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Monté à Paris, Octave Mouret est un jeune homme de province ambitieux. Rêvant déjà de grand commerce (il sera le protagoniste principal du roman suivant : Au bonheur des dames), c’est aussi un coureur de jupons invétéré, qui pense pouvoir réussir par les femmes, en suivant le chemin déjà emprunté avant lui par d’autres héros de romans du XIXème siècle. L’immeuble dont il occupe une mansarde du quatrième étage va devenir son terrain de chasse. Car derrière la façade pleine de respectabilité de la demeure bourgeoise tout un brouet peu délicat de vices et de pratiques faisandées a trouvé là à se cuisiner…

 

Ce Pot-Bouille est vraiment une œuvre très réussie, sans doute l’un des sommet du cycle des Rougon-Macquart, aussi bien grâce à la véritable jubilation critique dont Zola y fait preuve que pour des raisons formelles, qui tiennent à la nature d’un roman qui n’est pas structuré véritablement par le développement d’une intrigue, mais par le mouvement exploratoire conçu par un Zola, véritable entomologiste de la condition bourgeoise, qui sait trouver dans cet immeuble où vient se loger Octave Mouret un terrain particulièrement approprié à ses recherches. Pot-Bouille est en quelque sorte L’Éducation sentimentale de Zola. De Flaubert, on retrouve le ton caustique, la haine du bourgeois, une ironie féroce, qui n’épargne pas son personnage principal, même si la férocité amoureuse d’Octave est rachetée par un certain donjuanisme, une passion toute donquichottesque à s’enticher des femmes dans lesquelles il ne croit voir au départ qu’un moyen.

 

Car Octave est surtout une formidable invention romanesque. Traversant sans s’y fixer, comme cet escalier de l’immeuble qu’il monte et descend sans fin, les différentes strates de la société bourgeoise, Octave est d’abord un révélateur, par sa propre chimère, de ce monde d’imagination dans lequel ses voisins modèlent leur vie et se donnent à eux-mêmes l’illusion de la respectabilité . La double vie de Duveyrier, partageant bourgeoisement son existence entre sa femme Clotilde et sa maîtresse Clarisse, le ménage à trois que forment Campardon et ses deux femmes, l’hystérique Valérie Vabre, qui profite de ses sorties à l’église pour se donner à des hommes, la voluptueuse Madame Juzeur qui vit par procuration l’histoire des femmes de l’immeuble en s’efforçant de travailler à leur félicité sont quelques uns des détours pris dans cette histoire par des personnages qui jusque dans la recherche la plus brutale du plaisir s’efforcent de sauver la façade de leur respectabilité bourgeoise. Duveyrier ne rêve pas d’une vie moins bourgeoise avec sa maîtresse qu’avec sa femme ; « l’autre Madame Campardon » se dévoue au soin de la maison et de la femme de Campardon ; Valérie Vabre recherche dans d’autres bras une compensation à l’impuissance de son mari, mais s’ennuie dans l’amour ; Madame Juzeur assouvit sa recherche voluptueuse en se faisant manger de baiser par les hommes qui la fréquentent, mais refuse de se donner davantage.

 

Par l’intermédiaire du personnage d’Octave, séducteur pris au jeu de sa propre séduction, qui méprise les femmes dont il tombe amoureux et se prend de passion ou de tendresse pour des êtres en qui il ne voit d’abord qu’un moyen d’assouvir ses appétits et son ambition, quelque chose se donne aussi de la condition féminine dans cette société du Second Empire, officiellement dévoué à la défense de l’ordre et de la religion. Les conquêtes d’Octave sont toutes des femmes frustrées, qui tombent dans ses bras, non par plaisir, mais poussées par la vacance de leur propre vie, ce vide intérieur que Zola diagnostique comme étant au fondement de la condition bourgeoise. Ici une enquête se finit, commencée avec Une page d’amour et poursuivie dans Nana . Ses héroïnes sont toutes des femmes frigides qu’une autre ambition que le plaisir pousse à l’aventure de l’adultère : la simple passion maniaque (Valérie, qui se refuse à Octave, mais se donne à d’autres), un sentimentalisme à l’eau de rose nourri de lectures romantiques (Marie Pichon), l’habitude d’une fille éduquée dans la recherche obsessionnelle d’un homme à épouser (Berthe Vabre, née Josserand). Au-delà des conquêtes d’Octave, ce sont toutes ces femmes qui restent chastes par désintérêt pour l’amour, et qui cherchent à combler par d’autres amours illusoires le néant de leur vie : Clotilde Duveyrier s’étourdit de musique ; Madame Campardon mène une vie vouée à la seule contemplation d’elle-même noyant sa profonde dépression dans le temps passé à sa propre toilette, le goût d’un lit douillet et de lectures tardives ; la tyrannique Madame Josserand traite du mariage de ses enfants comme d’affaires d’argent, ne s’interdisant aucun des roueries dont sont capables certains milieux d’argent et se comportant chez elle en véritable mère maquerelle.

 

C’est dans la vie des domestiques cependant que s’affirme avec le plus de violence la charge de Zola à l’encontre de cette société bourgeoise. Gourd campe un concierge caricatural, une figure emblématique du serviteur aliéné dont la condition est proche de celle des domestiques, mais qui croit s’en éloigner en adoptant le code de valeur de ses patrons, dont il cherche à se faire un fidèle garant de la respectabilité hypocrite. Le contrepoint offert par la description des bonnes et cuisinières qui d’un balcon à l’autre s’échangent des propos irrespectueux le long du trou obscur que constitue la cour des domestiques constitue un des meilleurs moments du roman. Et on trouve dans la description d’Adèle, la fille de cuisine sale et ignorante, accouchant seule dans sa mansarde, les pages les plus féroces de Zola : la souffrance de cette pauvre fille, prise par des maîtres qui la dominent, donnant naissance à une fille dont elle ne connait pas même le père, les mouvements douloureux de son corps redoublés par sa propre ignorance de ce qui arrive à ce corps constitue l’acte d’accusation le plus violent à l’égard de l’hypocrite respectabilité bourgeoise d’un Zola qu’on trouvera rarement aussi féroce ni aussi terrifiant.

 

Ultime ironie de l’histoire, un écrivain habite également cette demeure, avec sa femme et ses deux enfants : un personnage qui ne sera jamais nommé autrement que « le monsieur du deuxième », un homme « qui fait des livres », et dont on découvre à la fin que son œuvre se nourrit des agissements et turpitudes de ses voisins, bref une sorte de substitut romanesque de Zola – un comble dans un roman naturaliste dont l’esthétique exige que l’auteur soit absent !

 

 

Les Rougon-Macquart: n°10

 

6 comments on “Emile ZOLA: Pot-Bouille”

  1. Il faut que je le lise : ca fait des années qu’un copain me l’a offert – sachant que j’admire cet auteur… J’ai hâte de retrouver Octave Mouret après Au bonheur des dames…
    PS : Je trouve ça plutôt amusant, cette histoire d’écrivain… Pour une fois que Zola fait un peu dans l’humour… ou au moins un clin d’oeil pas tragique !

  2. Qu’est-ce que ça me donne envie de les relire, pour ce genre de petits détails ! Et de lire tout court la majorité des tomes de cette série. 🙂

  3. Tiens, je ne me souvenais pas que l’un des habitants de l’immeuble était un écrivain ! Ce livre m’avait marquée, aussi. Je l’ai lu au lycée, encore dans ma « passion maniaque » pour Au bonheur des
    dames, où Octave était le héros romantique par excellence. Désillusion, donc. 😉

  4. @Urgonthe: peut-être est-ce parce que l’écrivain n’est jamais nommé, ni ne figure même au rang des protagonistes du roman. Il est seulement le « Monsieur du deuxième ». Mais le
    clin d’oeil est assez amusant de la part de Zola, d’avoir mis son propre double là au milieu de cet immeuble.

  5. Joli résumé !!

    je vous invite sur le site que j’ai dédié à Emile Zola. Chacun des vingt volumes de la série les Rougon-macquart y sont chroniqués.
    Et bonne lecture !!

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