Manuel-Alvarez-Bravo.jpgManuel Alvarez Bravo (1902-2002) est considéré, pour sa longévité et pour son talent, comme le « père de la photographie mexicaine ». Ses oeuvres s’inscrivent dans une recherche réaliste teintée de fantaisie. Son goût pour l’hétéroclite, pour le détail décalé en font à la fois un compagnon de route du surréalisme, dont il a côtoyé quelques unes des grandes figures, et un des pères du réalisme magique sud-américain. Une rétrospective lui est actuellement consacrée à Paris au Musée du jeu de Paume.

 

Phaidon 55 est une très utile collection de photographie, chez Phaidon, qui, sous un format de poche, permet en une heure ou deux de lectures de faire le tour de l’essentiel d’un grand photographe. Après une rapide biographie, Amanda Hopkinson, l’auteur de ce petit recueil, présente les photographies majeures de l’artiste, dont la plupart justement est visible ces jours-ci à l’exposition du Musée du jeu de paume. C’est donc un guide utile à la visite et à son prolongement, une plongée dans l’oeuvre d’un grand artiste, que j’ai d’ailleurs découvert pour l’occasion.

 

Chez cet artiste pour qui les titres font parti du travail de l’oeuvre, la référence littéraire n’est jamais très éloignée. En contemplant quelques uns de ses clichés, on se sent transporté dans un univers littéraire qui fait penser à Borgès, Bioy Casarès, Cortazar, ou Fuentes. Ainsi cette photographie, nommée Obstacles (1929), où des chevaux de bois semblent surgir de sous une bâche comme s’ils étaient vivants. Ou la Bonne Réputation dormant allongée (1938) savante composition d’une jeune femme ceinte de bandelettes qui mettent à découvert une nudité paradoxale, mélange de douceur et d’épines, astucieusement commenté par la présence de quelques cactus interposés entre le corps abandonné et l’oeil du spectateur.

 

Cependant, comme chez les auteurs cités, la force de ces photographies est que le dispositif qu’elles déploient n’est jamais un pur jeu intellectuel. Le Mexique, ses habitants, ses paysages, les formes de sa vie sociale sont le vrai sujet des photographies d’Alvarez Bravo. Il y a chez lui quelque chose qui littéralement donne à voir, une fonction de témoignage comme dans les Ouvriers sous les Tropiques (1944), dont la force est presque cinématographique, ou semble surgir d’une transposition des Raisins de la colère sous les tropiques. La plus célèbre de ses photos Ouvrier gréviste assassiné (1934) est le cliché pris sur le vif d’un ouvrier ensanglanté, à terre, abattu lors d’une manifestation pour de meilleures conditions de travail. A l’opposé de cette brutalité du monde économique, La fille des danseurs (1933), avec son subtil jeu de motifs en clair-obscur semble faite pour commenter l’idée formulée par Alvarez Bravo que le Mexique est un pays aux couleurs si vibrantes et multiples que seul le noir et blanc peut en rendre l’effet. Dans Deux paires de jambes (1929), c’est un morceau de culture populaire (les jambes de deux danseurs sur une affiche dont il manque la partie supérieure) qui surgit sur le mur d’une entreprise.

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