Mois : octobre 2015

Stephen KING: Salem

King, SalemQui n’a jamais rêvé, surtout quand l’automne point, au sortir des dernières chaleurs de septembre et de début octobre, de rejoindre une communauté comme celle de Jerusalem’s Lot, petit cité paisible de Nouvelle Angleterre? A Jerusalm’s Lot, on trouve tout ce qui est utile au confort charmant d’une vie provinciale: des collines aux pentes boisées, des fermes, des demeures anciennes, un drugstore, qui fait aussi office de gare routière, un parc, des écoles, un lycée flambant neuf, un coiffeur, un laitier, une agence immobilière, une pension de famille. On trouve des enfants qui aiment jouer à se faire peur, des policiers qui n’ont pas trop  grand chose à faire, un curé partagé entre l’amour de Dieu et celui de la bouteille. A Jerusalem’s Lot, on trouve aussi un vieille demeure, dominant la ville, une grande bâtisse lugubre où jadis un homme s’est pendu après avoir tué sa femme. Une bâtisse qui n’intéresse pas, hélas, que les auteurs de romans…

Pour la troisième étape de la randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde dans le cadre du Challenge Halloween, j’avais décidé de me tenir, le plus scrupuleusement possible, à ce qui devait être le mot d’ordre de cette troisième journée:

Etape 3 : Le 15 octobre 2015

Après vos errances bucoliques, voilà qu’apparaît une grille rouillée. Oserez-vous la pousser malgré ses grincements ?

Osez un livre ou un film qui vous fait vraiment peur ! Votre courage sera mis à rude épreuve, vous serez alors fin prêt à aborder les deux prochaines étapes.

C’est une question que je me pose depuis longtemps: est-il vraiment possible d’avoir peur en lisant un livre? Pas d’une peur d’enfant, non, mais en adulte. Peur à épier avec inquiétude autour de soi les ombres de la chambre, le soir, du fond du lit, à sursauter au moindre craquement, à remettre le moment de se lever pour aller boire un verre ou passer aux toilettes, et à bien vérifier en revenant dans les armoires et dessous son lit, bref une peur comme j’ai pu en avoir, mais c’était il y a longtemps, à l’époque aussi où le moindre récit d’aventures était pour moi comme un vrai voyage, où je pouvais tomber amoureux d’une héroïne. On me disait que si je posais la question, c’est parce que je n’avais jamais lu Stephen King. Eh bien! j’ai lu mon premier Stephen King, et je dois dire que je n’ai pas eu peur. Pas vraiment peur du moins, sinon d’une légère tension, qu’on nomme aussi bien le suspense aux moments les plus tendus de l’action. Bref rien de ce que j’appelle avoir peur.

Je n’ai pas eu peur donc, mais j’ai découvert un auteur.

Paradoxalement, ce n’est pas  le récit fantastique qui m’a le plus intéressé, mais la vie d’une petite communauté villageoise, au bord de l’implosion. Le vrai sujet d’ailleurs est là, me semble-t-il, ainsi que dans un jeu, finalement assez intellectuel, avec les formes et les codes du genre. Petite ville typique du nord-est des États-Unis, Jerusalem’s  Lot connait son lot d’horreurs quotidiennes: enfants battus, alcoolisme, relégation sociale, affaires plus ou moins louches, qui se succèdent au début du roman dans quelques scènes courtes, denses. C’est le portrait d’un société à la limite de l’ennui, comme on en trouve dans les romans de Giono, ou comme l’ecrivait Pascal: « un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » Alors, pour trouver un dérivatif à l’ennui, un semblant de sociabilité s’installe, des gestes ritualisés, d’où perce la violence parfois, comme dans cette scène hallucinante où le gardien de la décharge se livre à son « divertissement » hebdomadaire qui consiste à tirer sur les rats effrayés par l’incinération des déchets.

Revenu à Jerusalem’s Lot, où il vecu enfant, pour observer la vie villageoise et tâcher d’en tirer un roman qui aurait pour sujet Marston House, la maison du sommet de la colline,  Ben Mears campe un personnage commun, hanté, comme nous le sommes tous, par quelques fantômes: la mort de sa compagne, d’un accident de moto, alors qu’ils cheminaient sur une route glissante, et, ce qui est moins commun, le souvenir d’une scène terrifiante, hallucinée, aperçue dans l’enfance alors que par défi il avait pénètré dans la demeure abandonnée. Ben ne tarde pas à s’intégrer à la vie de la cité, d’autant plus que sa rencontre avec Susan, une jeune femme séduisante, ouvre devant lui de nouveaux horizons.

Sans doute, le talent de Stephen King est de savoir mettre cette première intrigue à distance en distillant un à un des éléments mystérieux, bientôt fantastiques: un chien est retrouvé accroché au portail du cimetière, un enfant disparaît, son frère meurt peu de temps après à la suite d’une étrange anémie, des livreurs sont chargés de véhiculer un coffre arrivé par bateau, de l’étranger, jusqu’à la cave de Marston House… Immanquablement, l’action suit un rituel, dans lequel le lecteur attentif ne peine pas à reconnaître le chef d’œuvre de Bram Stocker, Dracula. Taquin, King multiplié les clins d’œil plus ou moins explicites. Et c’est bientôt une compagnie hétéroclite digne de celle que conduisait  le docteur Abraham Van Helsing qui se forme pour mener une chasse aux vampires d’autant plus inquiétante que le phénomène se développe à la manière d’un processus viral. Ben Mears, l’écrivain, sa fiancée Susan Norton, Matt Burke (clin d’œil au philosophe anglais dont le traité sur le sublime inspira à Ann Radcliffe son esthétique de la terreur?), le professeur de lettres, le docteur Jimmy Cody, le père Callahan, et surtout Mark Petrie, un jeune garçon de douze ans, très vite prévenu de la nature des événements grâce à sa passion pour les récits d’épouvantes dont il collectionne les figurines. Tous n’en reviendront pas bien sûr. Mais je ne vous gâcherai pas le plaisir en vous disant qui. En tout cas tout ce petit monde ne va pas tarder à entrer en action dans un version déprimante – ou déprimée – du roman de Bram Stocker: c’est que les temps sont loin déjà de l’héroïque équipée guidée par Van Helsing. À la lutte contre le mal d’une Angleterre victorienne, sûre d’elle-même et confiante dans l’avenir, Stephen King substitue le motif d’une Amérique qui va mal, une Amérique sonnée par l’expérience militaire de la Corée et du Vietnam, déchue dans son aspiration à la vertu par l’usage de l’arme atomique en 1945, une société où tout craque, comme dans la vieille demeure, sur la colline, qui couve d’un œil diabolique le destin de la communauté. Et voilà comment, du fantastique, l’air de rien, Stephen King nous ramène à une forme de littérature sociale particulièrement efficace. Je le répète, c’est cela que j’ai aimé chez cet auteur, dont je continuerai dorénavant à explorer l’œuvre.

Challenge Halloween 2015

Kürbis und Co

Envie205 d’un petit buffet d’Halloween ? Pour cette deuxième étape de la randonnée horrifique organisée par Lou et Hilde dans le cadre de leur

Challenge Halloween

je me devais de trouver quelque chose à rajouter sur la table. Alors quoi? Quelque oeil de chocolat blanc en gelée sur un coulis de sang – pardon de fraise? Quelque cervelle decervelée – crème vanille à la gélatine et confiture de pomme? Quelque gâteau de Dracula ? Rien de tout cela!

Pour moi, octobre, c’est le début de l’automne, et l’automne est culinairement le moment où je retrouve un met préfèré parmi tous: les courges. Si je veux donc bien me joindre à la fête, mon buffet d’Halloween se fera cependant cette année autour de quelques cucurbitacées. Pour cela j’ai rouvert le compagnon habituel de mes automnes, ce Kürbis und Co; wiederentdecktes Gemüse (Courges and co; légumes retrouvés). Outre quelques pages bien pratiques sur la manière de décorer les courges d’Halloween, j’y pioche tous les automnes quelques uns des hits de ma cuisine: soupe de courge à l’orange, gnocchis de potimarron, gratin de courge libanais, qui remplissent ma table alors de belles couleurs orangées et font planer un joli fumet.  Bon, eh bien! disons, à table! Que voulez-vous que je vous serve? Un peu de ce délicieux carpaccio de topinambours ? Quelques Maultaschen (ce sont les ravioli souabes) aux panais? Une bonne assiette de Grünkohl  au citron vert? (on trouve maintenant en France ce chou, à la fois très vert et très frisé, au goût très doux, sous le nom de chou kale, mais cela ne vaut pas encore le Grünkohl que j’achète sur le marché de Freiburg en Allemagne 🙂 ). Et que diriez-vous d’accompagner ceci de quelque bon vin d’Alsace ou, pourquoi pas, mais il faudra passer le Rhin, de quelque vin de Bade ou de Moselle?

Jean RACINE: Alexandre le Grand

MaîtreRacine, Théâtre complet d’un empire considérable, Alexandre, poussant toujours vers l’Orient, est parvenu aux frontières de l’Inde et songe à entreprendre la conquête de nouveaux royaumes. De nouveaux coeurs aussi. Car si Alexandre est un grand prince, c’est aussi un prince amoureux. Il aime Cleophile, soeur d’un des rois de l’Inde, et il est aimé d’elle. Magnanime, le prince majestueux offre, par amour, mais aussi  par habile politique, de laisser sur leur trône les princes indiens qui accepteront de se soumettre à lui. La proposition est-elle cependant bien honnête? Comment faire quand on est soi-même prince et jaloux de son rang? Une discussion s’engage entre Axiane, reine indienne, et ses deux prétendants, Porus et Taxile, rois d’autres parties de l’Inde. Une discussion dont l’enjeu n’est autre que le rang auxquels il prétendent et l’amour de la belle Axiane…

Deuxième des pièces de Racine, Alexandre le grand n’est pas, loin s’en faut, la plus connue du grand tragique français. On la range habituellement dans ces tragédies qu’il ne serait pas nécessaire de connaître, la preuve des débuts un peu laborieux d’un écrivain qui n’aurait vraiment trouvé sa manière que peu de temps après, avec le coup d’éclat d‘Andromaque. En partie justifiée pour La Thébaïde, cette réputation ne me semble pas légitime concernant Alexandre le grand. Car s’il est vrai qu’Andromaque marque bien le début d’une révolution par la logique de l’amour qui s’y manifeste, par la forme renouvelée d’un sublime adouci, d’un pathétique d’un nouveau genre (la fameuse plainte racinienne), Alexandre constitue un morceau de choix qu’on aurait tort de bouder. Cela est lié sans doute à l’idée qu’on se fait de Racine: poète des passions, de l’amour tragique. Et on oublie alors en passant l’importance qu’y tiennent les questions politiques, même si c’est apparemment dans la coulisse, ou bien au début (Oreste arrivant en Epire au début d’Andromaque) ou à la fin des pièces (Andromaque régnant seule sur l’Epire et mettant la cause troyenne au service d’un nouveau combat: venger son époux Pyrrhus assassiné par ses anciens alliés grecs – une fin très politique!).

De tous les rois qu’on peut trouver dans le théâtre de Racine, Alexandre est sans doute celui qui se montre le plus à la hauteur de sa fonction politique. Il est peut-être même d’ailleurs le seul vrai roi de toutes les pièces du dramaturge. Ni trop, ni pas assez roi, Alexandre n’est ni un tyran, ni un roi faible, même s’il peut servir de repoussoir aux autres rois de la pièce.

Par quelle loi faut-il qu’aux deux bouts de la terre

Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre?

Car la majesté ne se partage pas. La rivalité, donc la guerre, est la loi commune des rois de ce siècle, celui d’Alexandre, comme celui de Racine.

Mais Alexandre se montre aussi un prince galant, capable de mettre sa puissance aux pieds de sa bien aimée. Un prince tombé amoureux de Cleofile, alors que celle-ci était sa prisonnière, ce qui est plus inquiétant et anticipe sur toute une tradition de princes chez Racine (Pyrrhus, Néron, etc.). Sûr de lui-même, Alexandre est une force brute:

c’est bien tard s’opposer à l’orage

dit de lui l’ambassadeur Ephestion, venu annoncer aux souverains de l’Inde les conditions d’Alexandre: une force irrésistible que développe la violente séduction qu’il exerce sur ceux qui le côtoient. C’est le développement du désir amoureux et de la politique se commentant l’un l’autre. D’autres autour de lui ont les mêmes prétentions. Taxile tient Axiane prisonnière en prétendant la protéger d’elle-même, nouveau développement de la tradition racinienne des amoureux tortionnaires. Et Porus prétend d’un même mouvement, sur le champ de bataille, contester la majesté d’Alexandre et achever de séduire Axiane.

Mais que vaut l’amour d’un héros? Voilà presque déjà le questionnement de Mme de La Fayette. Que vaut l’amour si l’amour est d’abord une conquête? Y a-t-il place pour l’amour dans un coeur épris de gloire?

On attend peu d’amour d’un héros tel que vous:

La gloire fit toujours vos transports les plus doux;

Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu’il désire.

La proximité, l’équivalence de l’amour et de la haine, leitmotiv racinien, dès lors, n’est plus très loin:

Non Seigneur: je vous hais d’autant plus qu’on vous aime

D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même,

Que l’univers entier m’en impose la loi,

Et que personne enfin ne vous hait avec moi.

Alexandre le grand est donc une grande pièce, à part peut-être un cinquième acte raté, quelque chose de très différent déjà de La Thébaïde, mais de très différent encore d’Andromaque. C’est cela le génie de Racine. Cet art des infinies variations sur une palette de motifs somme toute très reduite. Deuxième des douze pièces du dramaturge français elle est la deuxième des douze étapes de mon petit chemin racinien, cette excursion que j’entreprends cette année de lire, ou relire, toute l’oeuvre dramatique de Racine. À suivre donc. La prochaine fois, ce sera Andromaque.

Entre les pages de mon carnet de lecture: ma bibliothèque d’Halloween

Parmi les nombreuses raisons qui ont pu me pousser à tenir un blog, il y a bien sûr le désir de partager des lectures, de donner pour ainsi dire une forme moderne et numérique à la vieille tradition des clubs de lecture, de rencontrer -numeriquement- d’autres lecteurs, d’autres lectrices. Il y a le plaisir aussi tout simplement d’écrire sur les livres que j’ai aimé, l’occasion d’affiner mon jugement en cherchant à mettre des mots sur des impressions. Mais la première des raisons, sinon en importance, du moins chronologique, est que j’ai toujours tenu des carnets de lecture. J’ai besoin, quand je lis, de passer par l’écrit, d’abord parce que cela prolonge ma lecture, mais aussi tout simplement parce que cela m’aide à ne pas oublier les livres que j’ai lu. J’aime souvent me replonger dans mes billets passés pour y retrouver le souvenir, l’émotion d’un livre.

Ce blog est comme les carnets que je collectionnais naguère et qui occupent encore tout une étagère dans un coin de ma bibliothèque. J’aime parfois le feuilleter, me rappeler des livres presque oubliés, ou les raisons pour lesquelles je les ai ou non aimés. Mais cela reste une pratique très solitaire. Quand je consulte les statistiques de mon site, je m’aperçois que c’est d’abord la nouveauté de l’information qui règne. Chaque nouveau billet chasse les anciens billets. La fréquentation se concentre, à part quelques « hits », sur les deniers billets.

Je profite donc de ce mois pour lancer une nouvelle rubrique. Ce pourrait être un rendez-vous mensuel, pourquoi pas une idée à lancer sur le web: que chacun fouille dans les fonds de tiroirs de son blog de lecture, y ramène des compte-rendu parfois anciens de livres peut-être déjà oubliés. Une manière de faire continuer à vivre tous ces billets accumulés au cours des années. La possibilité aussi de constituer des thématiques, autour d’un genre, d’une auteur, d’une époque, d’une collection. Bref je me lance ce mois-ci. La thématique est facile à trouver, puisque, à l’instigation de Lou et Hilde, tout le monde sait que ce mois-ci ont lieu de grandes réjouissances halloweenesques, une randonnée de lecture à vous glacer le sang.

Place donc ce mois-ci à ma bibliothèque d’Halloween.

Achim von ARNIM: Isabelle d’Égypte

Dominique BARBERIS: Beau Rivage

Fabrice BOURLAND: Le fantôme de Baker Street

Jacques CAZOTTE: Le Diable amoureux

William Wilkie COLLINS: L’Hôtel hanté

Alexandre Dumas: Le Château d’Eppstein

Alexandre DUMAS: Pauline

Gary Spencer MILLIDGE: Strangehaven (BD)

Gary Spencer MILLIDGE: Strangehaven (vol.2) – Confrérie (BD)

Gary Spencer MILLIDGE: Strangehaven (vol.3) – Complots (BD)

Ann RADCLIFFE: Les Mystères d’Udolphe

Emile ZOLA: Angeline ou La maison hantée

 

 

 

 

 

Ann RADCLIFFE: Les Mystères de la forêt

Radcliffe, Les Mystères de la forêtFuyant Paris, où ses actions malhonnêtes ont fini par le rattraper, Pierre de La Motte a recueilli une malheureuse jeune fille, persécutée par des bandits, rencontrés dans une demeure isolée, sur la lande. La Motte cherche à quitter la France. Mais un fâcheux accident, immobilisant la voiture, va le contraindre à revoir ses plans. Dans une épaisse forêt, les restes d’une abbaye en ruine s’offrent comme un gite où se faire oublier quelques temps…

Un carrosse filant à vive allure à travers la lande, une épaisse forêt, les ruines d’une abbaye, une jeune fille persécutée par des libertins criminels, des trappes, des sous-terrains, des cachots, des poignards, les restes d’un squelette cachés au fond d’un coffre, les feuilles d’un manuscrit trouvées dans une pièce secrète – The romance of the forest réunit tous les lieux communs de la littérature gothique. Il faut bien le reconnaitre, l’intérêt de ce genre de livre est aujourd’hui plutôt passé. Il y a quelque chose d’un peu vieilli, voire vieillot dans la manière d’Ann Radcliffe, mais qui peut faire aussi le charme des trois grands romans par lesquels elle fixa définitivement les codes d’un genre particulièrement codifié, voire un tantinet artificiel: Le roman de la forêt (1790), Les Mystères d’Udolphe (1794), L’Italien, ou le Confessionnal des pénitents noirs (1797). Personnellement, j’aime bien. Mais à condition de les lire vite. C’est ce que j’ai fait ce week-end, en engloutissant presque d’une traite, les 500 et quelques pages des aventures de la malheureuse Adeline, héroïne persécutée, comme il se doit (!), au centre d’une intrigue perverse et d’obscures tractations, opposant ses évanouissements fréquents et sa blancheur cadavérique aux sombres sous-terrains et aux idées non moins noires de ceux qui la manipulent. En effet, ce n’est pas tant le merveilleux ou le fantastique qui chez Ann Radcliffe impressionne, qu’un climat fantastique, naissant d’une proximité de ton entre les noirs desseins de certains de ses protagonistes et certains lieux obscurs, désolés, retirés, telle l’abbaye en ruine qui occupe ici le centre du récit. Moteur de l’intrigue, Adeline est un personnage à la fois victime et sensible, qui cherche à sauver son intégrité (quoique, dès les premières pages, un soupçon flotte sur les libertés qu’ont pu prendre les bandits qui la tiennent séquestrés, en profitant de son évanouissement – mais le roman gothique doit rester pudique, et il revient au lecteur d’imaginer comme il voudra, ce qu’il voudra!). Centre de tous les regards (elle exerce sur tous les hommes qui la côtoient une séduction très vive), elle est à son tour celle par qui nous parviennent les émotions liées à la contemplation de paysages extraordinaires. Les meilleures pages du roman sont ainsi consacrés (j’avais déjà éprouvé la même chose avec Udolphe) aux pages noires de ses explorations de l’abbaye, de la forêt ou aux pages éclatantes consacrées, dans la dernière parties du roman, aux Alpes savoyardes et à la Méditerranée.

En son temps, on consacra Ann Radcliffe du titre de « reine du suspense ». Là encore, les procédés ont un peu vieilli. La multiplication des péripéties fatigue – lire un roman d’Ann Radcliffe est d’ailleurs une épreuve pour les nerfs! Mais c’est ce que devaient rechercher les lecteurs (qui étaient d’abord et surtout des lectrices). Repousser l’explication d’un fait plusieurs dizaines, voire centaines de pages après son exposition est un procédé récurrent de l’auteur: quels sont au juste les faits qui conduisent La Motte à fuir précipitamment Paris, accompagné de sa femme et de deux domestiques? Pourquoi le père d’Adeline cherche-t-il à la faire assassiner? Pourquoi le marquis de Montalt pâlit-il en apercevant La Motte? pourquoi quitte-t-il précipitamment, au petit jour, l’abbaye où il lui offre l’hospitalité? Qu’est-ce qui a rapproché les deux hommes? A qui appartiennent les restes du squelette découvert dans un coffre par La Motte?

Bref, l’avalanche des faits est un peu gratuite, sinon pour soutenir l’attention de lectrices en quête d’émotions vives, comme Jane Austen en a donné la satire avec le personnage de Catherine Morland dans L’abbaye de Northanger. Les personnages sont nombreux, mais finissent, au terme de révélations toutes plus invraisemblables, par révéler qu’ils sont sont tous plus ou moins liés les uns aux autres. L’action est larmoyante à souhait. Mais il ressort de tout cela une conception esthétique qui n’est pas dénuée d’intérêt. Influencée par la lecture de Burke, Ann Radcliffe perçoit la proximité du terrifiant et du sublime, qui ouvre la possibilité à une esthétique des ruines ou à de magnifiques descriptions des paysages alpestres. Tournée vers l’âme humaine, cette sensibilité nouvelle, à laquelle il manque encore cependant les subtilités du roman psychologique, offre quelques pages saisissantes sur le goût de l’horreur, le désir de revenir à la contemplation d’un objet de terreur, la proximité étroite entre ce qui nous fait plaisir et ce qui nous fait peur.

Une lecture à ranger donc sur l’étagère des curiosités littéraires. Et qui me permets d’honorer la première étape de la Randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde pour animer la sixième saison de leur Challenge Halloween.

Challenge Halloween 2015

Le Challenge Halloween 2015 commence aujourd’hui!

Challenge Halloween 2015

Comme chaque année, Lou et Hilde nous convient au Challenge Halloween. Les festivités commencent aujourd’hui et prendront fin le 5 novembre.

Le Challenge Halloween

propose de partager lectures d’épouvante, gothiques, fantastiques, séries sur le thème, recettes effrayantes que vous n’avez jamais osé cuisiner et tout un tas d’autres joyeusetés comme il se doit hurlantes, bavantes, grinçantes, frappantes, glissantes, cliquetantes, bref, le genre de truc qui vous fera dresser les cheveux sur la tête.

Mais comme il est toujours plus agréable de s’aventurer en groupe dans des contrées inhospitalières (quoique… j’ai le souvenir de certains récits horrifiques où s’aventurer en groupe dans un endroit hanté par d’inquiétantes présences ne donnait guère envie de tenter soi même l’aventure!!!), nos deux charmantes organisatrices, vêtues pour l’heure d’une façon que je vous laisse imaginer et arborant haut leur porte lanterne, nous ont concocté  pour cette 6ème édition une de ces petites randonnées, dont il nous faudra longtemps, je pense, pour nous remettre.

La randonnée d’Halloween

Etape 1 :  Le 5 octobre 2015

Il est minuit : en route ! Un chemin sinistre et perdu dans la lande vous attend. A moins que vous ne décidiez de vous aventurer dans la Forêt des Damnés… la Forêt ou la Lande, à vous de choisir.

Pour moi, ce sera la forêt, avec un classique du roman gothique anglais:

Radcliffe, Les Mystères de la forêt

Etape 2 : Le 10 octobre 2015

Après toutes ces émotions, nous avons bien mérité de faire une pause.  Rien de tel qu’un pique-nique pour reprendre des forces. Les randonneurs découvrent leur casse-croûte en image et espèrent ne pas servir d’en-cas à quelques créatures qui rôdent dans les parages.

A vous de nous étonner avec vos créations culinaires halloweenesques !

Oui, mais comment étonner si cela ne reste pas une surprise? Enfin quelque chose tournant sans doute autour de ça:

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Etape 3 : Le 15 octobre 2015

Après vos errances bucoliques, voilà qu’apparaît une grille rouillée. Oserez-vous la pousser malgré ses grincements ?

Osez un livre ou un film qui vous fait vraiment peur ! Votre courage sera mis à rude épreuve, vous serez alors fin prêt à aborder les deux prochaines étapes.

Je n’ai jamais lu Stephen King. C’est l’occasion sans doute. Est-il possible d’avoir vraiment peur quand on lit? Il parait qu’avec celui-ci oui.

King, Salem

Etape 4 : Le 20 octobre

La fin de cette randonnée vous a entrainés vers un cimetière de campagne, isolé, à des kilomètres du prochain village. Au détour d’une allée, vous vous penchez pour lire une inscription. « Ci-gît »…

A vous de décider qui est censé résider à cet endroit : une célébrité locale chez les créatures, un auteur qui vous hante depuis des années…

Je dirai, sans hésitation, Edgar Poe, dont je souhaite depuis longtemps relire les histoires extraordinaires.

Poe, Histoires extraordinaires

 Etape 5 : Le 25 octobre

Mais quel est ce son étrange ? Il semble émanent du caveau le plus proche. Il se fait de plus en plus fort. Vous voudriez fuir mais restez, fascinés…

Que peut-il vous arriver de pire ? Racontez-nous ou choisissez le livre, film ou documentaire qui pourrait le mieux l’exprimer !

Une histoire de caveau, ceci me rappelle un roman gothique encore. Pour cette dernière étape, je n’ai pas encore choisi. Peut-être celui-ci:

Hoffmann, Les Elixirs du diable