Panofsky--Les-antecedents-ideologiques-de-la-calandre-Ro.jpg«Une admirable mécanique derrière une majestueuse façade palladienne » ; au-dessus, un bouchon Art Nouveau, la « Silver Lady », « voiles au vent ». La calandre Rolls-Royce n’est-elle pas une brillante manifestation du goût anglais ? C’est le genre de chose qu’on dit par boutade, loin des rigueurs attendues de l’histoire de l’art. Par plaisanterie, cependant, Erwin Panofsky, l’un des plus grands historiens de l’art du XXème siècle, a relevé le défi et nous livre en quelques pages d’une belle érudition une plongée délicieuse dans ce qui se révèle une intéressante histoire du goût artistique britannique.

 

Voici, malgré son titre, le type de livre qui risquera de décevoir les amateurs exclusifs de belles mécaniques, qui attendraient de ce petit essai une théorie esthétique sur le design mécanique. Certains lecteurs trop rigoristes aussi. En lieu et place d’une histoire de l’art automobile, j’y ai trouvé une subtile genèse de la sensibilité esthétique, qui plaira à qui aime ce quelque chose de particulier qui définit pour ceux qui l’aiment le charme de l’Angleterre. L’art est le produit de la sensibilité. Or le goût n’est pas seulement une question de jugement personnel, semble nous dire Panofsky. Il y a une histoire sociale du goût. Voici le point de départ de ce petit livre.

 

Si l’on suit Panofsky, en effet, la sensibilité esthétique anglaise serait tiraillée entre deux tendances : l’une portée au pittoresque, à la charge émotive, libérée de l’ordre rationnel et objectif, bref « romantique » ; l’autre, « classique », tournée vers le culte de l’Antique, exprimant un respect presque formaliste pour les canons rationalistes. Dans les « jardins anglais », libérés de l’ordonnancement géométrique du « jardin à la française », on trouve foule d’éléments architecturaux exprimant les goûts les plus divers – du gothique au classique ; dominant ces jardins, des demeures inspirées des villas de Palladio, au classicisme rigoureux, presque sévère. Un peu plus tard, la fin du XVIIIème siècle a vu naître les premières peintures sur céramiques inspirées de motifs antiques et le début du roman gothique. Avant cela déjà, dans les manuscrits enluminés du XIIIème siècle, alternaient, d’une page à l’autre, des figures extravagantes et des images d’une raideur solennelle.

 

Ce qui est typiquement anglais, c’est cette capacité à tenir ensemble des principes contraires, dont Panofsky suggère qu’elle s’étend au delà du domaine de l’art et domine aussi l’organisation sociale : un maximum de respect pour les conventions et les traditions et la plus grande liberté donnée aux personnes et aux comportements même les plus excentriques. Peut-être est-ce une des clefs du pragmatisme anglais et de son sens accru de l’innovation technique. C’est ce que Panofsky suggère en tout cas à propos de l’histoire des formes prises par l’architecture gothique en Angleterre. Le style « décoré », « fleuri » ou encore « curviligne » démontre un rôle déterminant dans le développement de la période « flamboyante » du gothique en Europe. Mais le gothique anglais, c’est aussi la tendance contraire: la recherche de la rationalité géométrique à tout prix, ce « style perpendiculaire », dont on ne trouvera pas d’exemple sur le continent. De la rencontre entre ces deux tendances contradictoires est née une invention majeure : la voûte en éventail, cette impression de monde renversé caractéristique du gothique anglais.

 

Je ne sais jusqu’où on peut pousser la thèse de Panofsky – qui est moins une thèse d’ailleurs, que le relevé de quelques récurrences du goût anglais, par un esthète cultivé. Son principal mérite est de savoir se garder de l’écueil, qui aurait consisté pour l’auteur à essentialiser quelque chose comme une forme naturelle et permanente de la sensibilité anglaise. Parcourue de tensions, au contraire, de goût divergents et contradictoires, pour lesquels les créateurs ou les commanditaires ont cherché à inventer des solutions esthétiques, l’histoire de l’art anglaise tire sa richesse, comme toute histoire, de ces tiraillements de la conscience esthétique et des quelques créations originales qui en naissent. C’est ce que seul un auteur véritablement attentif aux œuvres et à ce qu’elles manifestent du goût artistique pouvait montrer. D’où le grand intérêt de ce petit essai à la fois intelligent et sensible, qu’on ne pourra que prolonger du souvenir de son expérience personnelle des œuvres.

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