Les saisons de la nuitNew York, 1916. Ils sont quatre: Con O’Leary, Sean Power, Rhubarbe Vannucci, Nathan Walker, pris dans l’enfer des travaux de terrassement mis en oeuvre pour relier sous l’East River Manhattan à Long Island, quatre personnages émergeant de cette foule des anonymes qui ont bâti le sol fragile sur lequel s’est élevée New-York. A l’autre bout de l’histoire, en 1991, un marginal, surnommé Treefrog a investi, comme des milliers d’autres, l’un de ces tunnels, où il s’est aménagé un gîte précaire, après avoir côtoyé les sommets en participant, comme ouvrier voltigeur, à l’édification des gratte-ciels dominant Manhattan.

 

Sous la forme bien connue de deux histoires parallèles qui finiront par se rejoindre, Colum MacCann signe avec Les Saisons de la nuit un roman dont l’originalité consiste moins dans sa structure convenue, bien qu’efficace ici, que dans ce thème passionnant d’un New-York des sous sols qui est à la fois la ville sous la ville symbolisant la foule des anonymes qui ont bâti New-York, dans l’indifférence la plus générale et le défaut de reconnaissance, le fond sombre d’une société démocratique qui peine à reconnaître l’égalité de tous ses membres, au nom des préjugés raciaux ou à cause de la misère sociale, mais aussi la ville des exclus, ces milliers de sans abris qui ont investi le sous sol de New-York et auquel l’auteur donne enfin une existence, une forme de reconnaissance, sinon sociale, du moins littéraire. Tout cela pourrait être sordide, sombrer dans le misérabilisme, d’autant que l’auteur ne nous épargne rien: l’enfer du travail dans les tunnels, l’alcoolisme, le racisme, l’arrivée de l’héroïne qui finit de disperser les quelques lambeaux de dignité que la conscience ouvrière avait pu arracher à un destin malheureux, la violence des rapports humains, la folie. Mais le talent de Colum MacCann est de trouver à investir cette matière d’un contenu pour ainsi dire sensible. Treefrog, dans son tunnel, nous émeut, et nous permet de nous souvenir que les gens qui, avec lui, vivent dans ces trous à rats, sont des êtres humains. Et le destin de Nathan Walker vaut comme le constat d’une faillite d’une ambition sociale et d’un rêve démocratique. Un roman assez difficile à raconter finalement, mais qui est l’un de mes coups de coeur de l’année.

 

 

Colum McCann, Les Saisons de la nuit (1998). Paris, Belfond, 1998. 10/18, 2000, rééd.2009.

10 comments on “Colum McCANN: Les Saisons de la nuit”

  1. @Le Bouquineur: c’est bon en effet de lire un livre comme celui-ci, dont on sait d’emblée que c’est un grand livre. Cette limpidité, cette évidence est sans doute l’une des difinitions
    possibles du chef-d’oeuvre.

  2. C’est vrai que c’est un roman difficile à raconter. Je ne connaissais pas McCann, j’ai acheté le livre sur le résumé, pour New York, pour le titre… Il y a une densité d’écriture assez
    impressionnante, c’est vivant, c’est fourni, la langue s’accordant merveilleusement à l’histoire (j’ai parfois pensé à Pynchon et à son V, où là aussi la langue est l’illustration parfaite des
    êtres qui prennent forme). C’est le Nouveau Monde, avec tous ces apports, ses mélanges, son Melting Pot tellement riche, sous la plume d’un barde. Il y a quelque chose de Walt Whitman dans ses
    corps musclés qui construisent demain tout en étant incapable de préserver aujourd’hui. Et moi c’est Nathan Walker qui m’a le plus touchée

  3. J’avoue avoir du mal à accrocher avec ces auteur… J’ai eu toutes les peines du monde à terminer « Et que le monde poursuive sa course folle »

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