par Sandrine. Et si j’ai plutôt bien aimé le roman, si je l’ai lu d’une traite avec un réel plaisir, je ne saurais au juste comment en parler. C’est ce qui a failli même me faire rater le rendez-vous de la LC d’aujourd’hui. Curieusement, en effet, je rangerai spontanément Cette vie dans la catégorie particulière des livres que j’ai aimé, mais dont je ne sais au juste par quel bout les prendre. Il y a en effet quelque chose de très ténu, de discret, presque de murmuré dans le témoignage de cette Afrikaner qu’invente Karel Schoeman. Sous son regard de vieille femme, à qui, depuis l’enfance, on n’a jamais prêté une grande attention, toute  l’histoire d’une communauté se déploie, vue au travers du prisme d’une famille, des lambeaux de conversations, des images, des allusions, des événements captés par ce cœur peut-être trop aimant pour ce monde rude, violent: un père travailleur, sérieux et attentionné, mais discret, silencieux, une mère dure, illettrée, animée d’un désir de réussite sociale immense; des frères, Jakob et Pieter, sur le destin de qui plane l’ombre des frères de la Bible Abel et Caïn, amoureux sans doute de la même femme, Sofie, partie au loin finir sa vie, sans doute avec Pieter (mais où exactement? de quelle façon? et comment a-t-elle fini?); Maans, le fils de Sofie et Jakob (ou bien peut-être de Pieter?), qui finira député; Stienie, sa femme. Et les voisins, les domestiques, toute cette hiérarchisation des individus, jamais remise en cause par ces Afrikaners peut-être trop soumis aux-mêmes à la terre, aux saisons, à la transhumance qui règle le cours de leurs jours pour s’étonner de l’ordre qu’ils imposent aux autres: pauvres blancs errants avec leurs troupeaux, serviteurs noirs et métis, indigènes bochimans.

Femme discrète, vieille fille, la narratrice a passé sa vie à se réfugier toujours plus en profondeur, toujours plus en intimité, jusqu’à cet épisode final, d’où sort le roman de Karel Schoeman, de la vieille femme allongée, pendant la nuit, sur son lit d’agonie, qui tente de combiner entre elles les pièces du puzzle d’une vie, dont le souvenir s’impose à elle. Sur son lit, au seuil de la mort, elle essaye de déchiffrer la continuité d’un parcours (l’ascension sociale d’une famille du Roggeveld) et les secrets de famille, dont certains resteront sans réponse. Plane l’ombre d’un récit qui montre par ce qu’il suggère dans les creux et les blancs des bribes de souvenirs, de conversations plus que par un discours explicite. A mi-chemin de Félicité, l’héroïne d’Un cœur simple de Flaubert, et de l’enfant  sensible, révélatrice d’une violence qu’elle peine à nommer, héroïne de Ce que savait Maisie, le roman d’Henry James, la narratrice de Cette vie m’a semblé offrir ce que la littérature sait proposer de mieux: une lecture en contre-champs de la réalité, qui ne prétend pas dire ce que les êtres sont, ni les juger, mais enrichir notre vision du monde en la nourrissant des frustrations et des désirs qu’un être sensible révèle.

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