Mois : avril 2013

Erwin PANOFSKY: Les Antécédents idéologiques de la calandre Rolls-Royce

Panofsky--Les-antecedents-ideologiques-de-la-calandre-Ro.jpg«Une admirable mécanique derrière une majestueuse façade palladienne » ; au-dessus, un bouchon Art Nouveau, la « Silver Lady », « voiles au vent ». La calandre Rolls-Royce n’est-elle pas une brillante manifestation du goût anglais ? C’est le genre de chose qu’on dit par boutade, loin des rigueurs attendues de l’histoire de l’art. Par plaisanterie, cependant, Erwin Panofsky, l’un des plus grands historiens de l’art du XXème siècle, a relevé le défi et nous livre en quelques pages d’une belle érudition une plongée délicieuse dans ce qui se révèle une intéressante histoire du goût artistique britannique.

 

Voici, malgré son titre, le type de livre qui risquera de décevoir les amateurs exclusifs de belles mécaniques, qui attendraient de ce petit essai une théorie esthétique sur le design mécanique. Certains lecteurs trop rigoristes aussi. En lieu et place d’une histoire de l’art automobile, j’y ai trouvé une subtile genèse de la sensibilité esthétique, qui plaira à qui aime ce quelque chose de particulier qui définit pour ceux qui l’aiment le charme de l’Angleterre. L’art est le produit de la sensibilité. Or le goût n’est pas seulement une question de jugement personnel, semble nous dire Panofsky. Il y a une histoire sociale du goût. Voici le point de départ de ce petit livre.

 

Si l’on suit Panofsky, en effet, la sensibilité esthétique anglaise serait tiraillée entre deux tendances : l’une portée au pittoresque, à la charge émotive, libérée de l’ordre rationnel et objectif, bref « romantique » ; l’autre, « classique », tournée vers le culte de l’Antique, exprimant un respect presque formaliste pour les canons rationalistes. Dans les « jardins anglais », libérés de l’ordonnancement géométrique du « jardin à la française », on trouve foule d’éléments architecturaux exprimant les goûts les plus divers – du gothique au classique ; dominant ces jardins, des demeures inspirées des villas de Palladio, au classicisme rigoureux, presque sévère. Un peu plus tard, la fin du XVIIIème siècle a vu naître les premières peintures sur céramiques inspirées de motifs antiques et le début du roman gothique. Avant cela déjà, dans les manuscrits enluminés du XIIIème siècle, alternaient, d’une page à l’autre, des figures extravagantes et des images d’une raideur solennelle.

 

Ce qui est typiquement anglais, c’est cette capacité à tenir ensemble des principes contraires, dont Panofsky suggère qu’elle s’étend au delà du domaine de l’art et domine aussi l’organisation sociale : un maximum de respect pour les conventions et les traditions et la plus grande liberté donnée aux personnes et aux comportements même les plus excentriques. Peut-être est-ce une des clefs du pragmatisme anglais et de son sens accru de l’innovation technique. C’est ce que Panofsky suggère en tout cas à propos de l’histoire des formes prises par l’architecture gothique en Angleterre. Le style « décoré », « fleuri » ou encore « curviligne » démontre un rôle déterminant dans le développement de la période « flamboyante » du gothique en Europe. Mais le gothique anglais, c’est aussi la tendance contraire: la recherche de la rationalité géométrique à tout prix, ce « style perpendiculaire », dont on ne trouvera pas d’exemple sur le continent. De la rencontre entre ces deux tendances contradictoires est née une invention majeure : la voûte en éventail, cette impression de monde renversé caractéristique du gothique anglais.

 

Je ne sais jusqu’où on peut pousser la thèse de Panofsky – qui est moins une thèse d’ailleurs, que le relevé de quelques récurrences du goût anglais, par un esthète cultivé. Son principal mérite est de savoir se garder de l’écueil, qui aurait consisté pour l’auteur à essentialiser quelque chose comme une forme naturelle et permanente de la sensibilité anglaise. Parcourue de tensions, au contraire, de goût divergents et contradictoires, pour lesquels les créateurs ou les commanditaires ont cherché à inventer des solutions esthétiques, l’histoire de l’art anglaise tire sa richesse, comme toute histoire, de ces tiraillements de la conscience esthétique et des quelques créations originales qui en naissent. C’est ce que seul un auteur véritablement attentif aux œuvres et à ce qu’elles manifestent du goût artistique pouvait montrer. D’où le grand intérêt de ce petit essai à la fois intelligent et sensible, qu’on ne pourra que prolonger du souvenir de son expérience personnelle des œuvres.

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

Ravey--Enlevement-avec-rancon.jpgMax et Jerry sont deux frères qui ne se sont pas revus depuis de nombreuses années. Des années lourdes de frustration, de déclarations qui n’ont pas été faites, des années de séparation : Max exerce le métier de comptable dans une petite entreprise du Jura. Dans quelles conditions ? La résolution qu’il prend au début du roman est-elle la suite de ces années passées à côté d’un patron peu délicat, dans le secret sans doute de ses petits arrangements ? Jerry est parti en Afghanistan. Pour y faire quoi ? Qu’est-ce qu’un homme parti là-bas pourrait y faire ? Mais, pour leurs projets, l’un et l’autre ont besoin d’argent. Le patron de l’entreprise dans laquelle travaille Max a de l’argent. Il a une fille aussi. Il suffirait que Jerry débarque de nouveau en Europe, qu’il passe la frontière Suisse en fraude, avec l’aide de Max, que les deux frères soient là où il faut, au moment où il faut, et que la fille devienne pour les deux frères la plus commune des marchandises…

125 pages, d’une écriture serrée, dépouillée, presque blanche. Blanche comme les paysages du Jura couverts de neige, comme les blancs du discours, de la communication biaisée entre ces deux frères qui ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont rien à se dire que la haine rentrée ou une volonté de domination malsaine. Une écriture en blanc et noir, car ce récit est aussi une histoire policière, un récit noir dans la meilleure veine du genre, avec ses détours imprévus, ses manipulations révélées sans qu’on s’y attende. Mais ce n’est pas que cela. On se demande comment Yves Ravey peut faire tenir tant de choses dans un nombre si limité de lignes : la relation entre les deux frères, la brutalité des rapports de travail, les immigrés en situation illégale exploités par un employeur peu recommandable, les mauvaises relations de la fille et du père, la mère placée dans une institution, portée comme un poids mort, qui depuis longtemps déjà ne reconnaît plus son fils, les soubresauts de la politique mondiale, avec son lot de brutalité elle aussi, l’Afghanistan, le fondamentalisme religieux, le terrorisme, les réseaux dormants… La réussite du roman tient sans doute à ce que Yves Ravey semble choisir de ne suivre complètement aucun de ces fils. Au lieu de cela, les gestes des hommes, les faits bruts : la descente en ski des deux frères passant la frontière, l’enlèvement, leurs rapports ambigus, le récit d’un repas où ils se restaurent d’œufs et de bacon. Le monde est là, jaillissant dans les blancs du discours, ou les gestes inexplicables. Qu’est-ce que cette complicité soudaine de Jerry et de la jeune femme ? Pourquoi laisse-t-il son bacon au bord de son assiette ? Pourquoi ces sacs de sport que Max prend le temps d’acheter, au retour de la banque ? Il pèse sur le récit une angoisse sourde, qui est plus cependant que celle des récits noirs ou policiers. Quelque chose de la scène de la chasse au loup ou de celle où Langlois voit le sang d’une oie sur la neige, dans Un roi sans divertissement de Jean Giono, même si le style des deux écrivains est très différent. Mais la recherche, je crois, en est assez proche. Bref, c’est un récit épatant. Et Yves Ravey est un écrivain – un des tout meilleurs il me semble – qui mérite d’être découvert au plus tôt.