http://ecx.images-amazon.com/images/I/41NRNS216DL._SL500_AA300_.jpgLucidor est un homme riche qui a la fantaisie d’être épousé par amour. Tombé malade à la campagne, il a été charmé par Angélique, la fille de la concierge du château qu’il vient d’y acquérir. Lucidor donc aime Angélique et se croit aimé d’Angélique. Mais la pudeur de la jeune fille lui interdit d’attendre qu’elle se déclare – à quoi se joint la crainte de voir l’inégalité de leurs fortunes jouer immanquablement en sa faveur. Pour s’assurer d’être aimé par amour, c’est-à-dire pour lui-même, Lucidor entreprend de faire passer son valet, Frontin, pour un de ses riches amis en quête d’un mariage. La jeune fille se laissera-t-elle séduire par ce nouveau prétendant ?

 

Sous les dehors d’une fantaisie sentimentale et romanesque orchestrée par un maître de jeu un peu cruel, Marivaux offre avec L’épreuve une troublante réflexion sur la proximité de l’être et de l’avoir, la ressemblance de l’amour et de l’intérêt. Dévoué à la cause de son maître, Frontin reconnaît en Lisette, la servante d’Angélique, une jeune femme qu’il a connu naguère ; mais il doit renoncer à la courtiser parce qu’il doit jouer le jeu de paraître sous l’identité d’un autre : un homme riche indigne de ces amours ancillaires. Maître Blaise, un fermier aisé du village, n’est qu’un amoureux intéressé par les rentes qu’il croit tirer de son mariage. Lisette, également recherchée par Blaise et par Frontin, offre le portrait d’une jeune femme pleine de vie, partagée entre l’amour et l’intérêt. Madame Argante, la mère d’Angélique, ne se soucie que de procurer à sa fille une situation confortable et n’a aucune considération pour ses sentiments.

 

Pourtant, ce sont ces sentiments que prétend révéler Lucidor. Car, certes, l’épreuve à quoi il soumet Angélique est un jeu très cruel. La jeune fille apparaît dans la pièce comme un petit animal traqué, forcée de jouer un jeu qu’elle n’a pas choisi, acculée à faire la confession de sentiments que sa pudeur voudrait taire :

« C’est bien fait, je vous dirai donc, Monsieur, que je serais mortifiée s’il fallait vous aimer, le cœur me le dit, on sent cela, non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime, je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour un autre ; je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là, j’y vais de tout mon cœur, ce n’est pas moi qui ai été vous chercher une fois ; je ne songeais pas à vous, et si je l’avais pu, il ne m’en aurait pas plus coûté de vous crier : ne venez pas, que de vous dire, allez-vous-en. » (sc.XVI).

Elle y trouve une sincérité de ton, quelque chose de poignant qui en font sans aucun doute l’un des plus beaux personnages féminins du théâtre de Marivaux. Son dépit et finalement ses pleurs contrastent subtilement avec le ton de comédie de la pièce – au point que la façon dont l’amour de Lucidor et d’Angélique est scellé, presque expédié, dans les deux dernières scènes ne manque pas de laisser le lecteur mal à l’aise. Le silence final d’Angélique, qui ne dit si c’est la joie qui brusquement la subjugue ou bien un retrait définitif de sa part dans ce retranchement où l’on ne peut plus être blessé par l’amour, ajoute à cette ambiguïté.

 

Pourtant, comment nommer cette confession forcée, cette mise à nu, cette exhibition contrainte, qui entend porter la jeune fille à se déclarer et la laisse en proie à une vive souffrance ? Un viol ? Il faut toujours se méfier chez Marivaux des lectures unilatérales. Bien sûr, quelque chose est révélé dans cette pièce de profondément inquiétant dans la personnalité de Lucidor, de son goût pour un amour conçu comme une possession absolue, sans réserve – c’est une façon de jouer le rôle. A moins que ce ne soit fragilité du personnage : Lucidor est un homme qui a été gravement malade, que sa fortune contraint peut-être chaque jour à la compagnie des solliciteurs, qui retrouve la santé dans ce coin de campagne où il ne sait s’il doit croire à l’amour que lui offre, en toute simplicité, cette fraîche jeune fille… et qui menace de détruire cette utopie sentimentale par son excès de complication et un désir mal régulé de la maîtrise en toute chose. Son désir de savoir, de se voir livrer sans équivoque le fond du cœur de la jeune femme fait peut-être de lui un jaloux, l’un de ceux qui ont de l’amour une vision de propriétaire.

 

Mais, dans le même temps, on ne peut pas manquer de se dire que c’est ce jeu aussi dont Angélique est victime qui lui permet d’atteindre des profondeurs de sentiment insoupçonnées et de se confronter, dans l’expérience transitoire du dépit amoureux, à la profondeur de ses sentiments pour Lucidor, que sa pudeur, sa position sociale, sa condition de provinciale recouvraient, y compris peut-être pour elle-même, jusqu’à présent. – Le génie de Marivaux est d’avoir su se tenir dans cet écart entre différentes interprétations du rôle de personnages qui avancent masqués y compris à eux-mêmes : sous la frivolité, des profondeurs obscures ; sous le sinistre désir de possession d’autrui, la légèreté des désirs amoureux ; la double confession de l’amour abusif et de la sincérité du cœur.

2 Comments on MARIVAUX: L’Épreuve

  1. Avatar claudialucia dit :

    C’est ce que j’aime en lui,la richesse de l’interprétation que l’on peut donner à ses pièces. Une année, Marivaux a été l’auteur le plus joué du festival d’Avignon. C’est un régal pour un metteur
    en scène un peu subtil.

  2. Avatar Cléanthe dit :

    @Claudialucia: j’aime beaucoup moi aussi voir un Marivaux ou deux à Avignon… je vois que nous fréquentons les mêmes (bons) endroits! 🙂

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