Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)

James Oliver CURWOOD: Le Grizzly

Jim et Bruce sont deux hommes, qui, depuis plusieurs mois, pistent le gros gibier dans les montagnes Rocheuses canadiennes encore sauvages en ce début de XXème siècle. Leur rencontre avec Thor, un Grizzly, le plus grand qu’ils n’aient jamais vu, va réveiller chez les deux compagnons le plaisir de la chasse et confronter l’ours géant, pour la première fois, à la crainte d’une créature dont il découvre le pouvoir de nuisance. Entre montagne et forêts et jusqu’au fond de la vallée où coule la rivière la traque s’organise. Jusqu’où le grizzly pourra-t-il fuir devant la progression des hommes?

Je retrouve avec ce roman de James Oliver Curwood l’univers du grand nord côtoyé l’an passé avec les romans de Jack London. Si je continue comme cela, je crois que cette fin novembre et ce début de décembre  vont finir par devenir un rendez-vous obligé! J’ai en tout cas bien envie de replonger cette année dans d’autres romans de Curwood, dont je gardais le souvenir, de l’enfance, ou de l’adolescence, de beaux récits animaliers, que j’aimais même plus à l’époque que ceux de London. On compare souvent les deux auteurs, sans doute parce qu’ils ont écrit l’un et l’autre des romans mettant en scène des animaux et se passant au Nord, quoique le rapprochement, me semble-t-il aujourd’hui, ne soit pas si pertinent. A un London réaliste, cru dans sa vision d’une nature qui n’est pas un doux refuge, mais un désert de sauvagerie, révélant aussi celle des hommes, quand ce n’est pas leur bêtise, leur mesquinerie, une nature qui ploie d’abord les corps, gèle les membres, tord les plus endurants des caractères, Curwood oppose la vision poétique, souvent lyrique d’espaces dominés par une vie animale où l’homme doit apprendre à trouver sa place. Pour ce qu’il fait subir au roman d’aventures, pour ce précieux travail de dynamitage des codes et des valeurs charriés par une certaine façon de se représenter l’aventure (celle dont on rêvait sans doute dans les salons de New-York, de Baltimore ou de Boston), je préfère aujourd’hui London. Mais j’ai passé un très agréable moment avec ce roman de Curwood, qui donne en tout cas une furieuse envie de se plonger dans les paysages qui servent de cadre à son histoire.

La narration, elle-même originale, déroule le récit selon un double point de vue, des hommes et des animaux. Jim est un aventurier, qui consacre ses hivers à écrire sur les grandes courses dans la nature qu’il accomplit l’été. Il a beaucoup chassé naguère, même si le goût s’en estompe un peu aujourd’hui. Bruce, son guide et ami, est un chasseur émérite. Secondés par Metoosin, un indien, et un troupe de chiens, ils font la traque à l’ours, qui va se révéler le plus coriace des adversaires. Car Thor, l’ours géant, qui règne sur deux vallées et un domaine de plusieurs dizaines de kilomètres carrés est un seigneur dans son genre. Chasseur redoutable, c’est un animal, à sa manière, paisible et magnanime. Sa rencontre avec Muskwa, un ourson orphelin de quelques mois, en contrepoint du récit principal, donne à l’histoire ce ton de camaraderie animale qui explique que Curwood soit un de ces auteurs qu’on aime lire dans l’enfance. Édifiant à sa manière, le roman est aussi le récit d’une conversion, mieux: d’une double conversion. Celle de Jim qui, après sa rencontre avec l’ours, qui se détourne de lui plutôt que de l’attaquer, apprend à sublimer ses pulsions de chasseurs, découvre un autre rapport possible avec la nature; celle de Thor à l’amitié naissante avec Muskwa, l’ourson orphelin qu’il recueille.

Daniel MENDELSOHN: Une Odyssée

Il y a plusieurs façons pour un père et un fils de se retrouver. Mais la moins attachante n’est sans doute pas celle choisie par Jay Mendelsohn. A quatre-vingts ans passés, le vieillard décide d’assister au séminaire sur l’Odyssée que son fils anime à l’Université. Pourtant l’affaire n’est pas gagnée entre ce père et ce fils qui s’estiment et s’ignorent à la fois. Voici les deux hommes embarqués pour une aventure qui va les conduire, au fil d’une année, sur les traces d’Ulysse. Commence un bel exercice de reconnaissance, comme l’Odyssée en présente tant à son tour, dont le texte d’Homère est à la fois l’objet et l’occasion…

Je le dit tout de suite: j’ai aimé, beaucoup aimé ce dernier livre de Daniel Medelsohn, auteur il y a une décennie déjà du remarqué Les Disparus (prix Médicis 2007), que je n’avais pas lu alors; c’est un de mes coups de cœur de la rentrée… et mon premier Mendelsohn.

Cette histoire d’Odyssée pourrait surprendre d’abord. Elle m’aurait moi même un peu surpris si je n’étais pas plongé par ailleurs ces temps-ci dans le texte d’Homère. C’est pour cette raison d’abord que je me suis laissé tenter de le lire. La découverte est allée au-delà de mes attentes -c’est ce qui signe d’après moi les bons livres-, et cela pour diverses raisons, qui sont ses différents sujets. On trouve en effet dans le livre de Mendelsohn, trois histoires, tissées subtilement l’une à l’autre: une belle lecture de l’Odyssée, le portrait d’une relation entre un père et son fils, l’histoire d’un enseignant dans sa classe. Par de subtils jeux de renvois, chacun de ces récits ouvre sur l’autre et explore différents registres: l’essai, la comédie, la confession, etc. Chacun à sa manière est un voyage, explorant la dimension aventureuse de l’existence.

La lecture du texte d’Homère, d’une grande justesse, suffirait à me faire conseiller la lecture du livre. C’est peut-être la meilleure introduction à l’Odyssée. Mendelsohn sait la rendre vivante grâce à l’élément de dramatisation qu’introduisent dans le récit les séances régulières de séminaire. L’auteur en restitue les tâtonnements guidés par la lecture du texte et les soucis de la transmission, les doutes du professeur, les interventions des étudiants. Bref, un vrai périple.

Mais c’est surtout la présence de Jay Mendelsohn, qui venant introduire un élément inattendu, détournant le cours de sa routine, finit de transformer le périple en aventure. Car Jay n’aime pas Ulysse, cette mauviette, ce chef qui ne sait pas tenir ses hommes, ce guerrier pleurnichard, qui n’arriverait à rien sans le coup de pouce d’Athéna! Au-delà du motif de comédie (qui n’a jamais eu parfois, dans certaines situations, un peu honte de son père?), les réflexions de Jay, présentées avec beaucoup d’humour par l’auteur, renouent avec les intentions premières de l’épopée. Car si Jay n’aime pas Ulysse, c’est à cause de sa vie, de sa propre vie: lui qui a su se hisser hors de son milieu à force de détermination, devenir mathématicien, chargé de recherches confidentielles, plus tard professeur d’Université. Entre Jay et Ulysse, c’est pour ainsi dire un bataille d’héroïsme, deux conceptions de la vie héroïque.

Porté à défendre Ulysse, parce qu’il est un professeur reconnu donnant un cours sur l’Odyssée, Daniel Mendelsohn n’aurait-il pas oublié lui-même qu’il est aussi une sorte de Télémaque, enquêtant sur son propre père, dont comme tous les Télémaque il ignore l’essentiel? C’est la partie la plus émouvante du texte. Entre les événements racontés et la rédaction du livre, Jay est mort. Ne reste de lui que les récits que Daniel Mendelsohn en fait, que d’autres lui en font. C’est à saisir cet homme, que s’attache ici l’auteur, cet homme différent, plus complexe sans doute que l’image que le fils a gardée et dont les reconnaissances multiples d’Ulysse continuent d’offrir le modèle, reconnaissances en trompe l’oeil qui à la fois préparent et retardent la reconnaissance finale, du fils par le père. A travers le regard des étudiants, ce que Daniel devine de leurs relations sur un quai de gare, dans une wagon de train, les participants à une croisière en Méditerranée qu’il finit par faire avec son père sur les traces d’Ulysse, les témoignages d’un frère, d’un oncle, d’une mère, c’est une autre figure, kaléidoscopique, qui s’élabore patiemment, enrichissant les souvenirs de l’auteur de nouvelles perspectives, dans ce mélange d’identité et d’ignorance qui est l’un des motifs principaux de l’épopée d’Homère:

quelle est la différence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous? Cette tension entre anonymat et identité sera un élément clé de l’intrigue de l’Odyssée.

Livre très touchant d’un fils sur son père, subtil exercice de deuil, Une odyssée est aussi un vibrant hommage à toutes les autres hérédités, celles qu’on s’est choisies: hérédité de professeurs qui ont enrichi votre vision du monde, généalogies universitaires, grands textes littéraires. Elle montre que la lecture assidue, précise de 12000 vers d’Homère n’est pas seulement l’exercice scolaire qu’on pourrait imaginer, ou l’une de ces activités « inutiles » qu’un monde grisé de technique et d’exactitude mathématique imagine, mais la condition d’un travail d’exploration de soi, un véritable miroir ouvert sur la conscience, qui nous parle d’identité, de relation entre les générations, d’amour entre un homme et une femme vieillissants. Un vibrant hommage à ce qu’on appelait encore il y a peu les Humanités!

Jean HEGLAND: Dans la forêt

Eva et Nell, deux adolescentes, ont été élevées par des parents un peu fantasques, des originaux partis vivre dans une maison dans la forêt, à une cinquantaine de kilomètres de la ville la plus proche. Alors, quand les premières coupures d’électricité ont commencé, personne n’y a vraiment pris attention. Il faut dire que leur mère venait de mourir d’un cancer et que la douleur personnelle leur laissait peu de temps pour songer aux malheurs du monde. Chacun a pensé que ça s’arrangerait bientôt. Nell a continué à préparer son entrée à Harvard en se plongeant dans les livres, Eva à danser pendant de longues heures dans son studio. Quand il n’y a plus eu d’électricité du tout, ni de téléphone ou d’internet, que la radio s’est arrêtée elle aussi, on s’est dit qu’il suffisait d’être patient, que dans quelques mois au plus tout reviendrait à la normale, malgré les épidémies, les rumeurs de guerre, d’émeutes, de chute du gouvernement. Bientôt, il a fallu même se passer d’essence. Au cours d’une dernière virée en ville, la pompe vide depuis plusieurs semaines, le supermarché lui aussi déserté n’annonçaient rien de bon. Puis, il a fallu affronter l’accident du père. Pendant combien de temps, Eva et Nell, isolées dans leur maison des bois au fond d’une clairière pourraient-elles continuer à vivre selon les rêves autarciques qui avant elles avaient été ceux de leurs parents? Oui, comment être sûre, quand on vit seules au milieu d’un forêt, que rien ne viendra jamais frapper à la porte?

C’est assez rare que je lise un livre qui vient juste de sortir. Habituellement, je laisse le bruit fait autour de la publication se tasser. Et si l’envie reste vive, ce n’est souvent que deux ou trois ans plus tard que je finis par le lire, au hasard d’une visite à la bibliothèque. Mais là, j’ai suivi les conseils de Cuné et de Dominique. Et je ne l’ai pas regretté. Dans la forêt est un livre rare, un récit envoûtant, lyrique et si humain, qu’on commence le matin et qu’on ne peut lâcher qu’une fois fini, le soir.

C’est cette histoire de forêt sans doute qui m’a fait très envie (ici la magnifique forêt de séquoias du nord de la Californie), comme j’avais beaucoup aimé, pour les mêmes raisons (une communauté cernée par la forêt), le très beau roman de Thomas Hardy: Les Forestiers. Il doit y avoir dans cet univers là quelque chose qui m’attache, plus en tout cas que les récits post-apocalyptiques, dont je ne suis pas ordinairement très friand. Au fond d’une forêt de chênes et d’épicéas, une fois passé un pont de bois, une clairière. Et dans cette clairière, décorée de tulipes peu avant sa mort par la mère, une maison des bois. Cette demeure a été un refuge pour les parents de Nell et Eva. Un lieu où les deux jeunes filles ont pu développer leurs talents en liberté. Seulement, des rêves soixante-huitards au récit post-apocalyptique, il y a un univers que l’on franchit dès les premières pages du roman. En coinçant Eva et Nell dans leur forêt, la fin de la société industrielle a transformé la clairière en île et le monde en océan. Bienvenu dans le mythe de Robinson! Or j’aime par dessus tout les robinsonnades.

Le problème avec un livre tel que celui-ci, tout en délicatesse et en sourdine, est qu’il est difficile d’en parler sans en gâcher l’effet pour ceux qui le liront après. Je n’ose donc pas trop en dire, sinon que, comme dans toute île, l’absence de toute présence étrangère n’est jamais une chose absolument certaine. Le mal rode, flotte, tendant le récit, peinant à se fixer. Mais sous quelle forme? Bêtes sauvages, disputes entre les deux sœurs, mort, craintes d’une nature qui se révélera nourricière, intervention brutale de l’homme, regrets et chagrins, rivalités, maladies, ignorance – toute une généalogie des formes du mal pourrait être illustrée par ce très beau roman. Il y a aussi tous les passages tournant autour de la souche d’un séquoia géant, dont j’hésite là encore à déflorer le secret  (il s’agit justement de cela!), lieu initiatique d’un rapport nouveau à soi, lieu des transformations du corps, des retrouvailles avec la terre, dont la charge symbolique n’a pas manqué de me rappeler le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, autre robinsonnade célèbre.

Robinson, dans son île, lisait à haute voix le code anglais à destination d’une communauté dont il était comme le membre détaché. Dans les robinsonnades de Jules Verne (celui-ci a écrit plusieurs romans sur ce thème), la passion de la nomenclature transformait le roman en une sorte d’encyclopédie. Comme eux, Nell a une passion pour les livres, notamment pour cette encyclopédie, qui sans pouvoir toujours lui dire comment agir face aux problèmes qu’elle rencontre, continue à la rattacher à ce monde dont la catastrophe l’a coupé, ce monde de mots et de connaissances par lequel se construisent les hommes.

Mais rien de tout cela ne fonctionnerait, s’il n’y avait la très belle langue de Jean Hegland, à la fois retenue et capable d’effusions soudaines, lyrique, parcourue d’espoir et d’inquiétude, et surtout si humaine, lorsqu’il s’agit de dire le rapprochement des corps, les caresses faites à la terre, la présence des atmosphères sylvestres. A travers le journal de Nell qui parcourt tour à tour les trois directions du temps, nous entrons petit à petit dans ce destin, dans cette histoire, dans cette orée de fin du monde qui est aussi un recommencement.

Le seul reproche que je ferais peut-être à ce roman est sa fin, que je trouve prévisible (enfin, ça, c’est ce que je me suis dit après, parce que pendant la lecture j’envisageais trois ou quatre fins possibles). Mais elle est dans la logique de ce récit initiatique, sur lequel j’aurais tellement de choses encore à dire. Voilà en tout cas sans hésitation un des coups de cœur de l’année qui commence.

Jack LONDON: Le Fils du Loup

Dans le Grand Nord, on trouve de tout, des hommes et des femmes révélés par la nature et le destin. Mason était un homme amoureux, marié à une indienne. Dans la rigueur du désert blanc, un arbre lui tomba dessus. Que peut un homme même amoureux sans espoir de survivre? (Le silence blanc). Tous auraient vu en Scruff Mackenzie un homme plein de ressources. Mais il faut savoir jouer serré lorsque l’idée vous vient d’aller prendre femme dans une tribu d’indiens farouches peu enclins à se laisse déposséder d’une de leurs plus jolies jeunes filles (Le fils du loup). Bettles et Lon McFane étaient deux bons gars emportés dans une querelle stérile qui sans l’intervention de Malemute Kid n’aurait pas manqué de dégénèrer en un duel sanglant (Les hommes de Forty-Mile). Carter Weatherbee et Perry Cuthfert, deux fainéants, partirent chercher l’aventure dans le Nord. Mais que peuvent deux hommes comme eux coincés dans une cabane en plein hiver alors que la moindre sortie menace les corps d’une mort rapide? (En pays lointain). Quand Westondale aborda la cabane de Malemute Kid, il avait déjà plusieurs heures d’avance sur l’officier de police qui le pourchassait. Parviendrait-il à gagner de vitesse son poursuivant? (A l’homme sur la piste). Paul Roubeau était prêtre, un bon gaillard de prêtre. Mais que valent les recommandations de la foi face au malheur d’une femme maltraitée par son mari ? (La prérogative du prêtre). Sitka Charley, un indien, décida un jour de vivre comme un blanc. Que vaut cependant le code d’honneur de l’homme blanc face aux nécessités de la piste?(La sagesse de la piste). Madeline était une indienne, achetée par Cal Galbraith pour quelques bouteilles et un fusil rouillé aux temps héroïques des débuts de la conquête du Grand Nord. Mais à présent que la civilisation s’y developpe avec son lot de plaisirs comment conserver sa place dans le cœur de l’homme blanc? (La femme d’un roi) Pour retrouver sa femme Naas entreprit une véritable odyssée qui le conduisit jusqu’à Dawson. Mais le temps a passé et y a-t-il encore place dans le Grand Nord pour un Ulysse des glaces? (Une odyssée dans le Grand Nord)

Le Fils du loup (The Son off the Wolf) est le premier recueil de nouvelles, réunies par Jack London en 1900, celui par lequel l’auteur faisait son entrée dans la littérature. Je poursuis avec ce recueil la découverte des récits de l’écrivain américain consacrés au Grand Nord. Des récits très efficaces, que je préfère de plus en plus aux romans plus connus. London est l’écrivain de la confrontation des hommes avec la nécessité dans un monde à la limite de la civilisation et de la sauvagerie. Très souvent tragique, parfois horrible, mais aussi truculente ou comique, la nouvelle est la forme qui convient à une écriture naturaliste telle que celle de London, centrée sur les hommes, leurs comportements, leurs passions, si difficile à mettre en système, si éloignée aussi des facilités du roman d’aventure.

Figure récurrente, Malemute Kid est le personnage principal ou secondaire de l’essentiel des histoires de ce recueil. Malemute Kid est pour ainsi dire le sage du Grand Nord, une sorte de double démiurgique de l’écrivain, un de ces hommes qui ont tout vécu, tout connu, et qui est respecté pour cela par les autres. Un homme sûr qui se plait à mettre en scène les réactions de ses contemporains, à les pousser dans ce qu’ils ont de meilleur, ou simplement à les abriter quand ils en ont besoin. A la limite de la légalité parfois, jouant avec le destin, c’est lui qui tient la carabine qui abrège les souffrances de Mason mortellement blessé (Le silence blanc) ; c’est encore lui qui offre à Westondale les précieuses minutes dont celui-ci aura besoin pour semer la police (A l’homme sur la piste). Incarnant les valeurs de la justice et de la camaraderie, qui ne s’accordent pas toujours avec le sens légal et politique que les hommes leur donnent dans la société civilisée, il ramène l’humanité à ce qu’elle a d’essentiel et à être autre chose qu’une lutte sauvage pour la survie.

Car la leçon du Grand Nord est qu’il n’y a pas de survie possible là où l’entraide, le partage équitable, la gestion des conflits, un certain respect de la parole donnée ne trouvent pas à s’exprimer. Raisons matérielles, presque animales et non pas morales, dont l’horrificque descente aux enfers des deux incapables épris d’aventure, héros de la nouvelle En pays lointain, offre le contrepoint ironique.

Je pense passer encore quelques temps dans ce Grand Nord décidément si romanesque. Prochaine étape Les Enfants du froid.

Autres billets sur Jack LONDON:

Jack LONDON: L’appel de la forêt

Jack LONDON: Construire un feu

Jack LONDON: Construire un feu

 

Le moyen d’échapper à des tortures certaines quand on s’est mal comporté et qu’on tombe entre les mains d’une tribu indienne qu’on a soi-même martyrisée ? (La face perdue) Comment vous acquitter de votre mission lorsqu’on vous a confié un sac et que vous devez compter jusqu’à vos dernières forces pour mener le colis à bon port ? (Une mission de confiance) Un homme dans la neige, qui marche, coincé par le froid et s’efforce de rester en vie, pourra-t-il échapper aux rigueurs épouvantables du climat ? (Construire un feu) Est-il possible d’avoir rencontré le diable en la personne d’une chien un peu trop fidèle ? (Ce spot). Comment croire en l’étrange coïncidence qui conduisit la belle Braise d’or jusqu’à la folie ? (Braise d’or). Comment le juge O’Brien partagea-il le sort, un soir de cuite, du condamné qu’il avait peu auparavant ordonné de laisser aller sur le fleuve vers une mort certaine ? (Comment disparut O’Brien ) Et l’étrange marché que fit El-Sou la Peau-Rouge pour rembourser les dettes laissées par son père à sa mort et le non moins étrange cadeau que lui fit Porportuk pour annuler les siennes ? (L’esprit de Porportuk)

Lost face est un recueil de nouvelles paru en 1910, traduit en francais sous le titre Construire un feu, du nom de la plus célèbre de ces nouvelles, sans doute l’un des récits les plus connus de Jack London. Ce texte est à lui seul un résumé de la manière de l’écrivain américain. Il y a bien sûr dans cette nouvelle ce qu’on attend de Jack London : le froid, la neige, le Grand Nord, un gaillard bien bâti, un chien, au temps de la ruée vers l’or. C’est que dans les régions glacées du Klondike et du Yukon, tout prend une signification autre. La moindre glissade sous la croûte d’une rivière gelée est un arrêt de mort. La moindre négligence tourne à la tragédie.

L’emballement tragique décrit par Construire un feu est à la hauteur de ces attentes : un homme qui a choisi de faire un détour pour vérifier la présence du bois qui lui sera utile au printemps prochain se retrouve piégé par le froid. Ses efforts pour réchauffer ses membres qui l’un après l’autre le lâchent, son énergie impuissante face à une nature plus forte que l’homme, quoi qu’il arrive, souligne la solitude de l’homme face à un monde où il faut être au moins deux pour pouvoir s’en sortir.

Il y a en effet chez London deux inspirations qu’on pourrait s’étonner de voir se rencontrer : celle d’un retour à la sauvagerie des origines et de ce qu’elle dit de la permanence de la loi du plus fort, seule capable de révéler les êtres ; celle de l’entraide, des coopérations, des solidarités humaines. Construire un feu, comme chacune des six autres nouvelles du recueil, chacune à sa manière, traite de cette matière là.

Lecteur depuis longtemps des romans de Jack London, dans lesquels je suis retombé récemment, j’avoue avoir découvert avec ces nouvelles un écrivain qui me convainc peut-être plus encore que celui des romans. Raison de plus de poursuivre mon exploration des terres glacées, dont je vous rappelle que j’ai fait mon thème de lectures pour ce mois de décembre.

Jack LONDON: L’appel de la forêt

london-lappel-de-la-foretAlors qu’il coule des jours heureux auprès du juge Miller, Buck, chien croisé d’un terre-neuve et d’une chienne colley, est un jour enlevé à son maître par l’aide-jardinier et vendu à un trafiquant de chiens. Direction le Klondike, les étendue glacées. Buck va désormais servir comme chien de traineau. Dans l’effervescence de la Ruée vers l’Or, l’animal est attelé et lancé sur les pistes glacées…

L’appel de la forêt, L’appel sauvage, ou encore L’Appel du monde sauvage comme vient de le rebaptiser la récente traduction de la Bibliothèque de la PléiadeThe Call of the Wild – est avec Croc-Blanc, Loup-Brun, Ce spot et Construire un feu l’une des cinq histoires que London a consacré à des chiens. C’est aussi la plus célèbre, celle qu’on lit au sortir de l’enfance, appuyée d’adaptations télévisées ou cinématographiques.

J’ai été bien surpris moi-même de reprendre ce livre. Comme toujours quand je relis, j’y ai retrouvé quelque chose de très différent de l’impression que j’en avais gardé. Plus brutal, plus rapide que ce que je croyais m’en rappeler, L’appel sauvage est une fable, plus qu’un roman, plus rugueux, plus artificiel aussi que dans mon souvenir.

Sous ce récit, bien sûr, une thèse, celle de la plupart des récits justement qui prennent sur le monde un point de vue animal : la proximité des hommes et des bêtes, renforcée ici par l’expérience de vie commune à quoi les rigueurs du Grand Nord condamnent hommes et chiens. Ainsi toute la chiennerie humaine forme le cadre de l’aventure de Buck, et des relations entre chiens qui ne manquent pas de leur côté de faire penser aux relations entre les hommes dont ces chiens sont si proches. C’est une écriture elle-même assez chienne qui sert le récit, courte, rapide, courant à l’essentiel, capable de sympathie ou d’affection, mais débarrassée des raffinements de la culture de salon – quelque chose d’un art brut donc, qui sonne comme un retour à l’essentiel.

Subtil à sa manière cependant, l’art de Jack London se nourrit du point de vue original donné sur l’Histoire : la grande aventure du Klondike vue à travers le regard d’un chien prend des allures d’épopée (la tentative pour relier le plus rapidement possible les villes de mineurs le long de la route de la Ruée vers l’or et permettre au courrier toujours plus abondant de parvenir sans retard à ses destinataires), de comédie humaine (le destin tragi-comique de trois imbéciles imbus d’eux même, ne comprenant rien aux rigueurs de la vie polaire, étrangers à cette touche de respect qui dans le Grand Nord pointe sous la brutalité des paroles, et qui finissent par s’abîmer dans un lac), de tragédie antique (le destin de John Thornton, nature franche et généreuse, parti chercher la fortune dans les confins, mort sous les flèches des indiens).

C’est qu’il y a décidément quelque chose de fort romanesque dans ce Grand Nord. Le long des plaines enneigées, des rivières gelées, des forêts, des montagnes, la présence brutale des indiens, des loups ramènent au récit d’une nature originelle, organisée ou dirigée selon d’autres principes que ceux de la nature civilisée. Il y a sans doute quelque chose de rousseauiste dans ce motif d’une nature première pointant sous le masque d’une nature seconde, d’un primitif innocent, bien que meurtrier, paraissant sous la figure de la sauvagerie dans laquelle redescendent si facilement hommes et bêtes lorsqu’ils sont réduits à certaines extrémités. Car le destin de Buck n’est pas tout simplement celui d’un retour au sauvage. En s’éloignant des hommes pour s’établir parmi les loups, Buck a fui aussi cette sauvagerie dont il a plusieurs fois au cours du récit éprouvé les violences: vol, bestialité, attaque de chiens sauvages, et trouvé une communauté. Fuyant l’Histoire, Buck finalement rejoint la légende, le conte :

Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

Ed McBain: Pas d’avenir pour le futur (87ème District, 9)

téléchargementQuand on est inspecteur au 87ème District et qu’on voit arriver son tour de profiter d’un dimanche de congé bien mérité, quoi de mieux qu’une petite fête de famille, surtout quand cette fête est un mariage et que la noce promet d’être belle? C’est ce qu’aurait du se dire Carella en ce beau dimanche qui commence, si son futur beau-frère n’avait pas décidé de le tirer du lit matinalement pour l’inviter à partager ses angoisses à propos de son mariage imminent avec Angela, la jeune sœur de l’inspecteur. Des angoisses vraiment? Mais n’y a-t-il pas des raisons d’être angoissé quand on vient de recevoir dans sa boîte à lettres un petit paquet bien emballé adressé » Au marié » renfermant une araignée particulièrement venimeuse?

Entre histoire strictement policière et suspense chronologique de type course contre la montre, Ed McBain orchestre, avec ce neuvième volume, un récit haletant. Centré pour une fois sur une unique affaire (le mystérieux correspondant qui visiblement en veut à la vie de Tommy Giordano, futur époux d’Angela, ou souhaiterait du moins que le mariage ne se fasse pas), le roman multiplie cependant les hypothèses, les coupables possibles, tout en offrant en passant un développement anecdotique intéressant sur la vie de l’inspecteur Carella, côté famille, celle d’immigrés italiens qui ont trouvé leur place dans l’Amérique d’après guerre. Le poids de la guerre justement est patent, celui de la guerre de Corée en particulier, dont je vous laisse découvrir comment elle est liée à l’intrigue. Côté suspects, ce sont trois possibilités qui s’offrent à la sagacité de l’inspecteur Carella. Mais comment suivre plusieurs pistes en même temps, quand on participe soi-même à la noce? Entre  boissons alcoolisées, orchestre et feux d’artifice, la menace du tireur anonyme embusqué offre un contrepoint dramatique que ne pouvait qu’exploiter  avec talent un auteur de romans policiers efficaces comme Ed McBain qui travailla aussi au demeurant comme scénariste sur les Oiseaux d’Alfred Hitchcock.

Ed McBain: Soupe aux poulets (87ème District, 8)

téléchargementUn après-midi de début octobre, éclatant de soleil et des couleurs de l’automne. Pour les inspecteurs présents ce jour là au commissariat du 87ème district, Meyer, Hawes et Kling, c’est une journée de routine: rapports, appels téléphoniques. Une bonne petite journée de travail comme on en connait aussi dans la police. Tout cela si une femme ne s’était pas mise en tête de faire irruption dans le commissariat.  Elle dit qu’elle cherche l’inspecteur Carella.  Elle a un .38 dans la main. Et elle prétend qu’elle fera tout sauter avec un flacon de nitro-glycerine qu’elle cache dans son sac, si on ne la laisse pas tuer Carella…

 

Pour me sortir de mes « lectures pieuses » de ces derniers temps (par exemple ici et ici), je me suis dit qu’il n’y avait rien de tel qu’un bon petit Ed McBain. Cela se lit d’un trait en une soirée. On peut en enchaîner deux-trois sur plusieurs journées. Et comme je continue à penser qu’avec cette série l’auteur a produit, l’air de rien, un projet romanesque d’une telle ampleur, et d’une telle justesse, que ce n’est pas sans raison, pour une fois, que le quatrième de couverture accrocheur le compare à La Comédie Humaine, bref, c’est encore avec un réel plaisir que j’ai retrouvé toute l’équipe du 87ème district et la  bonne ville d’Isola, double fictif de Manhattan. Ce roman n’a pas fait exception.

Ceci dit, cette Soupe aux poulets n’est peut-être pas le meilleur volume de la série, même si Ed McBain y joue avec deux motifs canoniques des histoires policières: la prise d’otages et son huis-clos dramatique, le mystère de la chambre close. Enquêtant  sur un suicide douteux, Carella se trouve confronté au problème qui a avant lui agité bien des détectives de romans policiers: comment le mort a-t-il pu être assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur? Ce mystère a la facheuse tendance de le tenir éloigné du commissariat, relançant le suspense de la première histoire, qui s’enchaîne aussi, je vous laisse découvrir comment, avec l’histoire privée dès personnages récurrents, puisque Teddy, la femme de Carella attend un bébé. Un bon roman policier donc,  sans genie, mais qui fait pour ainsi dire le tampon entre deux sommets de l’oeuvre (je parlerai bientôt de ce beau morceau de suspense policier que constitue le volume suivant: Pas d’avenir pour le futur; il faudra que je trouve aussi le temps de rédiger un billet sur les volumes 6 et 7 de la série  que je n’ai pas pris le soin il y a quelques  mois de chroniquer).