Naguère, en Orient, Titus a étendu les frontières de l’Empire. Il en a ramené à sa suite Antiochus, roi de Commagène, son ami, et Bérénice, reine de  Palestine, qui pourrait se voir offert, s’il l’épousait, le titre d’impératrice. Antiochus aime Bérénice qui aime Titus et est aimée de lui. Mais Titus est empereur et Bérénice est reine, et le peuple romain est jaloux d’un empereur qui épouserait une reine. Titus va donc devoir se séparer de celle qu’il aime avec passion et, parce que cette révélation dépasse ses forces, demande à Antiochus se rendre auprès de Bérénice pour la préparer à entendre sa décision…

Sur ce canevas, d’une extrême simplicité, Racine a composé un joyau de poésie et de théâtre, le plus beau développement qu’un écrivain ait jamais consacré à la passion amoureuse, peut-être le chef d’oeuvre de la tragédie classique. Célèbre pour une fin mémorable (nul n’y meurt, mais chacun y renonce à l’objet de son amour, c’est-à-dire d’une certaine façon à lui-même) et pour des vers admirables (« dans l’orient désert… »; « Et bien régnez cruel… »), Bérénice est d’abord une magnifique épure de l’art de Racine.

Esclaves d’une passion qui se vit comme une passivité à laquelle nul n’imaginerait cependant de renoncer, les personnages de Racine avancent comme des créatures traquées, se débattant avec toute l’énergie et les raisonnements de ceux qui croient agir et penser quand ils sont encore et inéluctablement le jouet de leur passion. L’amour chez Racine n’est jamais libérateur, mais passionnel de bout en bout. Dans Bérénice, le génie est d’avoir proposé trois versions de cette passivité (Antiochus, Bérénice, Titus), faisant sortir l’amoureux passionné de la catégories des monstres singuliers de la tragédie (Néron, Phèdre) pour embrasser tout d’un coup l’humanité entière. Sur un motif politique (la quête du bonheur individuel et de l’amour face à la raison d’État), Bérénice developpe le thème entêtant du deuil impossible des sentiments. A la fin, chacun renonce à  son amour. Mais par delà le renoncement final, quelque chose n’est- il pas conservé de cet amour auquel aucun des protagonistes ne pourra plus s’abandonner? Un vide, un creux, une absence. C’est en tout cas comme cela que je lis le « Hélas » final prononcé par Antiochus, qui clôt la pièce, annonciateur en sourdine de bien des tourments, dans cette tragédie qui semble prolonger le pathétique jusqu’aux limites de l’existence humaine.

J’ai relu cette tragédie, que j’ai toujours tenue pour le joyau de Racine, à l’occasion de l’adaptation qu’en donne Célie Pauthe ces jours-ci pour le théâtre dont elle assure la direction, à Besançon. Une mise en scène sobre, d’une grande justesse de ton, au service du texte, dont elle déploie les significations. La pièce sera visible bientôt à Paris, à l’Odéon.

12 comments on “RACINE: Bérénice”

  1. Oh que je suis à deux doigts de le lire!!! J’ai vu deux opéras dont Titus était un des personnages (Bérénice de je ne sais plus quel compositeur) et La clémence de Titus. L’oeuvre de Racine est sur mes étagères, pour quand j’aurai un désir d’alexandrins.

    • J’oublie toujours quand je ne sais pas quoi lire ou que je n’ai qu’une ou deux heures devant moi un soir, que le théâtre, en particulier de Racine, est justement ce qu’il y a de mieux pour ça. Et c’est encore mieux à relire.

    • Je n’ai jamais lu « Esther ». C’est la dernière tragédie de Racine qu’il me reste à lire, avec beaucoup de plaisir j’imagine.

  2. Je l’ai lue il y a bien longtemps mais quelle tragédie sublime dont on ne saurait se lasser… Je me demande si je ne vais pas relire prochainement « Phèdre », moi…

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