Il existe deux types de récits érotiques (de qualité, j’entends): ceux dont l’exercice est d’émoustiller les lecteurs en disant ce qui d’habitude ne se dit pas, et les poèmes transgressifs. Les premiers jouent des conventions du roman réaliste, qu’ils portent au-delà de ce que la décence habituellement autorise, s’affichent comme libertins ou grossiers, donnent à jouir de cette liberté. Les seconds sont des exercices le plus souvent hallucinés mettant le sexe en relation avec les dominantes de l’existence humaine: la jouissance et la mort. L’étonnant livre de Bernard Noël appartient à cette deuxième catégorie là.

 

C’est un livre bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains. Interdit et saisi en 1969, condamné pour outrage aux bonnes moeurs en 1973. Aujourd’hui où il semble que plus rien ne choque, à moins qu’on ne prenne tout simplement plus la peine de se laisser choquer, en adoptant l’air blasé de ceux qui voient une preuve de libéralité dans ce qui n’est qu’une incapacité à réagir, on trouve le livre dans toutes les librairies. Mais sous sa couverture discrète, attention, c’est une véritable tempête.

 

Bernard Noël choisit d’adopter la trame de bien des romans d’aventures. Dans un mystérieux pays, un homme, désireux de découvertes, vient s’installer dans un village éloigné où l’on se livre à de primitifs rituels. Initié aux cultes de la communauté, il en devient l’un des membres, connaît les joies de l’amour pur, d’une sexualité sans entraves. Mais au delà du petit bras de mer, le château de la mystérieuse prêtresse qui préside aux cultes villageois devient pour le narrateur un lieu de convoitise. C’est donc un nouveau voyage qui commence, avec épreuves, mystères, et tout l’attirail des romans d’aventures: une falaise qui s’ouvre pour livrer passage au visiteur, des tubes transparents servant de voie de transport, etc.

 

L’aventure pourtant n’est que la trame d’un périple plus étonnant encore se jouant à la fois dans les mots et dans les situations. Dans les situations: une multiplication de situations pornographiques, transgressives. Mais dans les mots aussi: car l’art de Bernard Noël consiste en même temps à s’efforcer d’inventer une langage, une façon de raconter et de nommer la réalité après tout la plus commune, la plus triviale, en dépassant l’échec qui mine tout récit pornographique (et rend pour la même raison déprimant les films du même genre à d’autre dose qu’homéopathique): la répétition, jusqu’à l’ennui, du cycle désir-pénétration-orgasme. Cette faillite potentielle du genre qui devrait être le plus capable de susciter le plaisir du lecteur cependant, les auteurs de romans érotiques y répondent habituellement par le moyen de variations scénaristiques: Bernard Noel les examine toutes – et m’interdit de les nommer par souci de respecter la décence de ce blog. Mais la façon dont il les dit montre que pour lui l’essentiel est ailleurs.

 

Peut-être son pari est-il perdu d’avance. J’ai tendance en tout cas à le penser, comme devant tout récit de ce type (Histoire de l’oeil de Bataille par exemple). Depuis Rimbaud au moins nous savons que pour les poètes le dérèglement est la figure et l’expérience de l’absolu, du sacré, d’une existence qui s’ouvre enfin à soi, à l’autre et au monde dans le dépassement des conventions, des barrières. Mais je ne suis pas certain que le fantasme dit, vécu comme une réalité, imposé à soi-même comme une violence initiatique permettant de couper avec le cours naturel du monde soit la véritable liberté poétique.

 

Il reste cependant que Bernard Noël est un poète, un grand poète et que ce texte peut être rangé parmi les meilleures réussites du genre érotique du XXème siècle. Je ne saurais dire si le livre m’a plu – à supposer que plaire soit ce que l’auteur recherche. Mais c’est me semble-t-il une expérience de lecture qu’il faut savoir faire – en LECTEUR AVERTI, prévenu bien entendu sur la nature du récit, qui reste bien dérangeant, choquant même par endroits…

 

4 comments on “Bernard NOËL: Le Château de Cène”

  1. j’avais aimé ce livre pour son style et parce que l’auteur est un grand poète dont la voix est envoûtante aussi comme ses textes, un grand monsieur

  2. @Denis: je t’avoue que j’ai déjà un peu oublié ce texte. C’est l’avantage aussi d’un carnet de lecture numérique: pouvoir se replonger des années plus tard dans ses impressions
    de lecture d’hier.

  3. J’ai en attente le roman pornographique (gentiment appelé « érotique » mais il me semble que le terme édulcoré n’est pas tout à fait approprié dans ce cas, au vu des passages feuilletés) d’Oscar Wilde. Je verrai bien quelles surprises il me réserve.

  4. à Lou: j’attends ta critique (et si je puis me permettre aussi celle de Gombrovicz, qui attend depuis si longtemps dans la marge droite de ton blog)

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