Mois : novembre 2012

MO YAN: Les treize pas

Mo Yan , Les treize pasAu beau milieu des années 80, en Chine, Fang Fugui, professeur de physique au lycée n°8, tombe mort pendant son cours. Il se réveille dans l’ambulance qui le conduit au funérarium. Pourtant, pour ne pas gêner son supérieur et le Parti qui veulent lui faire l’honneur d’un enterrement de première classe, celui-ci va accepter de continuer à passer pour mort. Grâce à une opération de chirurgie esthétique qui lui donne les traits de son collègue Zang Hongqiu, il reprend cependant sa propre place, au lycée, pendant que Zang s’efforce de consacrer son temps à s’enrichir afin d’obéir à la nouvelle injonction du régime…

 

Un narrateur fantasque et fantastique: une espèce d’homme à moitié oiseau qui croque des craies dans sa cage et raconte son histoire. Plusieurs lignes narratives qui s’entrecroisent: l’histoire de Zhang Hongqiu et sa découverte des nouvelles lois du capitalisme chinois, le souvenir de l’aventure amoureuse de Li Yuchan, sa femme, et du maire de la ville, qui vient de mourir, les frustrations de Du Xiaoying, diplômée de russe, mais contrainte à travailler pour une fabrique locale, l’histoire de Fang Fugui, passé pour mort, condamné à continuer à vivre sa vie sous les traits d’un autre. Sans conteste, Mo Yan est un écrivain habile. Sa narration est truculente – je n’y vois pas cependant ce trait rabelaisien que certains louent chez cet auteur, sauf à confondre le tropisme obsessionnel pour les seins et les fesses dont font montre ses personnages avec la manière de Rabelais, qui n’est pas cependant que le poète du torche-cul et de la bête à deux dos. La construction du récit est savante, ou du moins témoigne d’un art certain de l’équilibrisme. Pourtant après les 100 premières pages où je me demandais un peu ce que je pouvais bien faire dans cette galère, où m’avaient entraînés les jurés du Nobel, puis 100 pages passées à rire, c’est l’impatience qui l’a emporté. La limite de Mo Yan consiste dans son sujet, ou plutôt dans son absence de sujet. C’est sans doute l’une des adresses de l’auteur, dans un régime qui ne laisse pas vraiment le champ libre à la formulation d’idées personnelles ou à un regard réaliste critique porté sur la société. Mais enfin cette façon systématique d’éviter les questions qui fâchent devient lassante au bout d’un moment. Suspecte même quand on remarque que les indignations de l’auteur sont toujours compatibles avec l’état du régime. A la mort du maire, son ancien amant, Li Yuchan se voit confier la tâche de lui faire retrouver son aspect d’avant. L ‘ironie envers des politiciens qui se sont engraissés et auxquels le parti offre, après leur mort, une séance de chirurgie esthétique afin que leur embonpoint ne démoralise pas les travailleurs venus assister aux obsèques est d’un comique certain. Mais est-elle bien une audace? Dans un pays où le parti communiste passe son temps tous les dix ans à prendre ses distances avec la direction précédente du parti, il suffit d’être habile à toujours se moquer de ceux d’avant pour se trouver à l’abri de toute censure politique. Bref, je n’ai pas vraiment été convaincu par la manière de Mo Yan. Celle-ci m’a semblé souvent lourde. La boursouflure du récit tombe à point pour faire oublier le vide de la narration. Mais avec le recul, je me demande encore en vertu de quel sens du devoir j’ai bien pu parvenir au bout de ce roman.

Ferdinand von SAAR: Le Château de Kostenitz

Saar, Le château de KostenitzAu lendemain de la révolution de 1848 et de sa répression vigoureuse, le baron de Güntersheim, connu pour ses idées libérales, a dû s’éloigner de Vienne. Avec sa jeune épouse, Clotilde, une jeune femme de trente ans plus jeune que lui, il se retire, non loin de la frontière, dans la propriété familiale, à Kostenitz. Le couple, qu’une complicité affectueuse rapproche, malgré leur grand écart d’âge, aspire à y goûter aux charmes d’une vie campagnarde. Mais peut-on s’extraire du cours d’une époque bouleversée par les événements politiques ? Dans le climat de tension accru entre l’Autriche et la Prusse, l’arrivée au château d’une garnison dirigée par le capitaine de cavalerie, comte Poiga-Reuhoff, ne va pas tarder à bouleverser le bel ordonnancement de cette vie paisible…

 

Sur une trame narrative assez ténue, qui n’est pas le principal intérêt de ce livre, Ferdinand von Saar, qui fut à la fin du XIXème siècle considéré comme l’un des principaux prosateurs des lettres autrichiennes, a produit un petit bijou de précision et de délicatesse : c’est un portrait très réussi de la noblesse autrichienne, au lendemain de la révolution de 1848. En l’espace de 125 pages, la plupart des questions importantes de l’époque sont abordées par le récit : la tension entre une noblesse libérale et une aristocratie brutale jalouse de ses privilèges, qu’incarne avec merveille le face à face du vieux baron de Güntersheim et du jeune et fringant comte Poiga-Reuhoff ; le climat européen, les tentations séparatistes et la rivalité toujours plus nette avec la Prusse voisine ; les nécessaires transformations sociales et politiques. Mais rien de lourd dans ce récit. Pas de développements politiques ou historiques abscons. Sa réussite tient sans doute au climat qui y règne. De belles évocations des paysages et des jardins, le raffinement des sentiments, quelques percées sur la loi aveugle du désir soulignées par les brusques modifications des conditions météorologiques font le prix d’une narration, teintée de mélancolie, héritière de la manière de Stifter.

 

Le château de Kostenitz, soumis aux aléas du temps, est le miroir dans lequel se reflète la volatilité de l’Histoire : un moment lieu de retraite d’un vieux baron revenu de la politique et d’une jeune femme partagée entre le sentiment du devoir pour son époux et la violence des désirs qui couvent en elle, c’est une demeure qui continuera à exister après eux. La plus belle réussite du récit se trouve peut-être dans les dernières pages du texte, qui évoquent le destin à venir des lieux habités un temps par l’histoire qu’on vient de lire: les pièces du château rénovées dans un goût nouveau, luxueux, l’ermitage, qui avait abrité la retraite de Clotilde, rasé et sur la prairie où elle venait cueillir des fleurs sauvages, un cour de lawn-tennis, occupation nouvelle d’une nouvelle bourgeoisie éprise de mouvements sonores et de couleurs criardes. Le cours de l’Histoire en marche…

Manuel Alvarez Bravo (Phaidon 55)

Manuel-Alvarez-Bravo.jpgManuel Alvarez Bravo (1902-2002) est considéré, pour sa longévité et pour son talent, comme le « père de la photographie mexicaine ». Ses oeuvres s’inscrivent dans une recherche réaliste teintée de fantaisie. Son goût pour l’hétéroclite, pour le détail décalé en font à la fois un compagnon de route du surréalisme, dont il a côtoyé quelques unes des grandes figures, et un des pères du réalisme magique sud-américain. Une rétrospective lui est actuellement consacrée à Paris au Musée du jeu de Paume.

 

Phaidon 55 est une très utile collection de photographie, chez Phaidon, qui, sous un format de poche, permet en une heure ou deux de lectures de faire le tour de l’essentiel d’un grand photographe. Après une rapide biographie, Amanda Hopkinson, l’auteur de ce petit recueil, présente les photographies majeures de l’artiste, dont la plupart justement est visible ces jours-ci à l’exposition du Musée du jeu de paume. C’est donc un guide utile à la visite et à son prolongement, une plongée dans l’oeuvre d’un grand artiste, que j’ai d’ailleurs découvert pour l’occasion.

 

Chez cet artiste pour qui les titres font parti du travail de l’oeuvre, la référence littéraire n’est jamais très éloignée. En contemplant quelques uns de ses clichés, on se sent transporté dans un univers littéraire qui fait penser à Borgès, Bioy Casarès, Cortazar, ou Fuentes. Ainsi cette photographie, nommée Obstacles (1929), où des chevaux de bois semblent surgir de sous une bâche comme s’ils étaient vivants. Ou la Bonne Réputation dormant allongée (1938) savante composition d’une jeune femme ceinte de bandelettes qui mettent à découvert une nudité paradoxale, mélange de douceur et d’épines, astucieusement commenté par la présence de quelques cactus interposés entre le corps abandonné et l’oeil du spectateur.

 

Cependant, comme chez les auteurs cités, la force de ces photographies est que le dispositif qu’elles déploient n’est jamais un pur jeu intellectuel. Le Mexique, ses habitants, ses paysages, les formes de sa vie sociale sont le vrai sujet des photographies d’Alvarez Bravo. Il y a chez lui quelque chose qui littéralement donne à voir, une fonction de témoignage comme dans les Ouvriers sous les Tropiques (1944), dont la force est presque cinématographique, ou semble surgir d’une transposition des Raisins de la colère sous les tropiques. La plus célèbre de ses photos Ouvrier gréviste assassiné (1934) est le cliché pris sur le vif d’un ouvrier ensanglanté, à terre, abattu lors d’une manifestation pour de meilleures conditions de travail. A l’opposé de cette brutalité du monde économique, La fille des danseurs (1933), avec son subtil jeu de motifs en clair-obscur semble faite pour commenter l’idée formulée par Alvarez Bravo que le Mexique est un pays aux couleurs si vibrantes et multiples que seul le noir et blanc peut en rendre l’effet. Dans Deux paires de jambes (1929), c’est un morceau de culture populaire (les jambes de deux danseurs sur une affiche dont il manque la partie supérieure) qui surgit sur le mur d’une entreprise.