Manguel--Une-histoire-de-la-lecture.gifLe vieux Borgès, aveugle, priant le jeune Manguel de venir lui lire des livres qu’il connaît déjà par coeur. Ambroise, penché sur son livre, dont il rumine les mots, sans même bouger les lèvres. Une fillette, Colette, dans un village de Bourgogne, lisant et relisant les mêmes livres, parmi lesquels Les Misérables, y découvre sa passion pour la fiction… Lire, semble-t-il, chacun sait ce que c’est. Et pourtant combien cette occupation recouvre d’actes ou de faits de la vie, de l’esprit? Est-ce vraiment la même chose de lire à haute voix ou en silence? sur des rouleaux qu’on déroule ou sur des codex dont on tourne les pages? lire soi-même, pour soi-même ou bien écouter lire? Lire un roman d’aventures ou chercher dans les livres des signes, des présages, penser pouvoir y lire l’avenir? Telles sont quelques unes des multiples formes de la lecture, dont Alberto Manguel donne dans cet essai un aperçu palpitant.

Une histoire de la lecture titre Alberto Manguel. Ce livre est bien en effet Une histoire de la lecture. D’emblée, l’auteur nous prévient: la lecture n’est pas un phénomène qu’on puisse aborder selon l’ordre chronologique de l’histoire événementielle, politique ou culturelle, ou même de l’histoire littéraire. Une succession de faits, de pratiques, selon lui, n’aurait rien à nous dire, tellement ce qui importe est le rapport du lecteur et du texte, un rapport singulier, bien que travaillé par des formes sociales, culturelles. Et c’est d’abord ce qui m’a plu dans cet essai. Je crois en effet que la question assez profonde qu’Alberto Manguel parvient à poser ici, au-delà des nombreux développements érudits dont son essai fourmille, est celle de la permanence de ce rapport singulier, malgré des modes différents de lecture, qui par delà les siècles réunit les lecteurs: une position du corps, un attention à déchiffrer du sens, une mise entre parenthèses du monde, et pourtant la certitude de trouver dans les livres quelque chose de plus réel que ce qu’on trouve dans la réalité perçue, ou bien qui l’anticipe. Déclaration d’amour à la lecture, qui s’enracine dans la passion de l’auteur pour les livres, Une histoire de la lecture est donc un ouvrage savant, lettré, érudit. C’est aussi une sorte d’autobiographie de la lecture, tellement l’auteur y met de lui-même: des souvenirs, des anecdotes personnelles, qui sont aussi un des traits attachants de cet essai.

Grâce à Praline, avec qui nous avions programmé cette lecture commune, j’ai redécouvert ce livre, qui est l’un des tous meilleurs, à mon avis, qu’on ait consacré à la lecture. Cela fait bien longtemps, en effet, que je l’avais auprès de moi, posé sur le haut de ma Pile à lire: depuis 1998, sa sortie en traduction en France. J’y picorais de temps en temps quelques pages, dans ces moments d’auto-célébration connus de tout lecteur où il semble que le plaisir de la lecture ne suffise plus; alors on le double du plaisir de lire des livres qui nous racontent notre propre plaisir à lire – histoire de relancer la machine peut-être, cette mécanique du désir qui rend sans doute les lecteurs incompréhensibles à ceux qui n’ont jamais éprouvé le plaisir de se perdre (se trouver?) dans les livres (au point de croire les lecteurs dangereux? – c’est l’une des questions en tout cas qu’aborde Manguel dans son essai). La lecture de bout en bout de l’essai est encore plus passionnante. J’ai l’habitude de lire des essais (que je chronique assez peu dans ce blog – c’est l’autre côté de ma vie de lecteur), mais j’en ai rarement découvert d’aussi palpitant à lire: on y trouve un vrai fil narratif, qui s’enracine dans la biographie de Manguel, son amour pour les livres, une certaine sacralisation de la lecture aussi qui la font paraître parfois même une passion exclusive, les rencontres qu’elle lui a fait faire – trouvant des échos, des commentaires, dans l’histoire savante. Un livre essentiel pour ceux qui aiment vraiment les livres.

Une Lecture Commune avec Praline.