Les-monades-urbaines.jpgEn l’an 2381, les Terriens semblent avoir trouvé enfin une solution au problème de la surpopulation: des tours géantes de 1000 étages, hautes de 3000 mètres, abritant plus de 800 000 habitants, sont réunies en vastes agglomérations construites sur les zones les plus arides de la Terre. Une agriculture raisonnée et un haut niveau technologique permet à l’humanité de survivre, libérée de la faim et des frustrations. Mais l’utopie est-elle possible? Et que cache l’organisation de ces cités verticales dévolues au culte de dieu, aux drogues et à la natalité?

 

Voici un récit que je désirais lire depuis longtemps et je ne cacherai pas que j’ai d’abord été un peu déçu. Récit d’anticipation plus que de science-fiction, le roman a vieilli. La représentation d’une société hypersexualisée, libérée des tabous, mais où la sexualité est réduite à une pratique hygiénique, vidée de tout érotisme, dans un monde où les hommes sont condamnés à une promiscuité permanente et menacée par la claustrophobie, lasse rapidement. Volontiers explicites, récurrentes, les descriptions sexuelles, la longue évocation des partenaires multiples, de qui couche avec qui, qui illustrent bien le ton nouveau introduit par Silverberg dans un genre connu jusqu’alors pour son puritanisme (c’est une des raisons pour lesquelles ce livre est considéré partout comme un classique!) ne sont plus toujours nécessaires. Et j’aurais aimé voir l’auteur pousser plus avant ce qu’il y a de véritablement nouveau dans sa manière de conduire un récit de science-fiction: l’importance accordée à la psychologie. Car là est bien le propos: l’épanouissement individuel n’est-il pas à la fois la condition et le leurre d’un monde dévolu à la multiplication des rapports sociaux? En s’intensifiant, les relations d’interdépendance sociales ne condamnent-elles pas les individus à fuir la réalité d’une solitude toujours plus réelle dans l’opium du jouir sans entrave?

 

« L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux ». La phrase de Rousseau placée par l’auteur en exergue donne le ton d’un récit cependant ambitieux, qui regarde du côté du conte philosophique. Car le roman de Silverberg est d’abord une contre-utopie: cette société du bonheur est un monde totalitaire, organisé en classes sociales entre lesquelles les relations sont limitées, où la religion est une idéologie et un commerce, d’où est bannie toute intimité, donc toute liberté, même celle de se refuser sexuellement à autrui, où l’art n’est qu’un moyen d’apaiser les frustrations sociales. L’homme y est réduit à un insecte. C’est par ailleurs un récit qui présente une structure intéressante, tenant d’ailleurs à sa genèse. Conçu à partir de nouvelles d’abord publiées séparément, le roman n’est pas centré sur le parcours individuel d’un héros qui, prenant progressivement conscience du caractère totalitaire de la société dont il est l’un des rouages, chercherait ensuite à s’en émanciper, causant par là sa propre perte ou bien au contraire sa rédemption dans un ailleurs dont on lui cachait jusqu’alors l’existence, comme il arrive habituellement dans les récits contre-utopiques: 1984, Le Meilleur des Mondes, Un Bonheur insoutenable, etc. Au contraire, Silverberg choisit de multiplier les acteurs et ce faisant les points de vue. Chacun des chapitres du roman est centré sur un héros différent, dont il raconte le parcours: l’histoire de Charles Mattern, socio-computer, chargé de faire visiter la monade 116 à un visiteur vénusien s’intéressant aux cultures étrangères; celle de Dillon Chrimes, artiste de vibrastar dans un groupe cosmique; celle d’Aurea et de son mari Memnon Holston, un couple sans enfant contraint à s’expatrier pour venir habiter une nouvelle monade et qui font l’expérience de la reprogrammation psychologique; celle encore de ces « inadaptés », l’historien Jason Quevedo qui découvre la jalousie dans les archives du XXème siècle, Sigmund Kluver, jeune ambitieux, Micael Statler qui rêve de visiter l’extérieur… Mais la monade est un lieu clos. Et rien ne le fait mieux sentir que le fait que chacun de ces personnages, reste cependant dans le champ des autres récits, comme personnage secondaire d’un roman cherchant à donner un équivalent littéraire de l’expérience totalitaire.

 

2 Comments on Robert SILVERBERG: Les Monades urbaines

  1. Désolée, mais j’avais détesté ce livre ! Non pas la réflexion sur l’utopie mais plutôt l’insistance de l’auteur à parler de liberté sexuelle sans raison !( enfin, il en parle trop même si c’est un
    des éléments de l’utopie ou contre-utopie !)

  2. Avatar Cléanthe dit :

    @Maggie: c’est ce que j’ai trouvé un peu lassant moi aussi dans ce livre, et qui fait, comme je l’ai dit, que le roman a vieilli. Mais à partir du moment où le récit devient
    plus psychologique, en particulier dans les deux derniers chapitres, j’ai trouvé le roman assez agréable à lire.

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