Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)

Jean HEGLAND: Dans la forêt

Eva et Nell, deux adolescentes, ont été élevées par des parents un peu fantasques, des originaux partis vivre dans une maison dans la forêt, à une cinquantaine de kilomètres de la ville la plus proche. Alors, quand les premières coupures d’électricité ont commencé, personne n’y a vraiment pris attention. Il faut dire que leur mère venait de mourir d’un cancer et que la douleur personnelle leur laissait peu de temps pour songer aux malheurs du monde. Chacun a pensé que ça s’arrangerait bientôt. Nell a continué à préparer son entrée à Harvard en se plongeant dans les livres, Eva à danser pendant de longues heures dans son studio. Quand il n’y a plus eu d’électricité du tout, ni de téléphone ou d’internet, que la radio s’est arrêtée elle aussi, on s’est dit qu’il suffisait d’être patient, que dans quelques mois au plus tout reviendrait à la normale, malgré les épidémies, les rumeurs de guerre, d’émeutes, de chute du gouvernement. Bientôt, il a fallu même se passer d’essence. Au cours d’une dernière virée en ville, la pompe vide depuis plusieurs semaines, le supermarché lui aussi déserté n’annonçaient rien de bon. Puis, il a fallu affronter l’accident du père. Pendant combien de temps, Eva et Nell, isolées dans leur maison des bois au fond d’une clairière pourraient-elles continuer à vivre selon les rêves autarciques qui avant elles avaient été ceux de leurs parents? Oui, comment être sûre, quand on vit seules au milieu d’un forêt, que rien ne viendra jamais frapper à la porte?

C’est assez rare que je lise un livre qui vient juste de sortir. Habituellement, je laisse le bruit fait autour de la publication se tasser. Et si l’envie reste vive, ce n’est souvent que deux ou trois ans plus tard que je finis par le lire, au hasard d’une visite à la bibliothèque. Mais là, j’ai suivi les conseils de Cuné et de Dominique. Et je ne l’ai pas regretté. Dans la forêt est un livre rare, un récit envoûtant, lyrique et si humain, qu’on commence le matin et qu’on ne peut lâcher qu’une fois fini, le soir.

C’est cette histoire de forêt sans doute qui m’a fait très envie (ici la magnifique forêt de séquoias du nord de la Californie), comme j’avais beaucoup aimé, pour les mêmes raisons (une communauté cernée par la forêt), le très beau roman de Thomas Hardy: Les Forestiers. Il doit y avoir dans cet univers là quelque chose qui m’attache, plus en tout cas que les récits post-apocalyptiques, dont je ne suis pas ordinairement très friand. Au fond d’une forêt de chênes et d’épicéas, une fois passé un pont de bois, une clairière. Et dans cette clairière, décorée de tulipes peu avant sa mort par la mère, une maison des bois. Cette demeure a été un refuge pour les parents de Nell et Eva. Un lieu où les deux jeunes filles ont pu développer leurs talents en liberté. Seulement, des rêves soixante-huitards au récit post-apocalyptique, il y a un univers que l’on franchit dès les premières pages du roman. En coinçant Eva et Nell dans leur forêt, la fin de la société industrielle a transformé la clairière en île et le monde en océan. Bienvenu dans le mythe de Robinson! Or j’aime par dessus tout les robinsonnades.

Le problème avec un livre tel que celui-ci, tout en délicatesse et en sourdine, est qu’il est difficile d’en parler sans en gâcher l’effet pour ceux qui le liront après. Je n’ose donc pas trop en dire, sinon que, comme dans toute île, l’absence de toute présence étrangère n’est jamais une chose absolument certaine. Le mal rode, flotte, tendant le récit, peinant à se fixer. Mais sous quelle forme? Bêtes sauvages, disputes entre les deux sœurs, mort, craintes d’une nature qui se révélera nourricière, intervention brutale de l’homme, regrets et chagrins, rivalités, maladies, ignorance – toute une généalogie des formes du mal pourrait être illustrée par ce très beau roman. Il y a aussi tous les passages tournant autour de la souche d’un séquoia géant, dont j’hésite là encore à déflorer le secret  (il s’agit justement de cela!), lieu initiatique d’un rapport nouveau à soi, lieu des transformations du corps, des retrouvailles avec la terre, dont la charge symbolique n’a pas manqué de me rappeler le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, autre robinsonnade célèbre.

Robinson, dans son île, lisait à haute voix le code anglais à destination d’une communauté dont il était comme le membre détaché. Dans les robinsonnades de Jules Verne (celui-ci a écrit plusieurs romans sur ce thème), la passion de la nomenclature transformait le roman en une sorte d’encyclopédie. Comme eux, Nell a une passion pour les livres, notamment pour cette encyclopédie, qui sans pouvoir toujours lui dire comment agir face aux problèmes qu’elle rencontre, continue à la rattacher à ce monde dont la catastrophe l’a coupé, ce monde de mots et de connaissances par lequel se construisent les hommes.

Mais rien de tout cela ne fonctionnerait, s’il n’y avait la très belle langue de Jean Hegland, à la fois retenue et capable d’effusions soudaines, lyrique, parcourue d’espoir et d’inquiétude, et surtout si humaine, lorsqu’il s’agit de dire le rapprochement des corps, les caresses faites à la terre, la présence des atmosphères sylvestres. A travers le journal de Nell qui parcourt tour à tour les trois directions du temps, nous entrons petit à petit dans ce destin, dans cette histoire, dans cette orée de fin du monde qui est aussi un recommencement.

Le seul reproche que je ferais peut-être à ce roman est sa fin, que je trouve prévisible (enfin, ça, c’est ce que je me suis dit après, parce que pendant la lecture j’envisageais trois ou quatre fins possibles). Mais elle est dans la logique de ce récit initiatique, sur lequel j’aurais tellement de choses encore à dire. Voilà en tout cas sans hésitation un des coups de cœur de l’année qui commence.

Jack LONDON: Le Fils du Loup

Dans le Grand Nord, on trouve de tout, des hommes et des femmes révélés par la nature et le destin. Mason était un homme amoureux, marié à une indienne. Dans la rigueur du désert blanc, un arbre lui tomba dessus. Que peut un homme même amoureux sans espoir de survivre? (Le silence blanc). Tous auraient vu en Scruff Mackenzie un homme plein de ressources. Mais il faut savoir jouer serré lorsque l’idée vous vient d’aller prendre femme dans une tribu d’indiens farouches peu enclins à se laisse déposséder d’une de leurs plus jolies jeunes filles (Le fils du loup). Bettles et Lon McFane étaient deux bons gars emportés dans une querelle stérile qui sans l’intervention de Malemute Kid n’aurait pas manqué de dégénèrer en un duel sanglant (Les hommes de Forty-Mile). Carter Weatherbee et Perry Cuthfert, deux fainéants, partirent chercher l’aventure dans le Nord. Mais que peuvent deux hommes comme eux coincés dans une cabane en plein hiver alors que la moindre sortie menace les corps d’une mort rapide? (En pays lointain). Quand Westondale aborda la cabane de Malemute Kid, il avait déjà plusieurs heures d’avance sur l’officier de police qui le pourchassait. Parviendrait-il à gagner de vitesse son poursuivant? (A l’homme sur la piste). Paul Roubeau était prêtre, un bon gaillard de prêtre. Mais que valent les recommandations de la foi face au malheur d’une femme maltraitée par son mari ? (La prérogative du prêtre). Sitka Charley, un indien, décida un jour de vivre comme un blanc. Que vaut cependant le code d’honneur de l’homme blanc face aux nécessités de la piste?(La sagesse de la piste). Madeline était une indienne, achetée par Cal Galbraith pour quelques bouteilles et un fusil rouillé aux temps héroïques des débuts de la conquête du Grand Nord. Mais à présent que la civilisation s’y developpe avec son lot de plaisirs comment conserver sa place dans le cœur de l’homme blanc? (La femme d’un roi) Pour retrouver sa femme Naas entreprit une véritable odyssée qui le conduisit jusqu’à Dawson. Mais le temps a passé et y a-t-il encore place dans le Grand Nord pour un Ulysse des glaces? (Une odyssée dans le Grand Nord)

Le Fils du loup (The Son off the Wolf) est le premier recueil de nouvelles, réunies par Jack London en 1900, celui par lequel l’auteur faisait son entrée dans la littérature. Je poursuis avec ce recueil la découverte des récits de l’écrivain américain consacrés au Grand Nord. Des récits très efficaces, que je préfère de plus en plus aux romans plus connus. London est l’écrivain de la confrontation des hommes avec la nécessité dans un monde à la limite de la civilisation et de la sauvagerie. Très souvent tragique, parfois horrible, mais aussi truculente ou comique, la nouvelle est la forme qui convient à une écriture naturaliste telle que celle de London, centrée sur les hommes, leurs comportements, leurs passions, si difficile à mettre en système, si éloignée aussi des facilités du roman d’aventure.

Figure récurrente, Malemute Kid est le personnage principal ou secondaire de l’essentiel des histoires de ce recueil. Malemute Kid est pour ainsi dire le sage du Grand Nord, une sorte de double démiurgique de l’écrivain, un de ces hommes qui ont tout vécu, tout connu, et qui est respecté pour cela par les autres. Un homme sûr qui se plait à mettre en scène les réactions de ses contemporains, à les pousser dans ce qu’ils ont de meilleur, ou simplement à les abriter quand ils en ont besoin. A la limite de la légalité parfois, jouant avec le destin, c’est lui qui tient la carabine qui abrège les souffrances de Mason mortellement blessé (Le silence blanc) ; c’est encore lui qui offre à Westondale les précieuses minutes dont celui-ci aura besoin pour semer la police (A l’homme sur la piste). Incarnant les valeurs de la justice et de la camaraderie, qui ne s’accordent pas toujours avec le sens légal et politique que les hommes leur donnent dans la société civilisée, il ramène l’humanité à ce qu’elle a d’essentiel et à être autre chose qu’une lutte sauvage pour la survie.

Car la leçon du Grand Nord est qu’il n’y a pas de survie possible là où l’entraide, le partage équitable, la gestion des conflits, un certain respect de la parole donnée ne trouvent pas à s’exprimer. Raisons matérielles, presque animales et non pas morales, dont l’horrificque descente aux enfers des deux incapables épris d’aventure, héros de la nouvelle En pays lointain, offre le contrepoint ironique.

Je pense passer encore quelques temps dans ce Grand Nord décidément si romanesque. Prochaine étape Les Enfants du froid.

Autres billets sur Jack LONDON:

Jack LONDON: L’appel de la forêt

Jack LONDON: Construire un feu

Jack LONDON: Construire un feu

 

Le moyen d’échapper à des tortures certaines quand on s’est mal comporté et qu’on tombe entre les mains d’une tribu indienne qu’on a soi-même martyrisée ? (La face perdue) Comment vous acquitter de votre mission lorsqu’on vous a confié un sac et que vous devez compter jusqu’à vos dernières forces pour mener le colis à bon port ? (Une mission de confiance) Un homme dans la neige, qui marche, coincé par le froid et s’efforce de rester en vie, pourra-t-il échapper aux rigueurs épouvantables du climat ? (Construire un feu) Est-il possible d’avoir rencontré le diable en la personne d’une chien un peu trop fidèle ? (Ce spot). Comment croire en l’étrange coïncidence qui conduisit la belle Braise d’or jusqu’à la folie ? (Braise d’or). Comment le juge O’Brien partagea-il le sort, un soir de cuite, du condamné qu’il avait peu auparavant ordonné de laisser aller sur le fleuve vers une mort certaine ? (Comment disparut O’Brien ) Et l’étrange marché que fit El-Sou la Peau-Rouge pour rembourser les dettes laissées par son père à sa mort et le non moins étrange cadeau que lui fit Porportuk pour annuler les siennes ? (L’esprit de Porportuk)

Lost face est un recueil de nouvelles paru en 1910, traduit en francais sous le titre Construire un feu, du nom de la plus célèbre de ces nouvelles, sans doute l’un des récits les plus connus de Jack London. Ce texte est à lui seul un résumé de la manière de l’écrivain américain. Il y a bien sûr dans cette nouvelle ce qu’on attend de Jack London : le froid, la neige, le Grand Nord, un gaillard bien bâti, un chien, au temps de la ruée vers l’or. C’est que dans les régions glacées du Klondike et du Yukon, tout prend une signification autre. La moindre glissade sous la croûte d’une rivière gelée est un arrêt de mort. La moindre négligence tourne à la tragédie.

L’emballement tragique décrit par Construire un feu est à la hauteur de ces attentes : un homme qui a choisi de faire un détour pour vérifier la présence du bois qui lui sera utile au printemps prochain se retrouve piégé par le froid. Ses efforts pour réchauffer ses membres qui l’un après l’autre le lâchent, son énergie impuissante face à une nature plus forte que l’homme, quoi qu’il arrive, souligne la solitude de l’homme face à un monde où il faut être au moins deux pour pouvoir s’en sortir.

Il y a en effet chez London deux inspirations qu’on pourrait s’étonner de voir se rencontrer : celle d’un retour à la sauvagerie des origines et de ce qu’elle dit de la permanence de la loi du plus fort, seule capable de révéler les êtres ; celle de l’entraide, des coopérations, des solidarités humaines. Construire un feu, comme chacune des six autres nouvelles du recueil, chacune à sa manière, traite de cette matière là.

Lecteur depuis longtemps des romans de Jack London, dans lesquels je suis retombé récemment, j’avoue avoir découvert avec ces nouvelles un écrivain qui me convainc peut-être plus encore que celui des romans. Raison de plus de poursuivre mon exploration des terres glacées, dont je vous rappelle que j’ai fait mon thème de lectures pour ce mois de décembre.

Jack LONDON: L’appel de la forêt

london-lappel-de-la-foretAlors qu’il coule des jours heureux auprès du juge Miller, Buck, chien croisé d’un terre-neuve et d’une chienne colley, est un jour enlevé à son maître par l’aide-jardinier et vendu à un trafiquant de chiens. Direction le Klondike, les étendue glacées. Buck va désormais servir comme chien de traineau. Dans l’effervescence de la Ruée vers l’Or, l’animal est attelé et lancé sur les pistes glacées…

L’appel de la forêt, L’appel sauvage, ou encore L’Appel du monde sauvage comme vient de le rebaptiser la récente traduction de la Bibliothèque de la PléiadeThe Call of the Wild – est avec Croc-Blanc, Loup-Brun, Ce spot et Construire un feu l’une des cinq histoires que London a consacré à des chiens. C’est aussi la plus célèbre, celle qu’on lit au sortir de l’enfance, appuyée d’adaptations télévisées ou cinématographiques.

J’ai été bien surpris moi-même de reprendre ce livre. Comme toujours quand je relis, j’y ai retrouvé quelque chose de très différent de l’impression que j’en avais gardé. Plus brutal, plus rapide que ce que je croyais m’en rappeler, L’appel sauvage est une fable, plus qu’un roman, plus rugueux, plus artificiel aussi que dans mon souvenir.

Sous ce récit, bien sûr, une thèse, celle de la plupart des récits justement qui prennent sur le monde un point de vue animal : la proximité des hommes et des bêtes, renforcée ici par l’expérience de vie commune à quoi les rigueurs du Grand Nord condamnent hommes et chiens. Ainsi toute la chiennerie humaine forme le cadre de l’aventure de Buck, et des relations entre chiens qui ne manquent pas de leur côté de faire penser aux relations entre les hommes dont ces chiens sont si proches. C’est une écriture elle-même assez chienne qui sert le récit, courte, rapide, courant à l’essentiel, capable de sympathie ou d’affection, mais débarrassée des raffinements de la culture de salon – quelque chose d’un art brut donc, qui sonne comme un retour à l’essentiel.

Subtil à sa manière cependant, l’art de Jack London se nourrit du point de vue original donné sur l’Histoire : la grande aventure du Klondike vue à travers le regard d’un chien prend des allures d’épopée (la tentative pour relier le plus rapidement possible les villes de mineurs le long de la route de la Ruée vers l’or et permettre au courrier toujours plus abondant de parvenir sans retard à ses destinataires), de comédie humaine (le destin tragi-comique de trois imbéciles imbus d’eux même, ne comprenant rien aux rigueurs de la vie polaire, étrangers à cette touche de respect qui dans le Grand Nord pointe sous la brutalité des paroles, et qui finissent par s’abîmer dans un lac), de tragédie antique (le destin de John Thornton, nature franche et généreuse, parti chercher la fortune dans les confins, mort sous les flèches des indiens).

C’est qu’il y a décidément quelque chose de fort romanesque dans ce Grand Nord. Le long des plaines enneigées, des rivières gelées, des forêts, des montagnes, la présence brutale des indiens, des loups ramènent au récit d’une nature originelle, organisée ou dirigée selon d’autres principes que ceux de la nature civilisée. Il y a sans doute quelque chose de rousseauiste dans ce motif d’une nature première pointant sous le masque d’une nature seconde, d’un primitif innocent, bien que meurtrier, paraissant sous la figure de la sauvagerie dans laquelle redescendent si facilement hommes et bêtes lorsqu’ils sont réduits à certaines extrémités. Car le destin de Buck n’est pas tout simplement celui d’un retour au sauvage. En s’éloignant des hommes pour s’établir parmi les loups, Buck a fui aussi cette sauvagerie dont il a plusieurs fois au cours du récit éprouvé les violences: vol, bestialité, attaque de chiens sauvages, et trouvé une communauté. Fuyant l’Histoire, Buck finalement rejoint la légende, le conte :

Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

Ed McBain: Pas d’avenir pour le futur (87ème District, 9)

téléchargementQuand on est inspecteur au 87ème District et qu’on voit arriver son tour de profiter d’un dimanche de congé bien mérité, quoi de mieux qu’une petite fête de famille, surtout quand cette fête est un mariage et que la noce promet d’être belle? C’est ce qu’aurait du se dire Carella en ce beau dimanche qui commence, si son futur beau-frère n’avait pas décidé de le tirer du lit matinalement pour l’inviter à partager ses angoisses à propos de son mariage imminent avec Angela, la jeune sœur de l’inspecteur. Des angoisses vraiment? Mais n’y a-t-il pas des raisons d’être angoissé quand on vient de recevoir dans sa boîte à lettres un petit paquet bien emballé adressé » Au marié » renfermant une araignée particulièrement venimeuse?

Entre histoire strictement policière et suspense chronologique de type course contre la montre, Ed McBain orchestre, avec ce neuvième volume, un récit haletant. Centré pour une fois sur une unique affaire (le mystérieux correspondant qui visiblement en veut à la vie de Tommy Giordano, futur époux d’Angela, ou souhaiterait du moins que le mariage ne se fasse pas), le roman multiplie cependant les hypothèses, les coupables possibles, tout en offrant en passant un développement anecdotique intéressant sur la vie de l’inspecteur Carella, côté famille, celle d’immigrés italiens qui ont trouvé leur place dans l’Amérique d’après guerre. Le poids de la guerre justement est patent, celui de la guerre de Corée en particulier, dont je vous laisse découvrir comment elle est liée à l’intrigue. Côté suspects, ce sont trois possibilités qui s’offrent à la sagacité de l’inspecteur Carella. Mais comment suivre plusieurs pistes en même temps, quand on participe soi-même à la noce? Entre  boissons alcoolisées, orchestre et feux d’artifice, la menace du tireur anonyme embusqué offre un contrepoint dramatique que ne pouvait qu’exploiter  avec talent un auteur de romans policiers efficaces comme Ed McBain qui travailla aussi au demeurant comme scénariste sur les Oiseaux d’Alfred Hitchcock.

Ed McBain: Soupe aux poulets (87ème District, 8)

téléchargementUn après-midi de début octobre, éclatant de soleil et des couleurs de l’automne. Pour les inspecteurs présents ce jour là au commissariat du 87ème district, Meyer, Hawes et Kling, c’est une journée de routine: rapports, appels téléphoniques. Une bonne petite journée de travail comme on en connait aussi dans la police. Tout cela si une femme ne s’était pas mise en tête de faire irruption dans le commissariat.  Elle dit qu’elle cherche l’inspecteur Carella.  Elle a un .38 dans la main. Et elle prétend qu’elle fera tout sauter avec un flacon de nitro-glycerine qu’elle cache dans son sac, si on ne la laisse pas tuer Carella…

 

Pour me sortir de mes « lectures pieuses » de ces derniers temps (par exemple ici et ici), je me suis dit qu’il n’y avait rien de tel qu’un bon petit Ed McBain. Cela se lit d’un trait en une soirée. On peut en enchaîner deux-trois sur plusieurs journées. Et comme je continue à penser qu’avec cette série l’auteur a produit, l’air de rien, un projet romanesque d’une telle ampleur, et d’une telle justesse, que ce n’est pas sans raison, pour une fois, que le quatrième de couverture accrocheur le compare à La Comédie Humaine, bref, c’est encore avec un réel plaisir que j’ai retrouvé toute l’équipe du 87ème district et la  bonne ville d’Isola, double fictif de Manhattan. Ce roman n’a pas fait exception.

Ceci dit, cette Soupe aux poulets n’est peut-être pas le meilleur volume de la série, même si Ed McBain y joue avec deux motifs canoniques des histoires policières: la prise d’otages et son huis-clos dramatique, le mystère de la chambre close. Enquêtant  sur un suicide douteux, Carella se trouve confronté au problème qui a avant lui agité bien des détectives de romans policiers: comment le mort a-t-il pu être assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur? Ce mystère a la facheuse tendance de le tenir éloigné du commissariat, relançant le suspense de la première histoire, qui s’enchaîne aussi, je vous laisse découvrir comment, avec l’histoire privée dès personnages récurrents, puisque Teddy, la femme de Carella attend un bébé. Un bon roman policier donc,  sans genie, mais qui fait pour ainsi dire le tampon entre deux sommets de l’oeuvre (je parlerai bientôt de ce beau morceau de suspense policier que constitue le volume suivant: Pas d’avenir pour le futur; il faudra que je trouve aussi le temps de rédiger un billet sur les volumes 6 et 7 de la série  que je n’ai pas pris le soin il y a quelques  mois de chroniquer).

 

Stephen KING: Salem

King, SalemQui n’a jamais rêvé, surtout quand l’automne point, au sortir des dernières chaleurs de septembre et de début octobre, de rejoindre une communauté comme celle de Jerusalem’s Lot, petit cité paisible de Nouvelle Angleterre? A Jerusalm’s Lot, on trouve tout ce qui est utile au confort charmant d’une vie provinciale: des collines aux pentes boisées, des fermes, des demeures anciennes, un drugstore, qui fait aussi office de gare routière, un parc, des écoles, un lycée flambant neuf, un coiffeur, un laitier, une agence immobilière, une pension de famille. On trouve des enfants qui aiment jouer à se faire peur, des policiers qui n’ont pas trop  grand chose à faire, un curé partagé entre l’amour de Dieu et celui de la bouteille. A Jerusalem’s Lot, on trouve aussi un vieille demeure, dominant la ville, une grande bâtisse lugubre où jadis un homme s’est pendu après avoir tué sa femme. Une bâtisse qui n’intéresse pas, hélas, que les auteurs de romans…

Pour la troisième étape de la randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde dans le cadre du Challenge Halloween, j’avais décidé de me tenir, le plus scrupuleusement possible, à ce qui devait être le mot d’ordre de cette troisième journée:

Etape 3 : Le 15 octobre 2015

Après vos errances bucoliques, voilà qu’apparaît une grille rouillée. Oserez-vous la pousser malgré ses grincements ?

Osez un livre ou un film qui vous fait vraiment peur ! Votre courage sera mis à rude épreuve, vous serez alors fin prêt à aborder les deux prochaines étapes.

C’est une question que je me pose depuis longtemps: est-il vraiment possible d’avoir peur en lisant un livre? Pas d’une peur d’enfant, non, mais en adulte. Peur à épier avec inquiétude autour de soi les ombres de la chambre, le soir, du fond du lit, à sursauter au moindre craquement, à remettre le moment de se lever pour aller boire un verre ou passer aux toilettes, et à bien vérifier en revenant dans les armoires et dessous son lit, bref une peur comme j’ai pu en avoir, mais c’était il y a longtemps, à l’époque aussi où le moindre récit d’aventures était pour moi comme un vrai voyage, où je pouvais tomber amoureux d’une héroïne. On me disait que si je posais la question, c’est parce que je n’avais jamais lu Stephen King. Eh bien! j’ai lu mon premier Stephen King, et je dois dire que je n’ai pas eu peur. Pas vraiment peur du moins, sinon d’une légère tension, qu’on nomme aussi bien le suspense aux moments les plus tendus de l’action. Bref rien de ce que j’appelle avoir peur.

Je n’ai pas eu peur donc, mais j’ai découvert un auteur.

Paradoxalement, ce n’est pas  le récit fantastique qui m’a le plus intéressé, mais la vie d’une petite communauté villageoise, au bord de l’implosion. Le vrai sujet d’ailleurs est là, me semble-t-il, ainsi que dans un jeu, finalement assez intellectuel, avec les formes et les codes du genre. Petite ville typique du nord-est des États-Unis, Jerusalem’s  Lot connait son lot d’horreurs quotidiennes: enfants battus, alcoolisme, relégation sociale, affaires plus ou moins louches, qui se succèdent au début du roman dans quelques scènes courtes, denses. C’est le portrait d’un société à la limite de l’ennui, comme on en trouve dans les romans de Giono, ou comme l’ecrivait Pascal: « un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » Alors, pour trouver un dérivatif à l’ennui, un semblant de sociabilité s’installe, des gestes ritualisés, d’où perce la violence parfois, comme dans cette scène hallucinante où le gardien de la décharge se livre à son « divertissement » hebdomadaire qui consiste à tirer sur les rats effrayés par l’incinération des déchets.

Revenu à Jerusalem’s Lot, où il vecu enfant, pour observer la vie villageoise et tâcher d’en tirer un roman qui aurait pour sujet Marston House, la maison du sommet de la colline,  Ben Mears campe un personnage commun, hanté, comme nous le sommes tous, par quelques fantômes: la mort de sa compagne, d’un accident de moto, alors qu’ils cheminaient sur une route glissante, et, ce qui est moins commun, le souvenir d’une scène terrifiante, hallucinée, aperçue dans l’enfance alors que par défi il avait pénètré dans la demeure abandonnée. Ben ne tarde pas à s’intégrer à la vie de la cité, d’autant plus que sa rencontre avec Susan, une jeune femme séduisante, ouvre devant lui de nouveaux horizons.

Sans doute, le talent de Stephen King est de savoir mettre cette première intrigue à distance en distillant un à un des éléments mystérieux, bientôt fantastiques: un chien est retrouvé accroché au portail du cimetière, un enfant disparaît, son frère meurt peu de temps après à la suite d’une étrange anémie, des livreurs sont chargés de véhiculer un coffre arrivé par bateau, de l’étranger, jusqu’à la cave de Marston House… Immanquablement, l’action suit un rituel, dans lequel le lecteur attentif ne peine pas à reconnaître le chef d’œuvre de Bram Stocker, Dracula. Taquin, King multiplié les clins d’œil plus ou moins explicites. Et c’est bientôt une compagnie hétéroclite digne de celle que conduisait  le docteur Abraham Van Helsing qui se forme pour mener une chasse aux vampires d’autant plus inquiétante que le phénomène se développe à la manière d’un processus viral. Ben Mears, l’écrivain, sa fiancée Susan Norton, Matt Burke (clin d’œil au philosophe anglais dont le traité sur le sublime inspira à Ann Radcliffe son esthétique de la terreur?), le professeur de lettres, le docteur Jimmy Cody, le père Callahan, et surtout Mark Petrie, un jeune garçon de douze ans, très vite prévenu de la nature des événements grâce à sa passion pour les récits d’épouvantes dont il collectionne les figurines. Tous n’en reviendront pas bien sûr. Mais je ne vous gâcherai pas le plaisir en vous disant qui. En tout cas tout ce petit monde ne va pas tarder à entrer en action dans un version déprimante – ou déprimée – du roman de Bram Stocker: c’est que les temps sont loin déjà de l’héroïque équipée guidée par Van Helsing. À la lutte contre le mal d’une Angleterre victorienne, sûre d’elle-même et confiante dans l’avenir, Stephen King substitue le motif d’une Amérique qui va mal, une Amérique sonnée par l’expérience militaire de la Corée et du Vietnam, déchue dans son aspiration à la vertu par l’usage de l’arme atomique en 1945, une société où tout craque, comme dans la vieille demeure, sur la colline, qui couve d’un œil diabolique le destin de la communauté. Et voilà comment, du fantastique, l’air de rien, Stephen King nous ramène à une forme de littérature sociale particulièrement efficace. Je le répète, c’est cela que j’ai aimé chez cet auteur, dont je continuerai dorénavant à explorer l’œuvre.

Challenge Halloween 2015

Pearl BUCK: L’Exilée

Buck (Pearl), L'ExiléeLe monde ou la Mission? La contemplation exaltée des beautés de ce monde ou la poursuite du grand Œuvre divin, enseignée à une communauté de puritains par leur foi rigoriste? Tel est le dilemme qui s’est posé à Carie, une jeune américaine éprise en même temps de joie et d’Idéal. A peine mariée au pasteur Stone, elle rejoint la Chine avec son époux où pendant plusieurs décennies ils vont travailler à évangéliser les populations locales. Mais si Stone se consacre d’emblée à sa mission, sans écouter d’autre motivation que celle, religieuse, qui l’a conduit ici, très vite Carie se montre sensible au charme particulier de ces régions de Chine, à l’humanité qui y vit, qui y souffre. Bientôt, un premier enfant naît, très vite suivi d’un deuxième. Dans le décor d’une Chine sensible, que le pasteur Stone s’évertue à ne pas voir, les destins des deux époux s’éloignent…

Pearl Buck fait partie de ces auteurs, dont j’ai souvent entendu parler sans rien en savoir ou presque. Et je crois que j’en serais resté là si l’autre jour, à table, son nom n’était soudainement tombé, à l’occasion d’une conversation amicale où chacun évoquait ses grandes lectures de jeunesse, après ceux de Zola, Balzac, Jane Austen… Le lendemain, chez un des bouquinistes que je fréquente hebdomadairement, ou presque, je suis tombé sur cet Exilée, dont j’ai aimé la belle couverture, un peu passée, d’une autre époque, avec cette odeur caractéristique des vieux Livre de Poche que je lisais chez mes parents. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un grand livre, et si Pearl Buck mérite d’être tirée de l’oubli, ou du quasi oubli, dont le prix Nobel n’a pas suffi à la préserver. Mais c’était le livre qu’il me fallait, à ce moment là. Et j’ai passé quelques belles soirées à suivre l’histoire de cette mère courage, partagée entre une foi fervente, mais inquiète, et un goût exalté pour les joies et les beautés du monde, au milieu des magnifiques paysages d’une Chine que l’Occident commençait alors à peine à découvrir.

Car L’Exilée offre d’abord un très beau portrait de femme. Dès le début du livre, une femme se souvient, d’une autre femme, sa mère.  Cette narratrice, Consolation, est le double de l’auteur et Carie, l’héroïne, sa propre mère. Mais jamais, dans le récit, nous ne sortirons de cette relation singulière: une femme se souvenant d’une autre femme, sans que le rapport biographique ne soit même explicité entre les deux.

Parmi les images qui traversent ma mémoire, j’en choisis une qui la représente le mieux. Je prends celle-ci: elle se trouve au milieu du jardin américain qu’elle a planté au cœur sombre d’une cité chinoise, sur le bord du fleuve Yangtsé. »

Je dirai que c’est cette phrase, la première phrase du roman, qui m’a fait acheter le livre, sans doute parce que j’aime beaucoup les portraits, les portraits de femme en particulier, et qu’il y était aussi question d’un jardin. Carie est une femme instruite et sensible, éduquée dans le cadre rigoriste d’une communauté de puritains hollandais venus s’établir en Amérique. Dès son plus jeune âge, sa sensibilité à la beauté et aux souffrances des autres hommes, qui s’exprime notamment dans le récit par des évocations subtiles  de la région montagneuse de Virginie, font de Carie un être un peu à part, au milieu d’une communauté élevée dans le goût de l’effort, du travail bien fait, qu’anime une suspicion poussée à l’égard de tout ce qui pourrait détourner ces croyants de la contemplation divine, notamment les joies de ce monde. Idéaliste, elle se rêve missionnaire et finit par épouser le pasteur Stone, une sorte de saint, qui ne songe qu’à Dieu et à son ministère (mais trouvera le loisir d’avoir sept enfants avec elle!).

Pearl Buck a composé ce récit en s’inspirant de la vie de ses propres parents, des missionnaires américains partis en Chine où il passèrent tout le restant de leur vie. C’est un des aspects intéressants du roman: ce portrait pudique de parents dont l’auteur ne comprend pas toujours les motivations, le constat retenu de l’échec de leur mariage, la folie de sainteté du père, qu’on devine aisément égoïste sous sa ferveur évangélique, l’engagement sans compter de la mère pour les miséreux, pour ses propres enfants, contre les injustices.

Sur cette trame familiale, Pearl Buck a composé un récit dans lequel j’ai trouvé en fait deux romans.

Il y a d’abord un roman religieux, ou plutôt ce que j’appellerais un roman de la foi, genre aujourd’hui passé de mode. Pourtant, la confrontation de Carie et de son mari, le pasteur Stone, offre une belle occasion à l’auteur de s’interroger sur le sens de la vie, la place qu’y prennent les joies de l’existence, la signification d’une sainteté à laquelle certains comme Carie peuvent aspirer en croyant ne jamais la trouver, tandis que d’autres, à l’image du pasteur Stone, font profession d’enseigner la foi et négligent ou méprisent ceux à qui ils l’enseignent. Il n’est pas indifférent que cette confrontation soit en même temps celle d’un mari et de sa femme: à Stone qui méprise le monde parce que sa vie est intégralement tournée vers Dieu, Carie oppose le motif d’une femme ivre de joie et de beauté, qui aborde la Chine non en conquérante, mais comme une personnage sensible qui en perçoit tout de suite les souffrances et la profonde humanité, une femme humaine, donc, du monde, sans être mondaine, volontiers révoltée contre son Dieu, mais pas jusqu’à se détourner de lui, une mère attachée passionnément à ses enfants, au contraire de son mari, indifférent, ou qui s’accommode, au principe que ce serait la volonté de Dieu, de la mort de plusieurs d’entre eux, vaincus par les rigueurs de la vie itinérante et les nombreuses épidémies.

L’autre roman, bien sûr, est celui de la Chine, une pays que Carie découvre avec ses yeux capables de voir, et qui éclate dans de très belles descriptions des paysages des régions bordant le fleuve Yangtsé, des vieilles villes historiques, du spectacle des beautés sublimes côtoyant la misère la plus noire. On ne peut pas lire ces lignes sans être pris par un véritable intérêt pour la Chine. Google aidant, j’ai découvert des lieux que j’ignorais (j’ai découvert surtout que je ne savais pas grand chose de la Chine, une fois sorti des grandes cités contemporaines), et j’avoue que j’ai été à deux doigts à certains moments d’étudier plus sérieusement la possibilité d’un voyage par là bas, sur les trace du beau personnage de ce roman. Qui sait, cela sera peut-être un jour plus qu’une rêverie entre deux pages de lecture. Je repenserai alors à L’Exilée, et à la belle rencontre que j’y ai faite.