Catégorie : Histoire et théorie littéraires

Alberto MANGUEL: Une histoire de la lecture

Manguel--Une-histoire-de-la-lecture.gifLe vieux Borgès, aveugle, priant le jeune Manguel de venir lui lire des livres qu’il connaît déjà par coeur. Ambroise, penché sur son livre, dont il rumine les mots, sans même bouger les lèvres. Une fillette, Colette, dans un village de Bourgogne, lisant et relisant les mêmes livres, parmi lesquels Les Misérables, y découvre sa passion pour la fiction… Lire, semble-t-il, chacun sait ce que c’est. Et pourtant combien cette occupation recouvre d’actes ou de faits de la vie, de l’esprit? Est-ce vraiment la même chose de lire à haute voix ou en silence? sur des rouleaux qu’on déroule ou sur des codex dont on tourne les pages? lire soi-même, pour soi-même ou bien écouter lire? Lire un roman d’aventures ou chercher dans les livres des signes, des présages, penser pouvoir y lire l’avenir? Telles sont quelques unes des multiples formes de la lecture, dont Alberto Manguel donne dans cet essai un aperçu palpitant.

Une histoire de la lecture titre Alberto Manguel. Ce livre est bien en effet Une histoire de la lecture. D’emblée, l’auteur nous prévient: la lecture n’est pas un phénomène qu’on puisse aborder selon l’ordre chronologique de l’histoire événementielle, politique ou culturelle, ou même de l’histoire littéraire. Une succession de faits, de pratiques, selon lui, n’aurait rien à nous dire, tellement ce qui importe est le rapport du lecteur et du texte, un rapport singulier, bien que travaillé par des formes sociales, culturelles. Et c’est d’abord ce qui m’a plu dans cet essai. Je crois en effet que la question assez profonde qu’Alberto Manguel parvient à poser ici, au-delà des nombreux développements érudits dont son essai fourmille, est celle de la permanence de ce rapport singulier, malgré des modes différents de lecture, qui par delà les siècles réunit les lecteurs: une position du corps, un attention à déchiffrer du sens, une mise entre parenthèses du monde, et pourtant la certitude de trouver dans les livres quelque chose de plus réel que ce qu’on trouve dans la réalité perçue, ou bien qui l’anticipe. Déclaration d’amour à la lecture, qui s’enracine dans la passion de l’auteur pour les livres, Une histoire de la lecture est donc un ouvrage savant, lettré, érudit. C’est aussi une sorte d’autobiographie de la lecture, tellement l’auteur y met de lui-même: des souvenirs, des anecdotes personnelles, qui sont aussi un des traits attachants de cet essai.

Grâce à Praline, avec qui nous avions programmé cette lecture commune, j’ai redécouvert ce livre, qui est l’un des tous meilleurs, à mon avis, qu’on ait consacré à la lecture. Cela fait bien longtemps, en effet, que je l’avais auprès de moi, posé sur le haut de ma Pile à lire: depuis 1998, sa sortie en traduction en France. J’y picorais de temps en temps quelques pages, dans ces moments d’auto-célébration connus de tout lecteur où il semble que le plaisir de la lecture ne suffise plus; alors on le double du plaisir de lire des livres qui nous racontent notre propre plaisir à lire – histoire de relancer la machine peut-être, cette mécanique du désir qui rend sans doute les lecteurs incompréhensibles à ceux qui n’ont jamais éprouvé le plaisir de se perdre (se trouver?) dans les livres (au point de croire les lecteurs dangereux? – c’est l’une des questions en tout cas qu’aborde Manguel dans son essai). La lecture de bout en bout de l’essai est encore plus passionnante. J’ai l’habitude de lire des essais (que je chronique assez peu dans ce blog – c’est l’autre côté de ma vie de lecteur), mais j’en ai rarement découvert d’aussi palpitant à lire: on y trouve un vrai fil narratif, qui s’enracine dans la biographie de Manguel, son amour pour les livres, une certaine sacralisation de la lecture aussi qui la font paraître parfois même une passion exclusive, les rencontres qu’elle lui a fait faire – trouvant des échos, des commentaires, dans l’histoire savante. Un livre essentiel pour ceux qui aiment vraiment les livres.

Une Lecture Commune avec Praline.

 

Dominique MAZUET: Correspondance avec la classe dirigeante sur la destruction du livre et de ses métiers

mazuetCe livre m’a été offert par une amie libraire, en guise de clin d’œil, puisque je suis depuis plusieurs années un fervent amateur des livres numériques. Pierre de plus dans un débat, souvent mal posé me semble-t-il (et ce titre on va le voir n’échappe pas au grief), il intéressera cependant tous ceux qui suivent avec attention les évolutions récentes du livre et de la dématérialisation des contenus.

 

L’auteur est libraire, à Paris. Il tient une librairie que je n’ai pas la chance de connaître, mais qui contribue, j’en suis sûr, au travail de défense du livre, un de ces lieux particuliers, qui ne sont pas seulement des commerces – oui, une librairie. Pourtant, je ne suis pas sûr de comprendre son combat. Dans deux lettres, au président du Centre National du Livre et à la Ministre de la Culture, puis dans un essai ambitieusement nommé contre la dématérialisation du monde, Dominique Mazuet se présente comme le défenseur du livre, de la librairie indépendante et – peut-être parce qu’on n’écoute en ce bas monde que les gens ambitieux – des auteurs, des lecteurs et des livres eux-mêmes. L’argument est simple : selon lui, point de salut du côté du livre numérique. Les vrais livres sont de papier. Ce sont ceux qu’on trouve sur les rayonnages des librairies ou des bibliothèques, les instruments de vrais rencontres avec des auteurs, des libraires ou des bibliothécaires, les produits du travail des hommes, c’est-à-dire de la production matérielle, bref des objets matériels, qu’on peut tenir en main, qui demandent de la place pour qu’on les range, qui pèsent leur poids (j’en crois son expérience de libraire… et celle des déménagements de ma bibliothèque). Des arguments qui, ma foi, ont leur valeur tant qu’ils restent ceux d’une perception esthétique du livre : j’aime le toucher et l’odeur du papier, le glacé de certaines couvertures, la matérialité de l’encre ; j’entretiens avec les livres un rapport physique qui s’est nourri au cours d’une longue expérience. Bref, tout ceci est vrai – d’une vérité sentimentale, celle de la passion et de l’amour des livres.

 

Mais enfin, il n’est pas moins vrai qu’il existe aujourd’hui des livres numériques. Vouloir dénoncer l’horreur économiquedu système sensé soutenir la diffusion de contenus numérisés ne fera rien à l’affaire. D’ailleurs, ceci me confirme dans l’idée que le combat de l’auteur est perdu d’avance. « Sache courageux lecteur parvenu jusqu’au terme de ma pesante, mais sincère diatribe contre l’imposture numérique, que je n’ai pas voulu ici seulement la dénoncer mais t’inciter à « farouchement »la combattre », écrit-il au terme de son essai. Plaisant combat qui prétend s’opposer au développement du livre numérique en sollicitant la levée de clients rebaptisés résistants et transforme le moment délicieux de la fréquentation des livres, libéré des pressions et des logiques quotidiennes, en acte politique et militant ! S’il faut fréquenter les librairies pour combattre le développement du livre numérique, serait-ce que les livres qu’on y vend ne sont pas par eux-mêmes intéressants ?

 

Et pourquoi diable combattre aussi farouchement le développement du livre numérique ? Partisan de la pensée marxiste, l’auteur de ce pamphlet se plaît à opposer les fondements matériels de l’économie à la diffusion du numérique (confondant peut-être un peu naïvement le moment historique de la pensée de Marx – celui de la révolution industrielle – avec la visée de sa pensée économique – qui ne condamne pas a priori les formes modernes de la production, pour la simple raison qu’il ne les a pas connues). Pourtant la numérisation des contenus (abusivement nommée dématérialisation, car il n’est pas vrai que les contenus numériques ne soient nulle part, ni qu’ils ne soient rien, ou même virtuels) s’inscrit dans un mouvement profond de bouleversement de notre rapport au temps et à l’espace, que même le plus habile des pamphlets ne réussira pas à abolir.

 

Il n’est pas mauvais parfois d’opposer l’expérience à un goût trop prononcé pour la théorie (surtout lorsque celle-ci est dogmatique). L’idéal de Dominique Mazuet d’une librairie, lieu de partage et de rencontre physique des livres, est aussi le mien. Mais il se heurte aux limites de mon 70m2 et de mes 15m2 de grenier. N’appartenant pas à cette espèce de coucou pour lesquels il n’y a de plaisir de la lecture que vissé dans son fauteuil, à l’abri de sa maison ou de son appartement, mais plutôt à celle des pigeons voyageurs, qui ont aussi besoin de transporter avec eux toute une bibliothèque, j’ai fait depuis des année l’expérience en ces affaires de la limite de volume de ma valise (et des contraintes de poids des transports aériens). J’ai expérimenté la dure difficulté de se procurer, au cours d’un été allemand, le premier volume de La Recherche du temps perdu sur lequel je devais travailler, mais que j’avais oublié chez moi, dans une autre langue que l’allemand, quête heureusement couronnée de succès après quelques longs jours grâce à la francophilie d’un libraire inspiré de la jolie ville de Ulm, sur le Danube. Le livre numérique – qui s’ajoute et non se substitue au livre papier – a apporté une solution à ces problèmes – comme en son temps l’invention de Gutenberg avait su trouver une solution à celui de la diffusion des livres (est-il par ailleurs inutile de rappeler que ce sont moins ces raisons vertueuses, que celle de résoudre de façon moins coûteuse la question de la reproduction des livres qui est à l’origine de l’imprimerie ?- « l’horreur économique » encore, mais qui parfois a du bon!). Ne pas vouloir voir cela est selon moi la première limite de ce pamphlet contre la dématérialisation.

 

La seconde est que, me semble-t-il, le combat poursuivi ici est en outre contre productif – ou que plutôt on se trompe de combat. Il n’y a pas les vrais livres d’un côté et les livres virtuels de l’autre. Mais deux conceptions du livre – numérique aussi bien que papier. Car le véritable enjeu aujourd’hui du livre numérique se joue du côté des supports informatiques et des formats : empêcher la concentration du marché, c’est-à-dire favoriser l’existence de formats (ebooks) et d’appareils (liseuses) concurrents, soutenir les solutions d’inter-opérabilité, empêcher que les lecteurs de livres numériques ne soient captifs d’un seul diffuseur par le biais des formats propriétaires sont les combats d’aujourd’hui. Refuser en bloc le livre numérique, c’est capituler devant ceux qui demain seront les maîtres d’un marché où ils n’ont pas intérêt à la pluralité et donc précipiter objectivement la fin de la librairie.

Farid ABDELOUAHAB: Voyages imaginaires

Voyages imaginairesLa table des matières de ce bel album, joliment illustré suffira à faire rêver tout amateur d’explorations lointaines et de littérature de l’imaginaire : A travers les océans ; Îles insolites ; Pôles fantastiques ; Au centre de la Terre ; Mondes oubliés, cachés et perdus ; Ciel et espace ; Petits et grands mondes ; Univers parallèles et quatrième dimension ; Dans le temps ; Rêves et visions.

Ces voyages imaginaires appartiennent à cette catégorie de livres sur les livres qui donnent furieusement envie de se jeter sur tout ce qui se lit. C’est une plongée dans notre propre imaginaire de lecteur et certains de ses paysages fondateurs : abysses peuplés des restes de civilisations disparues, passages qui s’ouvrent vers d’autres mondes, chemins vers l’ailleurs, voyages au centre de la Terre, explorations de l’infiniment petit, plongées dans le Ciel ou dans des royaumes féeriques, réalités virtuelles. Très divers dans leurs intentions et dans leurs factures, les voyages imaginaires relèvent de catégories fort différentes : curiosités littéraires, romans philosophiques, récits d’anticipation, ils oscillent le plus souvent entre la satire (Les Voyages de Gulliver) et le roman d’aventures (Les Mines du roi Salomon) et trouvent un prolongement naturel au cinéma.

Un album que j’ai pris vraiment beaucoup de plaisir à lire, retrouvant quelques unes des explorations qui ont enchanté un jour mon imagination de lecteur : les Voyages de Sinbad, l’univers sous-marin de Vingt mille lieux sous les mers, le lapin blanc d’Alice, le pays d’Oz, les aventures de Little Nemo in Slumberland, le monastère mythique d’Horizon perdu. J’ai noté le titre de quelques curiosités littéraires : l’Icosaméron, un voyage au centre de la Terre, roman de près de mille pages dont l’auteur n’est autre que… Casanova ; ou bien Flatland, rêverie géométrique sur un monde en deux dimensions. Et j’ai sorti de ma bibliothèque une bonne dizaine de livres dont je me demande encore pourquoi je ne les ai pas encore lu : La Ballade du vieux marin (Coleridge), Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (Poe), Le Sphinx des glaces (Verne), Les Montagnes hallucinées (Lovecraft), Le merveilleux voyage de Nils Olgerson (Lagerlöf), Les Premiers Hommes dans le Lune (Wells), Laura, voyage dans le cristal (Sand), … Vraiment, l’année 2013 commence bien…

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.

 

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Jacques DUBOIS: Les romanciers du réel

La formation de la société moderne, la représentation des complexités sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette ambition a été battue en brèche par tous ceux qui – nouveau roman ou nouvelle critique – ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d’une telle entreprise. L’intérêt de l’essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu’elles ont révélé d’intervention de l’art dans le projet réaliste. D’abord, la grande affaire du réalisme n’est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu’on aurait pu croire, par le moyen de la fiction – une fiction que le romancier réaliste assume, donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d’actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la constitution d’une « théorie » du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en penser les différences.

 

Qu’est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu’une communauté de projet: tous s’attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d’expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d’où l’attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l’écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu’alors négligé: la personnalité d’un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu’il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c’est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu’on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.

 

Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d’écriture: « croisement des registres métaphoriques » (le commerce, l’église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), « description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation » ou bien encore « description en mouvement, suivant le cours d’une marche, d’un déplacement », qui rendent la durée visible, « recours à l’indirect libre ». Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d’articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l’existence humaine dans un univers – celui du réalisme – hautement déterministe, puisque l’objectif est d’abord, on l’a vu, la connaissance de la mécanique sociale.

 

Les huit auteurs qui font l’objet d’une approche séparée, dans la deuxième partie de l’essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l’ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément –  de quoi nourir en tout cas l’amateur de tel ou tel de ces auteurs.

 

Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n’auraient pas l’habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l’université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu’on prend d’abord à lire.

 

Chantal HOURELLOU-LAFARGE, Monique SEGRÉ: Sociologie de la lecture

Ce petit manuel de la collection Repères est un résumé des travaux de sociologie sur la question de la lecture. On y trouve notamment des synthèses sur l’histoire de l’écriture et des techniques de fabrication du livre; les rapports de la lecture et du pouvoir au regard en particulier de deux questions capitales: l’émancipation des hommes par le livre et la censure; l’apprentissage scolaire de la lecture; la répartition quantitative des lecteurs et des pratiques de lecture; l’évolution des lieux consacrés à la lecture. Comme tout ouvrage de ce type, il comprend évidemment une bibliographie assez riche qui reprend tous les titres des ouvrages dont les analyses sont résumées ici.

Je suis tombé par hasard sur ce petit livre, à la bibliothèque, tandis que j’attendais deux livres d’études sur les nouvelles d’Henry James. Comme le nombrilisme du lecteur qui fait retour sur lui-même est une activité à laquelle je m’adonne avec délectation en ce moment (voir la récente fiche sur Jacques Bonnet; j’ai par ailleurs deux autres ouvrages en cours que je picore depuis plusieurs mois: Les livres de ma vie d’Henry Miller et le Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel), bref, je me suis dit que ce serait un bon moyen de passer une soirée. Et la Sociologie de la lecture a pris place dans mes retraits du week-end, à côté des études sur James et de plusieurs dvd de films de Fassbinder (cela, c’est pour madame Cléanthe!)

L’intérêt de l’approche sociologique est de nous faire prendre conscience que la lecture n’est pas une pratique sans modulations ni évolution. A rebours de la tendance des amoureux de la lecture que nous sommes de se prendre eux-mêmes pour norme et d’imaginer toute pratique de lecture à partir de leur exemple propre, nous voici invité ici à comprendre qu’on n’a pas toujours lu pareil, ni la même chose, ni sur le même support; et que les pratiques de lecture demeurent fort diverses selon les milieux, le niveau d’étude, ou la simple activité qu’on entreprend (le manuel de jardinage que je feuillette avec ce retour du printemps? C’est lire aussi!).

Concernant les métiers du livre, les deux auteurs nous rappellent par exemple que l’organisation de l’édition telle que nous la connaissons reste relativement récente: au cours du moyen-âge, c’étaient les lecteurs eux-mêmes qui passaient commande des ouvrages qu’ils désiraient se procurer, donc faisaient en quelque sorte figure de directeur éditorial; pendant un moment, les fonctions d’éditeur et d’imprimeur ont été confondues; le métier d’éditeur ne date que du XIXème siècle. De là à concevoir l’évolution prochaine ou seulement possible de l’édition des livres vers d’autres structures, il n’y a qu’un pas, que ne franchissent pas les auteurs, mais qui ne cesse cependant de me faire réfléchir.

L’approche strictement quantitative (IV ème partie: « Une pratique culturelle différenciée ») met en évidence un phénomène qui m’a paru préoccupant: sans doute, il faut corriger l’impression répandue d’une lente érosion de la lecture, car cette représentation oublie que l’alphabétisation, qui demeure un phénomène récent, a permis au contraire une large diffusion du livre et de la lecture; on oublie aussi souvent dans ce débat la part tenue par la toujours plus grande profusion de productions écrites différentes (on ne lit pas que des livres!). En revanche, s’il est vrai que la lecture a cru jusqu’au années 90, depuis la fin des années 90, elle tend de plus en plus à décroître. Plus inquiétant encore, cette défaveur de la lecture ne touche pas que le public fraîchement conquis: les lycéens, les étudiants issus de milieux favorisés, les adultes diplômés ont tendance, comme toute la société, à diminuer leurs lectures de livres. D’autres activités prennent le pas: la télévision, les sports, les voyages, ou la lecture des magazines. De nouveaux modes de lectures, moins continus, plus fragmentaires, apparaissent, rendant peut-être plus difficile la lecture continue de la première à la dernière ligne, comme en réclament un roman, un essai.

C’est l’une des contradictions rejoignant une question qui ne cesse de m’étonner: l’évolution culturelle et du niveau d’enseignement ne signifie pas pour autant un progrès de la culture, en particulier livresque. On lit plus. Mais à l’intérieur de cette évolution on lit moins de livres. Les bibliothèques se développent: 584 bibliothèques municipales en 1964, plus de 3000 en 2005; 10% de la population les fréquente en 1979, 18% en 2005. La part des « habitués » croit également: en 1979, 20% des inscrits fréquentent la bibliothèque au moins une fois par semaine; 58%, en 1995. Mais à l’intérieur de la bibliothèque, d’autres média trouvent leur place (c’est là aussi qu’on se rend pour consulter une revue de décoration, emprunter un dvd, écouter un cd), et la part du livre tend donc aussi à décroître, même s’il est vrai qu’un support culturel ne se construit pas contre l’autre, mais que c’est le même public qui s’intéresse au cinéma, à la musique, et qui lit des livres. Pourtant, tandis que la formation scolaire se développe, en 1997, les Français étaient 27% à n’avoir lu aucun livre au cours de l’année: ils sont 42% en 2007! Lit-on moins qu’avant? Il faut savoir faire la part entre les pratiques effectives et les déclarations. Peut-être les Français étaient-ils plus de 27%, en 1997. Mais ces chiffres signifient au moins que pour 42%, aujourd’hui, ce n’est plus gênant de déclarer à un enquêteur qu’on ne lit aucun livre.

Jacques BONNET: Des bibliothèques pleines de fantômes

Ce livre s’adresse d’abord à ceux qui ont réuni autour d’eux plus de dix mille livres, ou qui voudraient le faire. Catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, sans que je sache d’ailleurs si c’est vraiment d’honneur qu’il s’agit, les livres s’étant dans mon cas pour ainsi dire accumulés d’eux-même. Ma politique en la matière est plus rigoureuse que celle de l’auteur de ce petit essai, qui avoue tout garder, puisque j’applique une loi draconienne, de ne jamais conserver de titres en double, sauf pour la valeur d’un commentaire, et que je m’efforce en plus depuis plusieurs années de racheter systématiquement les œuvres complètes de plusieurs auteurs, dont je peux ainsi me débarrasser des volumes épars – une façon intéressante d’ailleurs d’accroitre sa bibliothèque en réduisant le nombre de volumes! Je ne sais pas non plus si j’appartiens à la catégorie susnommée de des dix à vingt mille livres. Mais la dernière fois que j’ai compté, j’en possédais plus de sept mille, et comme c’était il y a un moment, je peux penser qu’aujourd’hui le nombre fatidique est atteint.


Si je parle autant de moi, c’est que le livre de Jacques Bonnet y entraîne. C’est un de ces ouvrages que ceux qui aiment la lecture se plaisent régulièrement à parcourir, entre deux livres justement. J’en ai remarqué le très beau titre récemment sur le blog de Lou. Et c’est un bonheur, en effet, de savoir qu’il y en a d’autres que vous avec qui vous partagez cette douce folie d’aimer les livres – douce en tout cas tant que vous n’envisagez pas de revêtir l’armure et de foncer, l’arme au poing, sur des moulins à vent!


Pourquoi cette célébration auto-contemplative des livres et des bibliothèques nous plait tant? Car il ne faut pas aller chercher ailleurs le plaisir qu’on éprouve à lire Jacques Bonnet. Qu’apprend-on de l’origine des bibliothèques personnelles, de la différence de la bibliophilie et de la bibliomanie, des problèmes de classement, du rapport qu’on entretient avec les personnages et les auteurs? Rien de neuf. Mais il est bon qu’un autre que nous nous le dise. Comme dans ces conversations qu’on poursuit, dans l’intimité d’un ami, simplement pour le plaisir de dire à deux ce que chacun séparément on pense. Et comme dans une relation d’amitié, on en sort avec une liste de quelques livres à lire – ceux que, dans le tas, on ne connaissait pas et dont, vue la qualité de ceux qu’on connaissait déjà, on pense dès maintenant le plus grand bien.


Mais il y a plus, une interrogation qui revient plusieurs fois sous la plume de Jacques Bonnet, et contribue pour le coup à l’originalité du livre: le développement de l’Internet, du numérique, de vastes banques de données rendant les livres disponibles en permanence et où qu’on soit ne rendent-ils pas caduque ce besoin de réunir autour de soi tous les livres dont on suppose qu’on pourrait avoir un jour besoin? Ne vivons-nous pas la fin des grandes bibliothèques personnelles?


Moi-même qui vit au carrefour de ces deux cultures – celle, bibliophile, qui voit dans l’accumulation des films, des livres, des disques, de tout support culturel une des conditions de la liberté individuelle, et celle, technophile, qui fait confiance au développement des instruments de communication et sait pratiquer une forme de nomadisme – je pense aussi que nous vivons un changement de monde. Et, histoire de trancher avec le pessimisme ambiant, pourquoi faudrait-il que culturellement celui de demain soit moins heureux que celui d’hier?

Anne UBERSFELD: Le Drame romantique

Les Romantiques ont rédigé des drames, comme les Classiques avaient écrit des comédies ou des tragédies. On se souvient que le drame romantique est né de la critique de ces formes théâtrales, au premier chef des règles, accusées d’aliéner la liberté du créateur. Et on croit que lorsqu’on a dit que le drame romantique est une sorte de genre hybride, un peu de tragédie et de comédie mêlée, on a tout dit.

C’est là que le livre d’Anne Ubersfeld est précieux. Elle rappelle d’abord que la révolution du drame est antérieure à la période romantique: c’est le drame bourgeois, au XVIIIème siècle, autour de théoriciens et d’écrivains tels que Diderot, Beaumarchais, Louis-Sébastien Mercier, qui, reprochant au théâtre classique de ne pas être la forme adéquate à la représentation des Temps Modernes, a inventé cette forme intermédiaire, dont la caractéristique est justement d’être actuelle.

L’analyse proprement dite du drame romantique permet cependant de mettre à jour sa spécificité. Anne Ubersfeld la présente comme triplement révolutionnaire: dans les thèmes (l’histoire nationale, le drame d’une société tout entière, la passion), dans les formes (dépassement de la feinte unité de temps, de lieu, voire d’action au profit d’une exploration en profondeur, et dans tous les milieux, d’un ensemble social, nécessité de suivre dans la durée le développement de l’action), révolution enfin dans les valeurs (individualisme et psychologie complexe). Révolutionnaire, le drame romantique n’est pas cependant coupé de toute influence; ce sont seulement d’autres influences qu’il oppose à celle de la tradition classique: Shakespeare et le théâtre élisabéthain, Goethe et Schiller, le siècle d’or espagnol.

Mais ce qui fait surtout le prix de ce manuel sur le drame romantique, ce sont les chapitres  qu’Anne Ubersfeld consacre aux théories du genre, qu’elle accompagne d’un choix de textes intéressant (Lessing, Germaine de Stael, Schlegel, Benjamin Constant, Guizot, Stendhal, Hugo, Vigny et Alexandre Dumas); à l’histoire des théâtres qui ont représenté ce drame (au premier rang desquels le Théâtre Français, temple du « bon goût » classique, objet de convoitises et de stratégies variées, et le Théâtre de la porte Saint-Martin, acquis à la cause des Romantiques); aux autres formes théâtrales de la période (mélodrame, tragédie néo-classique et scènes historiques); enfin aux oeuvres marquantes de ce drame qui font l’objet chacune d’une notice précieuse, sans oublier la postérité du genre (Claudel, ou la mise en scène de Vilar, de Vitez).

Jean-Yves TADIE: Regarde de tous tes yeux, regarde!

Vous vous souvenez sans doute du temps où vous dévoriez, enfant, les pages de romans d’aventures. L’île au trésor, Ivanhoé, Les Trois mousquetaires étaient vos livres de chevet. Ce temps où les noms de Walter Scott, d’Alexandre Dumas suffisaient à éveiller cet espoir d’un plaisir démesuré en quoi, comme tout lecteur avide, vous croyez encore aujourd’hui. C’est le même désir qui vous tient chaque fois que vous entrez dans une librairie. Alors, la simple évocation des Voyages extraordinaires de Jules Verne suffisait à vous transporter dans ce monde de la fiction que vous adorez tant. Jules Verne était votre héros. Vous en avez lu cinq, dix, quinze. Jean-Yves Tadié, spécialiste célèbre de Marcel Proust et du roman d’aventure les a tous lu entre dix et treize ans. Les 62 voyages extraordinaires!

C’est fort de cette expérience, que l’historien reconnu de la littérature se penche dans cet essai très personnel, impressionniste sur les grands thèmes des romans de Jules Verne. Une étude critique donc. Vous saurez tout des thèmes de l’île, de la machine, de la robinsonnade. Vous étudierez l’imaginaire maritime de Jules Verne, apprendrez à reconnaître certaines autres problématiques moins connues. Mais cet essai est aussi une sorte d’autobiographie littéraire, dans laquelle Jean-Yves se souvient de ce temps où il lisait Jules Verne. La guerre, les vacances à Montreux en Suisse, le portrait d’une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle. Tadié nous rappelle que derrière le critique il y a d’abord un lecteur. Et comme Tadié en plus est un lecteur boulimique, qui semble avoir tout lu, et un lecteur par certains côtés resté enfant – c’est le prestige de la lecture – cela donne un essai vivifiant, comme je les aime: une fois que vous l’avez refermé, vous n’avez plus qu’un désir, d’ouvrir – et très vite !- de nouveau d’autres livres!