Mo Yan , Les treize pasAu beau milieu des années 80, en Chine, Fang Fugui, professeur de physique au lycée n°8, tombe mort pendant son cours. Il se réveille dans l’ambulance qui le conduit au funérarium. Pourtant, pour ne pas gêner son supérieur et le Parti qui veulent lui faire l’honneur d’un enterrement de première classe, celui-ci va accepter de continuer à passer pour mort. Grâce à une opération de chirurgie esthétique qui lui donne les traits de son collègue Zang Hongqiu, il reprend cependant sa propre place, au lycée, pendant que Zang s’efforce de consacrer son temps à s’enrichir afin d’obéir à la nouvelle injonction du régime…

 

Un narrateur fantasque et fantastique: une espèce d’homme à moitié oiseau qui croque des craies dans sa cage et raconte son histoire. Plusieurs lignes narratives qui s’entrecroisent: l’histoire de Zhang Hongqiu et sa découverte des nouvelles lois du capitalisme chinois, le souvenir de l’aventure amoureuse de Li Yuchan, sa femme, et du maire de la ville, qui vient de mourir, les frustrations de Du Xiaoying, diplômée de russe, mais contrainte à travailler pour une fabrique locale, l’histoire de Fang Fugui, passé pour mort, condamné à continuer à vivre sa vie sous les traits d’un autre. Sans conteste, Mo Yan est un écrivain habile. Sa narration est truculente – je n’y vois pas cependant ce trait rabelaisien que certains louent chez cet auteur, sauf à confondre le tropisme obsessionnel pour les seins et les fesses dont font montre ses personnages avec la manière de Rabelais, qui n’est pas cependant que le poète du torche-cul et de la bête à deux dos. La construction du récit est savante, ou du moins témoigne d’un art certain de l’équilibrisme. Pourtant après les 100 premières pages où je me demandais un peu ce que je pouvais bien faire dans cette galère, où m’avaient entraînés les jurés du Nobel, puis 100 pages passées à rire, c’est l’impatience qui l’a emporté. La limite de Mo Yan consiste dans son sujet, ou plutôt dans son absence de sujet. C’est sans doute l’une des adresses de l’auteur, dans un régime qui ne laisse pas vraiment le champ libre à la formulation d’idées personnelles ou à un regard réaliste critique porté sur la société. Mais enfin cette façon systématique d’éviter les questions qui fâchent devient lassante au bout d’un moment. Suspecte même quand on remarque que les indignations de l’auteur sont toujours compatibles avec l’état du régime. A la mort du maire, son ancien amant, Li Yuchan se voit confier la tâche de lui faire retrouver son aspect d’avant. L ‘ironie envers des politiciens qui se sont engraissés et auxquels le parti offre, après leur mort, une séance de chirurgie esthétique afin que leur embonpoint ne démoralise pas les travailleurs venus assister aux obsèques est d’un comique certain. Mais est-elle bien une audace? Dans un pays où le parti communiste passe son temps tous les dix ans à prendre ses distances avec la direction précédente du parti, il suffit d’être habile à toujours se moquer de ceux d’avant pour se trouver à l’abri de toute censure politique. Bref, je n’ai pas vraiment été convaincu par la manière de Mo Yan. Celle-ci m’a semblé souvent lourde. La boursouflure du récit tombe à point pour faire oublier le vide de la narration. Mais avec le recul, je me demande encore en vertu de quel sens du devoir j’ai bien pu parvenir au bout de ce roman.