Mois : mai 2015

Pearl BUCK: L’Exilée

Buck (Pearl), L'ExiléeLe monde ou la Mission? La contemplation exaltée des beautés de ce monde ou la poursuite du grand Œuvre divin, enseignée à une communauté de puritains par leur foi rigoriste? Tel est le dilemme qui s’est posé à Carie, une jeune américaine éprise en même temps de joie et d’Idéal. A peine mariée au pasteur Stone, elle rejoint la Chine avec son époux où pendant plusieurs décennies ils vont travailler à évangéliser les populations locales. Mais si Stone se consacre d’emblée à sa mission, sans écouter d’autre motivation que celle, religieuse, qui l’a conduit ici, très vite Carie se montre sensible au charme particulier de ces régions de Chine, à l’humanité qui y vit, qui y souffre. Bientôt, un premier enfant naît, très vite suivi d’un deuxième. Dans le décor d’une Chine sensible, que le pasteur Stone s’évertue à ne pas voir, les destins des deux époux s’éloignent…

Pearl Buck fait partie de ces auteurs, dont j’ai souvent entendu parler sans rien en savoir ou presque. Et je crois que j’en serais resté là si l’autre jour, à table, son nom n’était soudainement tombé, à l’occasion d’une conversation amicale où chacun évoquait ses grandes lectures de jeunesse, après ceux de Zola, Balzac, Jane Austen… Le lendemain, chez un des bouquinistes que je fréquente hebdomadairement, ou presque, je suis tombé sur cet Exilée, dont j’ai aimé la belle couverture, un peu passée, d’une autre époque, avec cette odeur caractéristique des vieux Livre de Poche que je lisais chez mes parents. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un grand livre, et si Pearl Buck mérite d’être tirée de l’oubli, ou du quasi oubli, dont le prix Nobel n’a pas suffi à la préserver. Mais c’était le livre qu’il me fallait, à ce moment là. Et j’ai passé quelques belles soirées à suivre l’histoire de cette mère courage, partagée entre une foi fervente, mais inquiète, et un goût exalté pour les joies et les beautés du monde, au milieu des magnifiques paysages d’une Chine que l’Occident commençait alors à peine à découvrir.

Car L’Exilée offre d’abord un très beau portrait de femme. Dès le début du livre, une femme se souvient, d’une autre femme, sa mère.  Cette narratrice, Consolation, est le double de l’auteur et Carie, l’héroïne, sa propre mère. Mais jamais, dans le récit, nous ne sortirons de cette relation singulière: une femme se souvenant d’une autre femme, sans que le rapport biographique ne soit même explicité entre les deux.

Parmi les images qui traversent ma mémoire, j’en choisis une qui la représente le mieux. Je prends celle-ci: elle se trouve au milieu du jardin américain qu’elle a planté au cœur sombre d’une cité chinoise, sur le bord du fleuve Yangtsé. »

Je dirai que c’est cette phrase, la première phrase du roman, qui m’a fait acheter le livre, sans doute parce que j’aime beaucoup les portraits, les portraits de femme en particulier, et qu’il y était aussi question d’un jardin. Carie est une femme instruite et sensible, éduquée dans le cadre rigoriste d’une communauté de puritains hollandais venus s’établir en Amérique. Dès son plus jeune âge, sa sensibilité à la beauté et aux souffrances des autres hommes, qui s’exprime notamment dans le récit par des évocations subtiles  de la région montagneuse de Virginie, font de Carie un être un peu à part, au milieu d’une communauté élevée dans le goût de l’effort, du travail bien fait, qu’anime une suspicion poussée à l’égard de tout ce qui pourrait détourner ces croyants de la contemplation divine, notamment les joies de ce monde. Idéaliste, elle se rêve missionnaire et finit par épouser le pasteur Stone, une sorte de saint, qui ne songe qu’à Dieu et à son ministère (mais trouvera le loisir d’avoir sept enfants avec elle!).

Pearl Buck a composé ce récit en s’inspirant de la vie de ses propres parents, des missionnaires américains partis en Chine où il passèrent tout le restant de leur vie. C’est un des aspects intéressants du roman: ce portrait pudique de parents dont l’auteur ne comprend pas toujours les motivations, le constat retenu de l’échec de leur mariage, la folie de sainteté du père, qu’on devine aisément égoïste sous sa ferveur évangélique, l’engagement sans compter de la mère pour les miséreux, pour ses propres enfants, contre les injustices.

Sur cette trame familiale, Pearl Buck a composé un récit dans lequel j’ai trouvé en fait deux romans.

Il y a d’abord un roman religieux, ou plutôt ce que j’appellerais un roman de la foi, genre aujourd’hui passé de mode. Pourtant, la confrontation de Carie et de son mari, le pasteur Stone, offre une belle occasion à l’auteur de s’interroger sur le sens de la vie, la place qu’y prennent les joies de l’existence, la signification d’une sainteté à laquelle certains comme Carie peuvent aspirer en croyant ne jamais la trouver, tandis que d’autres, à l’image du pasteur Stone, font profession d’enseigner la foi et négligent ou méprisent ceux à qui ils l’enseignent. Il n’est pas indifférent que cette confrontation soit en même temps celle d’un mari et de sa femme: à Stone qui méprise le monde parce que sa vie est intégralement tournée vers Dieu, Carie oppose le motif d’une femme ivre de joie et de beauté, qui aborde la Chine non en conquérante, mais comme une personnage sensible qui en perçoit tout de suite les souffrances et la profonde humanité, une femme humaine, donc, du monde, sans être mondaine, volontiers révoltée contre son Dieu, mais pas jusqu’à se détourner de lui, une mère attachée passionnément à ses enfants, au contraire de son mari, indifférent, ou qui s’accommode, au principe que ce serait la volonté de Dieu, de la mort de plusieurs d’entre eux, vaincus par les rigueurs de la vie itinérante et les nombreuses épidémies.

L’autre roman, bien sûr, est celui de la Chine, une pays que Carie découvre avec ses yeux capables de voir, et qui éclate dans de très belles descriptions des paysages des régions bordant le fleuve Yangtsé, des vieilles villes historiques, du spectacle des beautés sublimes côtoyant la misère la plus noire. On ne peut pas lire ces lignes sans être pris par un véritable intérêt pour la Chine. Google aidant, j’ai découvert des lieux que j’ignorais (j’ai découvert surtout que je ne savais pas grand chose de la Chine, une fois sorti des grandes cités contemporaines), et j’avoue que j’ai été à deux doigts à certains moments d’étudier plus sérieusement la possibilité d’un voyage par là bas, sur les trace du beau personnage de ce roman. Qui sait, cela sera peut-être un jour plus qu’une rêverie entre deux pages de lecture. Je repenserai alors à L’Exilée, et à la belle rencontre que j’y ai faite.

Henry JAMES: Le Regard aux aguets

James (Henry), Le Regard aux aguetsA vingt-six ans, Roger Lawrence, un bostonien, droit, un brin rigide, issu de la société fortunée de Nouvelle-Angleterre,  aspire aux joies du mariage. Il rêve d’un foyer confortable, d’une épouse tendre et aimante, d’un havre de sécurité.  Éconduit plusieurs fois par les femmes du monde qu’il fréquente, Roger tourne son dévolu vers une fillette de douze ans, une enfant démunie dont il a hérité de la garde. Il l’adopte et décide de l’éduquer avec le but secret d’en faire plus tard sa femme…

Pygmalion en Amérique, tel pourrait être le sous-titre de ce premier roman d’Henry James, rédigé par un auteur relativement inexpérimenté de 28 ans, quoiqu’il ait déjà produit alors quelques habiles récits en s’essayant à l’art de la nouvelle. Un roman étrange, un brin artificiel, qui n’est pas dénué cependant d’une certaine saveur de satire sociale et campe – déjà – un premier et beau portrait de femme, ballottée par les rigueurs de son origine sociale et les désirs des hommes qui croient pouvoir tisser en secret le motif de sa destinée. Sur ce canevas scabreux, à la limite incestueux (Roger élève Nora comme sa propre fille et découvre avec elle les joies de la paternité!), Henry James, qui renia ensuite ce livre qu’il jugeait froid et inabouti, compose cependant les thèmes qui seront ceux de son œuvre future: la satire de la naïveté américaine; la proximité de la droiture et d’une certaine perversité morale; l’enfance, la féminité, la sensibilité aux arts vécus comme un point de vue mêlé d’inconscience et de lucidité sur les perversions des hommes; la revendication du droit individuel au bonheur; le romanesque défini non comme une qualité du récit, mais comme la suite de l’imagination des personnages et de leur méprise sur eux mêmes et sur leur entourage.

C’est un premier roman, bien sûr, moins abouti que d’autres œuvres postérieures de jeunesse, ces deux sommets de la comédie du mariage que sont Confiance et Les Européens ou bien le très balzacien Washington Square. Mais c’est le premier roman d’un très grand écrivain, attentif à sculpter finement des personnages romanesques, au moyen de quelques phrases ciselées qui valent à elles seules que l’on se plonge dans ce roman.

Roger est un puritain naïf qui ne se rend même pas compte de la perversité de son projet de séduction. Sa représentation du mariage reste prisonnière d’une vision toute faite qui finalement concède peu à la liberté des sentiments:

Il voyait dans l’avenir, brillant comme à travers la brume, une scène intime, un petit salon éclairé de lampes par une nuit d’hiver, une placide épouse et mère, rayonnante d’un bonheur domestique, une enfant aux cheveux d’or et au milieu de tout cela, lui-même, ivre de possession et de gratitude.

Don Quichotte du mariage, tout entier à ses rêves domestiques, il néglige la manipulation qu’il fait subir à la jeune Nora, s’abritant derrière l’idée qu’il ne s’imposera pas à elle, mais attendra que chez sa pupille la reconnaissance se transforme en transport amoureux.

Roger n’avait nulle envie de rappeler à sa jeune compagne ce qu’elle lui devait, car la clef de voûte de son plan était que leur relation s’épanouît le plus naturellement du monde. Mais il guettait patiemment, comme un botaniste au cours de ses randonnées attend les premières violettes des bois, la timide fleur champêtre de l’affection spontanée.

Face à lui Nora est un de ces beaux personnages d’enfant puis de femme qui annonce les héroïnes de Ce que savait Maisie ou d’Un portrait de femme. Bénéficiant de la générosité de Roger, dont elle tarde à percer le secret, elle se vit comme une princesse dans un conte de fée. Ignorante de la relation qui la lie à son tuteur, elle ne tarde pas à développer sous son regard des qualités qui font d’elle un personnage plus sensible, plus moral et plus intelligent que le pygmalion qui projette sur elle son fantasme d’une vie rangée à l’abri des séductions du monde. Pourtant, rien de définitif sous la plume de James: Roger reste un personnage plus ridicule que pervers, tiraillé dans une « guerre perpétuelle entre son dessein égoïste et son généreux caractère ».

Des péripéties, nombreuses, finissent par déplacer définitivement le roman cependant du côté de la comédie sociale, en s’appuyant sur une galerie de personnages fantasques: Fenton, un profiteur, qui rappelle tardivement un lien de cousinage avec Nora, tâchant de gagner la dot de la jeune fille en faisant une irruption brutale et rocambolesque dans le cours bien réglé de la vie campagnarde où la jeune fille et son tuteur ont élu domicile; Hubert Lawrence, un cousin de Roger, qui trouve dans son ministère de pasteur et dans les beaux sermons qu’il prononce en chaire un terrain d’élection à son talent de séduction des femmes de la bonne société; Mrs Keith, qui chaperonne Nora lors du voyage de la jeune fille en Europe, et tente, à Rome, de la convertir au catholicisme.

Mais le véritable triomphe du romanesque, c’est dans la fin de ce récit (je ne le dévoile pas!) que vous le trouverez: victoire de l’imagination et de l’amour sur la duplicité des sentiments. Le cœur a ses énigmes et les voies du bonheur ne sont parfois pas si éloignées que cela du romanesque le plus échevelé.

Challenge XIXe siècle

Le mois anglais 2015

Le mois anglais 2015Comme chaque année à la même date, voici donc que Le mois anglais approche. Comme chaque année évidemment, je me suis inscrit à l’événement, que je ne raterais pour rien au monde. Mais cette année, c’est plus encore, puisque l’arrivée tant attendue de lectures anglaises, qui fait tressauter depuis plusieurs jours les rayons de ma bibliothèque et anime la blogosphère de mille chuchotements, coïncide avec mon retour en pleine lumière, à la barre de ce nouveau site qui hébergera désormais mon carnet littéraire.

Pour ceux qui seraient passés à côté de l’événement (j’entends ceux qui auraient vécu les dernières années sur Mars ou sur Jupiter, car il faut vivre au moins à cette distance pour être passé jusque là à cote de l’événement considérable qui est au blogueur littéraire comme Mister Darcy à Orgueil et Préjugés, ou plus prosaïquement comme le thé à la théière), sachez que le Mois anglais est donc pour nous blogueurs l’un des moments indispensables à la bonne tenue de notre vie de lecteur. Un ressourcement salvateur.

C’est comme la visite à une vieille grand-mère: le même jardin fleuri des mêmes roses, le bon fauteuil qui semble n’avoir passé tout ce temps qu’à attendre votre retour, et l’apple pie de votre enfance qui finit de cuire dans le four. Bref, voilà que pendant les mois de ma bouderie bloguesque les aimables hôtesses qui président aux destinées de ce mois anglais ont continué à s’affairer afin que tout soit prêt le jour tant attendu du premier juin. J’y serai moi aussi, avec un nouvel épisode sans doute du Voyage au centre de ma PAL. Et merci donc à Lou, Cryssilda et Titine qui comme les trois Grâces (des Grâces de porcelaine anglaise, rehaussées d’un liseré blanc sur fond bleu ou gris) veillent sur le bon déroulement de ce mois de festivités. 😉

Bienvenue sur le nouveau blog de Cléanthe

Bonjour et bienvenue sur le nouveau site de mon blog. Commencée il y a plus de 7 ans, sur une autre plate-forme, c’est ici que l’aventure continue. Une aventure qui a bien failli cesser en septembre dernier lorsque la nouvelle politique commerciale de mon ancien hébergeur et la migration d’office de mon blog sur la nouvelle plateforme du site a décoré brusquement d’une myriade de publicités hétéroclites (et pas toujours de très bon goût) les pages patiemment collectionnées de mon petit carnet de lecture. J’ai laissé mon blog en friche alors, préférant consacrer mon temps à mes lectures et sans plus guère d’envie de retourner sur ce blog, dans lequel je ne me reconnaissais plus.

Mais un blog de lecture, ce sont aussi des rencontres, des avis échangés, des conversations qui ont fini par me manquer. J’avais hâte de retrouver vos commentaires en bas de page, hâte aussi de fréquenter de nouveau vos blogs, dont je me suis éloigné en même temps que le désir de consigner par écrit mes impressions de lecture.

Bref la solution d’un site perso a fini par s’imposer.

Le voici donc, dans un graphisme et une présentation proches de ce que j’avais construit dans ma précédente adresse. J’ai rapatrié tous les articles, ainsi que les commentaires, mais la plupart des liens extérieurs sont morts. Cela me demandera sans doute encore un peu de temps pour tout reconstruire. De même je mettrai à jour progressivement la mise en page des billets. Il faut aussi que je finisse de me familiariser avec les joies (et les difficultés de programmation) d’un site sur lequel je peux aujourd’hui tout contrôler. Je vous demande d’ici là d’être indulgent.

Mais voilà, L’AVENTURE PEUT CONTINUER. Et comme j’ai plusieurs mois de billets en retard, les prochaines semaines risquent d’être bavardes 🙂