Mois : décembre 2016

Bilan 2016

Parmi tous les rituels qui occupent une fin d’année, il en est un que je goûte tout particulièrement : c’est celui du bilan des lectures et des coups de cœur de l’année écoulée. J’aime lire ces bilans chez les autres, dans les blogs que je fréquente. J’aime reprendre aussi les pages de mon blog, tourner les feuilles de mon carnet de lecture afin d’y retrouver les moments qui auront éclairé le parcours d’une année. C’est comme glisser d’une lumière à une autre, retrouver cette scansion du temps qui passe au travers des livres lus, c’est comme entrer dans une intimité teintée du rythme des saisons, retrouver la connexion de ma vie et de la vie, en tout cas telle qu’elle se manifeste dans mes lectures.

Cette année, je me suis lancé dans deux projets qui depuis quelques temps me tenaient à cœur. Si je n’ai encore écrit aucun billet dessus, ce sont pourtant les deux points forts de cette année de lecture.

Les hommes de Bonne volonté de Jules Romains, repris à zéro au printemps, et dont je poursuis patiemment la lecture depuis, volume après volume, sans trouver encore quelle forme je donnerai à mes billets.

Le Comte de Monte-Cristo de Dumas, dont il faudra que je prenne le temps de parler un jour et qui a ébloui mon mois d’août.

A côté de ces deux pavés  (le roman de Jules Romains est à vrai dire un super pavé, peut-être un peu intimidant avec ses 27 volumes!), les autres titres que je retiendrai de cette année 2016 sont quelques coups de cœur dont j’ai déjà parlé ici:

TANIGUCHI Jirô: Le sommet des dieux

Karel SCHOEMAN: Cette vie

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une

bonne fin d’année 2016

et déjà avec quelques heures d’avance

une bonne nouvelle année 2017

Et plein de lectures à tous!!!

 

 

Le bouquin de Noël

Déjà Noël s’éloigne. Et avant l’heure du traditionnel bilan de mes lectures de 2016 (et de défaire la table de fête qui depuis début décembre orne l’en-tête de mon blog) je voulais trouver le temps de dire quelques mots de ce Bouquin de Noël qui a enchanté mes dernières semaines.

C’est le genre de livre qu’on aimerait trouver au pied du sapin. Longtemps j’ai associé Noël à des récits enchantés qu’on raconte ou qu’on se fait raconter. Et ce bouquin est riche de tous ces récits. Une fois passée l’intéressante préface, qui donne des mystères et du merveilleux entourant Noël un commentaire judicieux, on entre de plein pied dans la littérature: les textes  les plus connus (comment échapper à Dickens ou, pour le provençal de naissance que je suis, aux truculentes Trois messes basses de Daudet?), mais aussi de véritables curiosités. Bref, ce Bouquin de Noël est un beau recueil thématique.

Il me faudra d’ailleurs encore bien deux ou trois années pour parvenir à bout de cette matière si riche. Cette année, je me suis surtout concentré sur les récits qui précédent la période de Noël et sur ceux de l’époque du Nouvel An. La légende d’Halewyn nous fait plonger dans la légende qui donna son nom à la future fête d’Halloween. Un enterrement civil (François Coppée) est un récit édifiant sur le thème de l’enfant mort. Sainte-Catherine au moulin (Camille Lemonnier) est un beau conte réaliste dans la veine régionaliste du XIX siècle  (extrait d’un recueil de Noëls flamands) sur le thème des fiançailles et du rapprochement de deux familles de meuniers.

J’ai découvert aussi toute une littérature centrée sur la Saint-Sylvestre et le Jour de l’an, dont je connaissais à vrai dire certains des titres, mais que je n’avais pas associé à ce moment de basculement d’une année dans l’autre: Dame Holle des frères Grimm, La Petite fille aux allumettes d’Andersen… Les Aventures de la nuit de la Saint-Sylvestre est une fantaisie d’Hoffmann qui m’a donné furieusement envie de me plonger dans les Fantaisies à la manière de Callot, d’où le récit est extrait. Je n’ai pas la place de nommer tous les titres.

Bref, voilà un recueil qui va m’accompagner encore quelques années je crois et que je m’empresserai de ranger non loin des décorations de Noël.

 

Au pied du sapin

Une bonne nuit pleine d’étoiles.

Au loin, le bruit des cloches qui tintent.

Deux, trois raclements dans la cheminée.

Et puis, ce matin, au pied du sapin…

Le Père Noël n’a pas oublié l’amateur de livres.

 

JOYEUX NOËL À TOUS !

Anne PERRY: Un Noël à New York

 

Hiver 1904. Janina Pitt a 23 ans. La fille de Charlotte et Thomas Pitt a accepté d’accompagner sa jeune amie Delphinia Cardew en Amérique où elle doit épouser Brent Albright, un homme de la haute société. Du bateau d’où elles débarquent à New-York, en ces jours précédant Noël, la ville offre le visage d’une grande métropole cosmopolite et fascinante. Introduite dans la meilleure société, grâce à sa jeune amie, Janina ne tarde pas à se lancer avec plaisir à la découverte de la ville, que les premiers flocons de neige tombant sur Central Parc commencent à recouvrir d’un charme indéfinissable. Mais la cité a ses pièges, que Janina devra révéler, pour éviter de sombrer dans les chausse-trappes d’une histoire familiale prête à se refermer sur elle…

Avec son volume annuel de la série des Petits crimes de Noël, Anne Perry fait partie de ces auteurs que j’aime à retrouver au pied du sapin. Curieusement, je ne peux pas dire que je sois vraiment emballé par les intrigues. Ce volume n’y a pas échappé. J’ai découvert le meurtrier à peine le crime commis – un comble pour un récit policier à énigme, même si le mobile, lui, est resté obscur jusqu’au dénouement. Mais il y a dans ces petits récits un charme indéfinissable, une ambiance, un décor, rehaussé encore année après année par de très jolies couvertures. Bref, j’ai replongé cette année, comme on plonge avec plaisir la main dans le sachet de papillotes : avec la joie d’une friandise attendue, même si on sait que ce n’est pas ce qu’on a goûté de plus divin.

Et ce livre est fait pour cela. Il est ce qui convient pour se détendre. Et j’en avais bien besoin ces jours-ci. Bref, une traversée à bord d’un transatlantique, une petite visite de New-York en 1904, geôles comprises, avec gîte et couvert assuré dans une demeure patricienne près de la cinquième avenue et promenade dans Central Parc enneigé, la traque d’une mère qu’on croyait disparue et la découverte d’un cadavre encore tout fumant histoire de se donner le frisson, plus une petite histoire sentimentale avec le policier chargé de vous arrêter, que demander de mieux, bien installé au fond du canapé, sous une couverture, avec tout à côté le sapin qui scintille, et une assiette de biscuits parfumés à portée de main ? Et puis en plus la neige, qui par chez moi tarde à tomber malgré le froid continu depuis plusieurs semaines, mais qui depuis début décembre occupe mes lectures.

Catherine LEPAGNOL: Biographies du Père Noël

 

Tout le monde le connaît, sans jamais l’avoir vu. Son grand manteau rouge, sa barbe, l’âge vénérable du bonhomme, un embonpoint plutôt prononcé, qui ne semblent guère le gêner néanmoins lorsque la nuit de Noël il descend dans la cheminée pour apporter au pied du sapin illuminé les cadeaux qui le lendemain enchanteront le regard des enfants émerveillés. On pense qu’il vit quelque part là haut vers le nord, certains précisent : en Laponie. D’aucuns évoquent l’existence d’une Mère Noël, de lutins l’aidant à confectionner pendant toute une année les jouets qu’il compte apporter aux enfants sages. Mais qui est vraiment le Père Noël ? Un vieillard bon et vénérable ? La personnification de la magie de Noël ? Un symbole de générosité ? Ou bien une figure opportuniste, une sorte de coucou de l’imaginaire de Noël ? Car enfin Noël n’est-elle pas d’abord la fête de la naissance de Jésus ?

Biographies du Père Noël. Sous ce titre amusant, découvert par hasard parmi les rayonnages de la médiathèque, se cache un intéressant album, richement illustré, une véritable encyclopédie des fêtes et traditions attachées à Noël, avec pour figure centrale bien sûr le Père Noël lui-même. Et j’ai appris plein de choses sur ce fameux Père Noël. Qui est-il au juste ? Comment est-il apparu dans l’imaginaire occidental ? Et pourquoi justement à l’occasion de cette fête de Noël, déjà assez chargée symboliquement pour qu’on s’étonne qu’on eût besoin de convoquer une autre figure ?

Car le Père Noël est récent : apparu aux Etats-Unis au XIXème siècle, sans doute sur le canevas de vieilles histoires germaniques, répandu en Europe, et en particulier en France au XXème siècle, et surtout après la Seconde guerre mondiale. Mais le Père Noël n’est pas né de rien. Il y a quelque chose d’opportuniste, à l’évidence, dans la figure du Père Noël, fusionnant de plus anciennes traditions païennes, telles que la bûche ou l’arbre de Noël, et tout un personnel chrétien ou magique qui a pendant des siècles rempli une fonction analogue à celle du père de Noël, à savoir celle de dispensateurs de cadeaux à l’occasion d’une fête religieuse et familiale pleine de merveilleux : saint Martin, sainte Catherine, saint André, sainte Barbe, saint Nicolas, sainte Lucie, saint Thomas, l’enfant Jésus, les anges de Noël, la dame de Noël, les rois Mages, le père Chalande, les fées de Noël, la tante Arie, le Weihnachtsmann, le père Gel et Babouchka, Frau Holle, Chauchevieille et Trotte-vieille, Olentzaro, Julbock, l’Homme au nez, La Guillaneu, La Vieille Année et le Père Siècle, le Père Janvier, Berchta, La Befana. Chaque pays, chaque région a sa tradition, sa date, son moment où des cadeaux sont apportés aux enfants.

Si l’origine du Père Noël est obscure, sa date de naissance est précise ; 1822, sous la plume de Clement Moore, dans un poème, La nuit de Noël, qui reste un des classiques de la littérature enfantine et du merveilleux attaché à Noël. Sous le crayon des illustrateurs du poème de Moore, le Père Noël va rapidement prendre figure, puis se diffuser en Europe, s’installant opportunément dans les régions qui avaient pris l’habitude de fêter saint Nicolas, dont le Santa Claus américain n’est qu’une figure dérivée. La bande dessinée (les merveilleuses et poétiques vignettes de Little Nemo in Slumberland), le cinéma muet vont achever de diffuser cette image. Enfin, à partir de la fin des années 1940, le redressement économique de l’Europe et le plan Marshall finiront de donner au Père Noël le rôle commercial qu’on connaît.

Oui, mais voilà, pourquoi Noël justement ? Pourquoi cette contamination du religieux et du païen ou du magique dans cette fête hautement symbolique qu’est Noël ? Le choix de la date de Noël par l’Église pour fêter la naissance du Christ, au moment du solstice d’hiver, dont les festivités remontent bien loin avant le développement du christianisme, n’y est sans doute pas pour rien.

L’histoire de France ajoute à ce cheminement symbolique un autre épisode, particulièrement savoureux, ou bien français, comme on voudra. Il fallait en effet qu’il passe par la France de la IIIème République pour que le Père Noël prenne en outre un rôle politique. En effet, le Père Noël a trouvé dans la République laïque un allié de poids, qui explique que ce soit en France justement que Santa Claus ait connu ses premiers succès hors des Etats-Unis. Dans le but de laïciser la fête de Noël, le Père Noël entre dans les écoles où il remplace la crèche et le petit Jésus. On voit des instituteurs écrire des contes de Noël laïques mettant en scène le vénérable bonhomme, qui s’attire les foudres de l’Église, et parfois certaines réactions démonstratives. A Dijon, en 1951, un père Noël en effigie est accroché aux grilles de la cathédrale et brûlé en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Combat perdu d’avance. L’autodafé provoque un mouvement de désapprobation jusque dans les rangs de certains catholiques, qui lui opposent la naïveté du regard des enfants qui ont adopté cette figure au demeurant si sympathique du Père Noël. Ce jour là, le Père Noël a sans doute définitivement vaincu et trouvé dans le petit Jésus un allié plutôt qu’un concurrent. Au point qu’on imagine parfois que l’un et l’autre sont aussi anciens. Facétieux Père Noël qui avec son embonpoint et sa longue barbe nous ferait presque oublier qu’il n’est qu’un jeune homme au regard du divin bambin de plus de 2000 ans à la fête duquel il aura fini par réussir à s’inviter, aux côtés du sapin et de la bûche fourrée !

Jack LONDON: Construire un feu

 

Le moyen d’échapper à des tortures certaines quand on s’est mal comporté et qu’on tombe entre les mains d’une tribu indienne qu’on a soi-même martyrisée ? (La face perdue) Comment vous acquitter de votre mission lorsqu’on vous a confié un sac et que vous devez compter jusqu’à vos dernières forces pour mener le colis à bon port ? (Une mission de confiance) Un homme dans la neige, qui marche, coincé par le froid et s’efforce de rester en vie, pourra-t-il échapper aux rigueurs épouvantables du climat ? (Construire un feu) Est-il possible d’avoir rencontré le diable en la personne d’une chien un peu trop fidèle ? (Ce spot). Comment croire en l’étrange coïncidence qui conduisit la belle Braise d’or jusqu’à la folie ? (Braise d’or). Comment le juge O’Brien partagea-il le sort, un soir de cuite, du condamné qu’il avait peu auparavant ordonné de laisser aller sur le fleuve vers une mort certaine ? (Comment disparut O’Brien ) Et l’étrange marché que fit El-Sou la Peau-Rouge pour rembourser les dettes laissées par son père à sa mort et le non moins étrange cadeau que lui fit Porportuk pour annuler les siennes ? (L’esprit de Porportuk)

Lost face est un recueil de nouvelles paru en 1910, traduit en francais sous le titre Construire un feu, du nom de la plus célèbre de ces nouvelles, sans doute l’un des récits les plus connus de Jack London. Ce texte est à lui seul un résumé de la manière de l’écrivain américain. Il y a bien sûr dans cette nouvelle ce qu’on attend de Jack London : le froid, la neige, le Grand Nord, un gaillard bien bâti, un chien, au temps de la ruée vers l’or. C’est que dans les régions glacées du Klondike et du Yukon, tout prend une signification autre. La moindre glissade sous la croûte d’une rivière gelée est un arrêt de mort. La moindre négligence tourne à la tragédie.

L’emballement tragique décrit par Construire un feu est à la hauteur de ces attentes : un homme qui a choisi de faire un détour pour vérifier la présence du bois qui lui sera utile au printemps prochain se retrouve piégé par le froid. Ses efforts pour réchauffer ses membres qui l’un après l’autre le lâchent, son énergie impuissante face à une nature plus forte que l’homme, quoi qu’il arrive, souligne la solitude de l’homme face à un monde où il faut être au moins deux pour pouvoir s’en sortir.

Il y a en effet chez London deux inspirations qu’on pourrait s’étonner de voir se rencontrer : celle d’un retour à la sauvagerie des origines et de ce qu’elle dit de la permanence de la loi du plus fort, seule capable de révéler les êtres ; celle de l’entraide, des coopérations, des solidarités humaines. Construire un feu, comme chacune des six autres nouvelles du recueil, chacune à sa manière, traite de cette matière là.

Lecteur depuis longtemps des romans de Jack London, dans lesquels je suis retombé récemment, j’avoue avoir découvert avec ces nouvelles un écrivain qui me convainc peut-être plus encore que celui des romans. Raison de plus de poursuivre mon exploration des terres glacées, dont je vous rappelle que j’ai fait mon thème de lectures pour ce mois de décembre.

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Une petite ville allemande sous la neige, avec sa tour carrée du XIVème siècle, à la frontière polonaise. Sur la plaine, un cavalier se presse. Dans la ville endormie, une petite communauté veille. Car c’est fête ce soir. Dans la demeure qui leur sert de synagogue, ils se sont tous réunis pour fêter dignement cette soirée d’Hanouka autour du chandelier sacré. Mais au loin, la menace gronde. Quelle nouvelle apporte avec lui le cavalier qui vient d’entrer en ville ?

Dans la neige est une nouvelle de jeunesse publiée par Zweig en 1900 dans la revue sioniste Die Welt, mais jamais reprise ensuite en volume. J’étais ainsi passé complètement à côté de ce texte, qui ouvre cependant le deuxième tome des Romans et nouvelles de Zweig publié dans la collection de La Pochothèque. Je dois ainsi un grand merci à Praline, grâce à qui j’ai découvert ce texte court, très efficace, et très poignant aussi.

A travers deux vignettes (le motif merveilleux d’une petite ville allemande du Moyen-Age, avec ses maisons serrées les unes contre les autres, au milieu d’un paysage de neige ; l’image pathétique d’une petite communauté juive, contrainte de fuir les pogroms, dont les membres vont finir gelés sous la neige), Stefan Zweig brasse d’un seul coup de plume tout le registre des récits consacrés traditionnellement à la neige, disons des frères Grimm et d’Andersen à Jack London.

C’est comme si Zweig avait voulu tenir ici toutes les possibilités d’une histoire où la neige joue le rôle principal. Et le moins que je puisse dire, c’est que le résultat se montre fort efficace. Il sert ici de révélateur à l’insécurité vécue par les juifs d’Europe centrale, victimes du fanatisme. Car sous l’image idyllique d’une Allemagne enneigée avec son architecture du Moyen-Âge couve la menace des flagellants, une troupe bien réelle de fanatiques lancée à l’assaut des juifs pour leur faire abjurer leur foi. Restituant ce moment d’histoire, progressivement, Zweig oriente donc le récit du conte vers la tragédie.

Chassés de chez eux par la menace qui les poursuit, Léa, Josué et les siens tentent de gagner la Pologne voisine. Mais on ne court pas sans danger dans la plaine enneigée, tous les récits d’aventure vous le diront. Sauf que de roman ici, il n’y a pas ; ni d’aventure, mais la barbarie, la sauvagerie vouée à la destruction d’un groupe d’hommes à qui on ne reproche que leur fidélité à leurs croyances et à leur histoire. Sous la pression du fanatisme antisémite, l’idylle romantique accouche du pathétique. Un texte essentiel.