Mois : juin 2019

Yan GAUCHARD: Le cas Annunziato

Un homme, Fabrizio Annunziato, se retrouve accidentellement enfermé dans le musée national San Marco, à Florence. Annunziato ne cille pas, n’appelle pas à l’aide. Il épie à la fenêtre et avance des travaux de traduction. Jusqu’à sa découverte qui va faire grand bruit en Italie.
(4e de couverture)


La littérature rencontre parfois la vie. Je traverse en ce moment une passe difficile. J’en avais glissé un mot au détour d’une phrase du billet précédent. Et dans ces moments là, on a parfois des expressions qui dépassent les pensées, ou bien remuent au contraire ce qu’il y a de plus profond en soi. Tout à la déception de la crise sentimentale que je traverse en ce moment, j’ai lancé l’autre jour comme ça à la cantonade, après deux ou trois verres de ce vin dont je ne sais s’il affole ou s’il soulage, chez les amis qui me recueillent la moitié de la semaine: eh bien je crois qu’il n’y a plus rien à espérer de ce côté là, je n’ai plus envie de jouer le jeu du tout, je vais me réfugier dans une Chartreuse! La Chartreuse, je vous dis, le Chartreuse!

On reconnaît les amis, les vrais à cette faculté qu’ils ont de rebondir sur un mot que d’autres prendraient pour des paroles sans importance. Ce mot de Chartreuse a réveillé celui de Stendhal, puis naturellement a glissé vers l’idée de réclusion heureuse et vers le besoin que j’avais, « pour me tirer de là », d’occuper mon esprit à quelque chose qui à la fois le divertisse et touche au plus intime. Et mes amis m’ont glissé le livre de Yan Gauchard entre les mains.

Le cas Annunziato est à la fois une histoire à la Stendhal qui tourne en aventure policière, un jeu avec les codes et conventions de l’objet littéraire et une fable morale et politique sous couvert d’impertinence loufoque. Il faut aimer les artifices sans doute pour goûter ce livre. Aimer être pris à contre-pied dans le cours d’une histoire qui fait du zigzag comme la progression la plus normale qui soit du récit littéraire. Mais c’est un vrai bonheur de lecture. Enfermé dans une cellule (pas n’importe quelle cellule, celle du Beato Angelico lui-même) du couvent-musée de San Marco à Florence, le traducteur Annunziato ne cherche pas à s’echapper, mais accepte la réclusion qui lui est imposée et que les circonstances vont faire durer plus qu’il n’aurait pu l’attendre. Une forme de survie s’organise et l’aubaine, n’ayant rien d’autre à faire, de pouvoir occuper son temps à achever un travail de traduction sur lequel il peinait depuis un certain temps. Une conversation s’esquisse avec une belle jeune femme à la fenêtre. Puis, la libération arrivée, c’est une autre prison, plus réelle, que va connaître notre héros.

Entre arrivée au pouvoir de Berlusconi et chute politique de Lionel Jospin à l’élection présidentielle de 2002, dont je vous laisse découvrir comment elles s’entremêlent au récit principal, l’histoire se hasarde entre les références multiples qu’elle mêle dans un jeu moderne qui n’est pas rappeler certains auteurs publiés chez Minuit, un Jean Echenoz par exemple (celui des débuts en tout cas) : Stendhal, bien sûr, mais aussi le cinéma (chacun des personnages secondaires emprunte son nom à un grand comédien du cinéma italien, produisant des télescopages saisissants entre la représentation littéraire et l’icône cinematographique), ou bien encore ces fresques de Fra Angelico dont le moine artiste a décoré les cellules du Couvent de San Marco. Sur tout cela plane l’ombre de l’Annonciation du maître, ou je devrais plutôt dire la clarté surnaturelle, tellement celle-ci rapproche, sous un même lumière si particulière, qui est un des plaisirs de la visite au couvent de San Marco à Florence, l’humain et de divin qui par nature ne se touchent pas. Le cas Annunziato, objet littéraire épatant, est la version bricolée (et je dis cela sans jugement péjoratif, au contraire) de ce désir à unir les différences et les contraires sans lesquels il n’y a pas de désir sans doute, ni de littérature.

Youssef Chahine. Le révolutionnaire tranquille. Entretiens avec Tewfik Hakem

Publié à l’occasion de l’exposition organisée à Paris à la Cinémathèque et de la rétrospective qui l’accompagne, l’entretien de Youssef Chahine avec Tewfik Hakem fut initialement enregistré dans l’appartement du cinéaste au Caire et diffusé par France Culture en 2004. Il est précédé d’une lettre-hommage de Tewfik Hakem et complété par une filmographie utile qui fait la liste des films du cinéaste accompagnée d’un résumé.

C’est le livre qui tombe à point à l’occasion de cette rétrospective. Je me suis régalé ces derniers temps à quatre films de Chahine, que j’ai vu dans un contexte personnel pourtant très chahuté. Gare centrale est un grand moment néoréaliste. Le destin un beau chant contre l’obscurantisme mettant en scène la figure du philosophe Averroès. Alexandrie pourquoi? une œuvre autobiographique dense, au montage syncopé, éclaté, presque comme une opération à cœur ouvert. L’autre un grand film de passions y compris destructrices.

Dans son entretien Chahine revient entre autres choses sur ces quatre films. Il y exprime aussi quelques vérités sur les tensions de son cinéma : amoureux de l’Islam, mais pas des islamistes, volontiers nationaliste lorsqu’il s’agit de parler de l’Égypte, mais en même temps aussi tourné vers l’étranger, critique de l’industrie cinématographique américaine, mais fou de cinema américain… Ces tensions se retrouvent dans ses films par exemple autour du thème des amours impossibles. La présence de la chanson populaire et des danses, dans des oeuvres où la prise de position y compris politique n’est jamais absente est une autre de ces tensions.

Mais le cinéma de Chahine est surtout un art qui se nourrit des formes cinématographiques, convoquées selon le besoin du propos. D’où des œuvres très différentes dans leur facture. Au-delà de cette différence cependant, une inspiration commune domine: celle de ramener les choses montrées et racontées à l’essentiel, aux rapports d’inégalités et de domination, ou pour le dire plus simplement à la réalité des rapports humains, sociaux. Le témoignage d’un très grand cinéaste.