Mois : novembre 2018

Honoré de BALZAC : L’Auberge rouge

A l’issue d’un dîner donné en son honneur par un banquier de Paris, Hermann, bon bourgeois de Nüremberg, et bon convive, est invité par la jeune et ravissante fille de l’hôte des lieux à raconter une de ces histoires terrifiantes qu’on aime entendre à la fin d’un repas agréable. Le récit du bon allemand plonge en octobre 1799: deux jeunes gens, partis de Bonn le matin, en plein coeur des guerres de Bonaparte, arrivent à la nuit tombée en vue de la petite ville pittoresque d’Andernach, non loin de Coblence, sur la rive du Rhin. Ils demandent à passer la nuit dans une auberge qui se tient au bord de l’eau à l’écart de la ville…

Depuis quelques temps, Maggie s’est lancée dans une série de lectures communes de Balzac. Et même si j’ai raté les précédents épisodes, j’avais bien envie de me raccrocher à cette aventure, sans attendre même la prochaine LC (dont je serai!), le 8.12., sur Le Colonel Chabert. J’en ai donc profité pour me plonger, le temps d’une soirée, dans L’auberge rouge, qui était au programme du rendez-vous précédent. J’avais envie depuis longtemps de lire ce texte, un des récits courts de La Comédie Humaine, qui ne se compose pas seulement comme on le croit souvent – souvenir sans doute d’expériences scolaires mal digérées – d’épais pavés (que j’adore) et de descriptions rébarbatives (que je ne trouve pas du tout rébarbatives, et que j’aime tout autant). Mais enfin, Balzac ne se réduit pas à cela, et c’est cette diversité qui constitue tout le charme de son monument romanesque.

Construite sur un dispositif traditionnel – je dirais presque convenu – de la littérature romantique (des histoires terrifiantes qu’on s’échange le soir après un repas delicieux, dans la compagnie de bons convives et de quelques jolies femmes), la nouvelle de Balzac est d’abord un récit amusé dans le goût justement des histoires à l’allemande en vogue à l’époque. S’agit-il seulement d’une satire de la littérature à la mode et des tics d’écriture qu’elle produit? Un peu sans doute, comme lorsque Balzac souligne avec espièglerie le nom du convive et orateur, Hermann, « comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. » Être de papier, plus que de chair, Hermann, que distingue cependant un « tudesque appétit », est un bourgeois de Nüremberg à la tête carrée comme on en trouve dans les portraits de Dürer, « un bon gros Allemand, homme de goût et d’érudition, homme de pipe surtout », aux « paisibles moeurs » et à la « cordialité » toute « germanique ».

Jouant et se jouant de tous les clichés, Balzac produit ainsi un récit plein d’ironie qui est aussi cependant un bel hommage aux romantiques allemands, Hoffmann en tête, experts en fantaisies et en récits qui se prennent eux-mêmes pour objet et soulignent leurs artifices.

Au centre de l’histoire, une sordide affaire de meurtre, pour s’attribuer la fortune d’un riche commerçant que la guerre a jeté sur le fleuve, deux étudiants en chirurgie, qui savent manier le bistouri, et profitent du voyage qui les conduit jusqu’à la garnison où ils doivent prendre du service pour faire un peu de tourisme au bord du Rhin, une auberge toute rouge pleine à craquer ce soir là et la promiscuité qui en résulte. La tentation du magot, une course au clair de lune le long du Rhin, l’âme particulièrement animée, une tête coupée et un corps qui se vide goutte à goutte, un réveil de bon matin dans une flaque de sang et la crainte d’une action effroyable accomplie dans une crise de somnambulisme sont quelques uns des motifs de ce romantisme noir, macabre, qu’on attend dans la bouche d’un allemand bonhomme convié à raconter au terme d’un bon dîner une histoire véridique à faire dresser les cheveux sur la tête!

Cependant, Balzac étant Balzac, la nouvelle ne saurait s’arrêter là. Sous les yeux du narrateur, un des convives qui écoute ce soir là l’histoire de l’auberge rouge, le récit s’interrompt, décrit l’embarras d’un des hommes autour de la table, le riche banquier Frédéric Taillefer, sa confusion à mesure que la narration progresse et que tout porte à penser que le véritable responsable du meurtre n’est autre que ledit personnage. Sous couvert d’une histoire macabre dans la forme des récits à la mode, voilà donc une bonne histoire balzacienne, histoire de vol et de trahison, sur l’origine douteuse des fortunes, prenant leur source dans l’aventure de la période napoléonienne.

La découverte du narrateur que la femme qu’il aime n’est autre que Victorine, la fille de Taillefer, plonge subitement le récit dans la reflexion morale et philosophique. Sachant ce qu’il sait, le narrateur peut-il encore rêver d’epouser la belle Victorine? Troublant cas de conscience! Une réflexion qui n’était pas absente du récit d’Hermann lui-même, puisque celui-ci tournait dejà autour de la question de la proximité de l’intention et de l’action malveillantes. Apres le retour au realisme des conditions et des fortunes, on voit à quel niveau philosophique se hisse brusquement le recit.

Il n’empêche que la leçon qu’en tire Balzac reste ambiguë (c’est pour cela que j’aime Balzac, d’ailleurs, plus romancier que philosophe). Illustration de l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, comment comprendre cependant cette histoire? Comme l’illustration réaliste, voire cynique de la puissante machine à recycler les infamies qu’est l’argent, ce sang du corps social? Ou bien comme la dénonciation morale d’un temps que l’absence de scrupule et de moralité marque d’une tâche criminelle impossible à laver? Nul doute que l’image de cette auberge rouge d’où jaillit le récit ne vaille un peu à sa manière comme le meilleur des commentaires – image digne du meilleur fantastique, avec sa forme de motif tragique, shakespearien, celui de Macbeth par exemple.

Michel TREMBLAY : Un ange cornu avec des ailes de tôle

« Dans ma famille, la légende veut que dès mon plus jeune âge on m’ait vu me promener dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine. Les légendes interprètent à leur façon des faits parfois bien insignifiants; celle-ci en est un exemple probant: à partir de deux ou trois ans, je me suis promené dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine tout simplement parce que j’étais le commissionnaire de ma grand-mère Tremblay. » Enfant d’origine modeste du quartier du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, Michel Tremblay a grandi parmi les livres. La Comtesse de Ségur, Jules Verne, Tintin, Victor Hugo. Une famille simple et aimante. Des dialogues truculents. Entre les mots – ceux des livres aimés, ceux des amis et des parents aussi, un bout d’histoire reprend vie, un quartier, les goûts et jours d’une jeunesse, un morceau de la vie du Québec, ce petit canton de culture francophone perdu dans un continent anglophone. Particulier, évidemment particulier, comme le sont tous les grands écrivains nord-américains, et si universel aussi.

Je cherchais depuis quelque temps par quel livre entrer dans l’oeuvre de Michel Tremblay. Les Chroniques du Plateau Mont-Royal, gros volume de six romans qu’Actes Sud a réunis, me semblaient un peu trop volumineuses justement pour un premier contact. J’ai découvert ensuite l’existence du Gay Savoir et de La Diaspora des Desrosiers, ses deux autres cycles romanesques. Mais je suis resté au seuil de la couverture là encore, me promettant, chaque fois que j’entendais parler de Michel Tremblay sur un blog, d’essayer un jour de découvrir cet auteur.

Le billet de Valentyne, à qui je dois un grand merci pour cette découverte, a été le déclencheur. Elle parlait de ce très beau récit, au titre un peu étrange, sorte d’autobiographie par les livres. Elle nommait les livres qui ont compté pour l’auteur: L’Auberge de l’ange gardien, Tintin au Congo, Les Enfants du capitaine Grant, Notre-Dame de Paris… J’y retrouvais les mots, les romans, les impressions de mon enfance, de mon adolescence, et surtout cette chose unique d’avoir grandi, comme l’auteur, dans un milieu modeste, mais qui aimait les livres… Bref, j’ai laissé planté en plein milieu le polar dont les 300 premières pages avaient pourtant réussi la veille à retarder très tard le moment de me mettre au lit. Un saut à la médiathèque. Il me fallait retrouver à tout prix cet autre moi-même d’une autre génération et d’outre-atlantique!

J’ai lu le livre d’une traite, ou presque, entre hier soir et ce matin. J’y ai retrouvé ce plaisir évidemment qu’on prend, quand on aime les livres, à lire un livre sur les livres. Je me suis amusé à y retrouver d’autres coïncidences avec ma propre vie: comme Michel Tremblay, je me fabriquais, enfant, une cabane avec les coussins du canapé sous laquelle j’aimais à me réfugier pour lire! Pour avoir publié il y a quelques années pour la première fois un livre, qui n’était pas cependant un roman ou un recueil de nouvelles, comme lui, mais une anthologie de romans d’un romancier anglo-americain qui me tient à coeur et dans quoi j’ai mis beaucoup de moi – une sorte de prolongation de ce blog, j’ai retrouvé ce mélange bien particulier que tout auteur éprouve quand il se voit publié et sur quoi se finit le récit de Michel Tremblay.

Mais au-delà de ces coïncidences, j’ai l’impression surtout d’avoir découvert un auteur, à la langue truculente, maniant la provocation avec subtilité (ah, la scène mémorable de Victor Hugo opposé aux pères de l’école chrétienne que Michel Tremblay fréquente, et la réaction du curé obligé d’interrompre sa partie de hockey pour confesser en urgence l’adolescent qui vient d’avouer en classe avoir lu Notre-Dame de Paris – cependant que Michel, déjà sûr de son orientation sexuelle, ne reste pas indifférent à l’allure du beau curé sportif! Ce chapitre est un délice).

Bref, je découvre enfin cette voix singulière, à la fois francophone et américaine. Un bel et grand écrivain. Nul doute que je ne reparle bientôt de ses romans ici.

Et une belle façon de partager un peu de ce mois québécois organisé par Karine et Yueyin.

Jennifer JOHNSTON: Petite musique des adieux

Il se sont rencontrés, le long d’une falaise, au bord de la mer. Sur un malentendu. Parce qu’elle fermait les yeux, debout, en équilibre, et qu’il croyait qu’elle allait se jeter à l’eau, et qu’il a cherché spontanément à la retenir, à la prévenir. Il est professeur de mathématiques, vient d’Irlande du Nord et a fui pour quelques jours, avec son chien, dans ce coin de Dublin, la sollicitude de tous ceux qui cherchent à l’aider à se reconstruire. Elle a longtemps voyagé loin de chez elle, enseignant la littérature anglaise jusqu’en Amérique, avant de revenir ici, où elle vit une lente convalescence. Dans la vie de chacun d’eux, un drame, une rupture. Et entre eux, une rencontre qui ne peut pas avoir lieu.

Pour lire cette Petite musique des adieux, il faut aimer la pluie, les paysages dublinois et les romans où à vrai dire il ne se passe rien, ou pas grand chose. La couverture m’attirait, ainsi que le billet d’Anne, qui en parle très bien. Malheureusement, même si je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé, je suis bien moins enthousiaste qu’Anne qui m’avait pourtant donné très envie de lire ce roman.

Au-delà de l’art des petites touches et du non dit qui sont vraiment les traits les plus précieux du roman, cette histoire de résilience reste minée, me semble-t-il, par quelques épisodes convenus, dont le défaut principal est qu’ils servent de ligne d’horizon à la narration. Le dispositif narratif justement est simple: chacun des deux personnages découvre peu à peu au lecteur les raisons qui l’ont conduit jusque là. L’histoire d’une rupture, d’un amour empêché ou déçu, en lien avec les blessures de l’Histoire ou les coups de canifs des relations entre les hommes et les femmes, qui font souffrir, forcément. Pendant que Lar, en s’appuyant sur ses souvenirs de sa femme et de sa fille, revendique son droit à haïr, à se nourrir de cette haine, Clara prend des notes pour l’écriture d’un roman dont on ne sait même pas si elle conduiront à quelque chose. Entre les deux, deux solitudes, dont il n’est pas sûr même qu’elles se comprennent, mais qui avancent l’une vers l’autre, l’espace de quelques jours. Autour d’eux, des personnages: les parents de Lar, dont on ne percevra que la présence à la fois si lointaine et si proche dans le téléphone; la mère de Clara, occupée à confectionner des confitures; le docteur vieillissant, qu’on devine peut-être un peu amoureux de Clara, ou de sa mère. Entre les deux, le chien de Lar, qui est peut-être la plus belle trouvaille du roman.

Et pourtant, c’est sans enthousiasme que j’ai suivi cette histoire, toute en demi-teinte comme un jour de pluie (et j’aime tellement la pluie pourtant et lire quand il pleut). Quand je relis ces notes, je me rends compte que ce roman est attachant. Qu’il a tout en tout cas pour l’être. Je ne sais pas ce qui n’a pas fonctionné. Peut-être le côté trop démonstratif des malheurs qui frappent aussi bien Clara que Lar . Le personnage de James, l’amant new-yorkais de Clara, la nature du double malheur qui la touche – mais là je risque de trop en dire et de révéler la fin de l’histoire!

Pourtant, je crois que l’essentiel est là. Comme Lar qui revendique son droit à haïr, ou comme Clara qui devra attendre longtemps avant de pouvoir se remettre d’avoir donné sa confiance à quelqu’un qui ne la méritait pas et aimé sans partage, je ne suis pas sûr que Jennifer Johnston (à noter la faute d’orthographe sur la couverture!) aime vraiment ses personnages. Or je crois que les romans réussis sont ceux où même le plus mauvais mérite, même le temps d’une demi-ligne, que se pose sur lui la grâce d’un rayon de soleil, comme il en filtre justement, entre deux nuages, dans la pluie irlandaise. Pour n’avoir pas perçu ce rayon autrement que dans un chapitre un peu démonstratif, que je laisse aussi découvrir à ceux qui voudraient lire le livre, je suis resté un peu en-deçà du plaisir que j’escomptais de la lecture et ne suis pas parvenu à me laisser baigner par la phrase de Jennifer Johnston, que j’ai pourtant découverte sans déplaisir.