Mois : juin 2009

Joyce Carol OATES: Nous étions les Mulvaney

Le milieu des années 1970, dans une petite ville du nord de l’Etat de New-York. Les Mulvaney sont une famille bien tranquille: Mike, entrepreneur reconnu et Corinne, les parents, deux fils, une fille, un fils, Mike junior, Patrick, Marianne et Judd. Autour d’eux des animaux, auxquels on donne des noms, comme s’ils étaient des membres de la famille, et tous ces objets d’antiquité que maman réunit. Un potager. Le travail de la ferme. Des amis sans cesse à la maison. Une image du bonheur américain. La nuit de la Saint-Valentin 1976, à l’issue d’une soirée arrosée, tout bascule. Emportant avec elle, comme la robe de bal déchirée que Marianne remise dans son placard, les membres de ce qui jadis fut un clan, lambeaux qui s’éloignent et se rapprochent au gré d’aventures, d’histoires désormais individuelles…

 

Il y a bien sûr l’événement effroyable, ça comme dit Mike, le père, incapable même de le nommer, dont le récit, à sa manière lente et détachée, décrit les répliques successives qui finissent par saper les bases apparemment bien assurées de cette famille exemplaire. « Joyce Carol Oates épingle l’hypocrisie d’une société où le paraître règne en maître et érige en roi les princes bien pensants », lit-on sur le quatrième de couverture. C’est à voir! Car à mesure que le récit avance, on ne peut pas s’empêcher de se demander où est la cause véritable du délitement familial, si ce qui est survenu dans la nuit de la saint-Valentin n’est pas qu’une coïncidence, un alibi à mettre en rapport avec d’autres causes possibles du dispersement de toute une famille: des trajectoires individuelles d’abord qui conduiront chacun à assumer son destin personnel; le poids des conventions familiales, ces petites histoires qu’on se raconte pour se faire croire que tout va bien, toute une idéologie du clan, ici un croisement du christianisme et du parti démocrate, sans lesquelles il n’y a pas de famille, mais à partir desquelles – et en réaction auxquelles – chacun des enfants doit se construire; enfin les déterminations personnelles, de l’ordre du parcours individuel, de l’ordre du non dit, cette face cachée du bonheur familial, qui explique par exemple la trajectoire du père, Mike, et sa réaction face aux différents membres de sa famille.

 

Joyce Carol Oates utilise plusieurs fois l’image du patchwork pour caractériser la vie de certains de ses personnages. C’est ainsi également qu’elle structure son récit. C’est un roman pour amateur de romans réalistes, mais dans une version contemporaine, quelque chose d’ailleurs de relativement commun dans la façon américaine de concevoir le récit, et dont on trouvera le chef d’oeuvre par exemple, au cinéma, dans la construction du film de Coppola, Cotton Club. Fortement digressif, sans cesse le texte déraille, greffant un épisode sur un autre, glissant à l’anecdote. Mais de cette structure en patchwork ressort une unité. Car tout récit censé nous éloigner de la trame linéaire de l’histoire nous ramène en réalité à ce qui fait la matière même de cette histoire d’une famille qui se délite, nous aide à mieux en percevoir la fatalité sourde. Comme dans un patchwork, le retour irrégulier des motifs dit à la fois la récurrence de certains comportements de ces individus qui, quoi qu’ils en pensent, restent des Mulvaney, le poids des déterminismes familiaux, l’imprévu des parcours individuels. C’est le plus beau du texte de Oates: la très belle histoire de Marianne, faite de rencontres singulières, mais qui toutes reproduisent le même schéma, jusqu’à ce qu’elle accepte d’assumer cette histoire que le destin lui propose, et mette un terme à la malédiction de l’agression qui l’a touchée dans sa jeunesse; l’histoire de Mike junior, qui finit par s’engager dans l’armée, afin de transformer une faillite familiale en réussite personnelle, mais dont on ne saura presque rien, parce qu’elle se déroule au loin, au-delà des limites géographiques du récit qui ne s’étendent guère au delà de l’Etat de New-York, à peine jusqu’au nord de la Pennsylvanie; le bel acte de liberté de Patrick qui finit par devenir lui-même en renonçant à une partie de lui-même, et lui aussi s’éloigne un moment, dans ces autres marges du récit que sont le centre et l’ouest des Etats-Unis.

 

Parmi tous ces motifs, celui du bonheur familial, du bonheur perdu, qui à mesure que le roman progresse apparaît peut-être de plus en plus pour ce qu’il est vraiment: un fantasme. C’est Judd, le plus jeune des fils, devenu journaliste, qui est le narrateur de cette histoire. Un narrateur distant, puisque, régulièrement, on le voit revenir à la troisième personne et parler, y compris de lui, à la manière impersonnelle d’un écrivain naturaliste. Mais où est la réalité dans ce récit composé par et pour une famille? Si Judd cherche souvent à se faire oublier comme je, il n’empêche qu’il est l’un des acteurs de cette histoire, « un complice par instigation et par assistance », dit-il à l’un des moments importants du récit. Et ce bonheur qu’il raconte, c’est celui (dans quelle mesure reconstruit?) auquel se raccroche le cadet de famille, défenseur d’un ordre familial qu’il n’aura quasiment pas connu.

 

Pour toutes ces raisons, j’ai trouvé le roman de Joyce Carol Oates subtil, intelligent, sensible. Et pourtant, je reste un peu sur ma faim. Comme devant un beau, un grand livre, mais auquel il manque ce quelque chose qui fait l’oeuvre unique. Si Oates sait embrasser, l’air de rien, l’histoire des Etats-Unis, montrer l’envers du rêve américain, la critique sociale n’est jamais frontale, mais latérale, minée par ce doute qui pèse jusqu’à la fin: est-ce les anciens amis des Mulvaney qui se détournent d’eux ou la paranoïa, l’alcoolisme du père qui les fait fuir? Encore une fois, l’écrivain est subtile: l’histoire de cette famille, c’est aussi l’histoire des valeurs familiales au cours de ces deux décennies qui vont de l’élection de Carter jusqu’à celle de Clinton: du rêve communautaire, hippie, hors du carcan familial, jusqu’à un certain renouveau de la famille, en passant par la réaction conservatrice des laissés pour compte lors des années Reagan. Mais là encore, tout est un peu trop bien fait, trop « professionnel ». Joyce Carol Oates m’a donné l’impression d’être de ces écrivains qui ne ratent jamais aucun livre, car elle en possède l’art subtil, la méthode, la manière. Mais je n’y ai pas retrouvé ce quelque chose de plus qu’on trouve par exemple, toujours à propos d’histoire familiale, chez Cynthia Ozik, une de mes découvertes de l’an passé. Mais je ne désespère pas: preuve que malgré ces réserves ce roman m’a plu, j’ai déjà acheté Blonde et Eux, qu’on dit être les deux meilleurs de l’auteur.

 

 

 

 

 

Lecture de Mai-juin

 

 


Les avis de : Françoise ; Ori ; Keisha ; Manu ; Denis ; Lisa ; Thais ; Papillon ; Gambadou ; Martine ; Marie; Jumy ; Soie ; Thracinee ; Grominou ; Taylor ; Chimère ; Armande ;

Autres lectures :
Délicieuses pourritures : Kathel ; Praline ; Ankya
Viol : Stephie ;
Nulle et grande gueule :
Alice ; Annie

 

(d’un autre auteur-sur le thème de la famille :Lou)

 

Alexandre DUMAS: Joseph Balsamo (Mémoires d’un médecin, I)

Les dernières années du règne de Louis XV. Joseph Balsamo, puissant mage et agent de la franc-maçonnerie internationale, lutte contre la monarchie. Dans la rue, déjà, le peuple trépigne. Le roi n’est plus autant aimé qu’avant. Cependant qu’à Versailles, le pouvoir se déchire entre clans, mêlant aventures sentimentales et combats politiques. Choiseul est limogé. La belle Madame du Barry a ravi le coeur du roi…

 

Fin du silence. Depuis plusieurs semaines que j’avais semblé délaisser ce blog. Voici LE responsable de mon silence. Joseph Balsamo est un livre immense. Près de 1500 pages! Un océan, au propre et … au figuré, comme le verra à la fin de cette note.

 

L’histoire enchevêtre plusieurs intrigues: celle de Balsamo d’abord, envoyé en France pour saper les bases politiques de la monarchie et permettre l’instauration d’un gouvernement fondé sur la souveraineté populaire, que nous suivons dans sa vie privée (avec son maître Althotas, obsédé par la quête de l’élément final d’un élixir de vie, avec son « épouse » Lorenza) ou dans sa vie publique, où, agent de forces hostiles à l’Etat, il joue des ambitions réciproques des clans proches du pouvoir pour désacraliser la monarchie, et doit échapper aux investigations de la puissante police politique du roi Louis XV.

 

A côté de ce premier réseau d’histoires, une autre intrigue, celle des Taverney, famille de très vieille noblesse, qui vont se retrouver un moment au coeur des ambitions diverses: le père, vieil égoïste qui a ruiné sa fortune à la satisfaction de ses vices, tout droit sorti du premier XVIIIème siècle, personnage sans scrupules qui méprise ses enfants à cause de leur vertu, cherche à profiter de la visite que leur fait la dauphine, à l’occasion de son voyage d’arrivée en France. La jeune Marie-Antoinette en effet, a pris sous sa coupe Philippe de Taverney, jeune homme loyal épris de philosophie et d’idées nouvelles, et attaché Andrée à son service, pour l’accompagner comme lectrice à Versailles.

 

Or cette intrigue de nouveau en recouvre d’autres: à Versailles, allié du duc de Richelieu – une connaissance de sa jeunesse- le baron de Taverney cherche à précipiter sa fille dans le lit du roi. Il en attend bien sûr la fortune, pendant que le vieux duc, qui ne parvient pas à obtenir le poste de ministre qu’il espère, tente par cette manoeuvre de limiter le pouvoir du clan de la Du Barry, maîtresse officielle de Louis XV.

 

Andrée, jeune fille d’une beauté exceptionnelle et vertueuse, mais hautaine est aimée de Gilbert, un jeune homme sans condition qui a grandi dans le château des Taverney et qu’elle ignore. Ayant décidé de la suivre, Gilbert est recueilli par le clan du Barry, qui tente d’en faire son instrument. A Paris, il devient le disciple de Jean-Jacques Rousseau, avant d’être embauché comme jardinier à Versailles.

 

Par un jeu maîtrisé, Dumas sait relier ces intrigues pour produire le tableau d’une société en crise, traversée de mouvements contradictoires, qui savent tous se réunir pour dire le péril qui menace la royauté française. A cela s’ajoutent, du côté des acteurs, des figures complexes, dont l’action se déploie à plusieurs niveaux.

 

Le personnage de Joseph Balsamo en est bien sûr le rôle titre, puisqu’on le voit à la fois mage et charlatan, homme épris de liberté travaillant à la révolution qui s’annonce et aristocrate convaincu de sa valeur. Doué du pouvoir de magnétiser les êtres il exerce sur eux un pouvoir qui peut à l’occasion se révêler terrifiant. D’autres fois, charlatan, il prétend avoir découvert le secret de faire de l’or afin de s’assurer le soutien des puissants. Epris de liberté, agent de la franc-maçonnerie mondiale dans son combat contre la tyrannie, il se comporte en privé en époux abusif de l’étonnante Lorenza Feliciani, une jeune italienne qu’il a enlevé au couvent et qu’il utilise comme médium.

 

Mais aucun des autres personnages n’échappe à cette complexité. Gilbert, incarnation du peuple, est à la fois digne et criminel. Lorenza aime autant Balsamo, lorsque son amant la plonge dans un sommeil magnétique, qu’elle le hait éveillée. Louis XV, qui consacre sa vie à ses plaisirs, sait aussi se montrer un politique habile. D’un monolithisme caricatural, le baron de Taverney peut, à l’occasion, faire paraître la figure d’un homme qui ne semble brutal que parce qu’il n’est pas de cette époque, en des accents qui ne sont pas sans rappeler la plainte d’un D’Artagnan vieillissant.

 

De savants jeux de miroir viennent renforcer l’ensemble: miroir de Gilbert et de Balsamo, de Balsamo et d’Althotas, de Gilbert et de Rousseau, de Rousseau et de Marat, d’Andrée et de Lorenza, de Lorenza avec elle-même.

 

Au-dessus de tout cela, un autre acteur, une autre intrigue, qui pèse comme une menace: le peuple en train de s’émanciper, d’atteindre au statut de personnage. De magnifiques scènes, qui n’ont rien à envier à certains passages de Michelet, jouant de la métaphore du peuple et de la mer, balancent contre le rocher chancelant de la monarchie, la force déchaînée de ce nouvel acteur du drame historique. Mais Dumas est subtil. Sa science historique, dont il n’est pas sûr qu’elle soit autre chose qu’un art du récit, le prévient contre toute téléologie sanctificatrice. Cette force qui couve est une force brutale. Bien sûr, nous connaissons la fin: c’est la Révolution française. Mais le crime de Gilbert (sur lequel je ne vous en dis pas davantage), montre à quelle brutalité conduit une société où, pour reprendre le titre d’un des chapitres, un crime est plus facile à commettre qu’un préjugé à surmonter.

 

Histoire à suivre, bien sûr, puisque Dumas, sous le titre de Mémoires d’un médecin a suivi ses personnages jusqu’après 1789. Prochaine étape: Le collier de la reine.

Read-A-Thon

Vous ne savez pas encore quoi faire de votre week-end? Pourquoi ne pas passer le jour à lire. C’est l’idée de Chrestomanci, qui organise demain et après demain un Read-A-Thon. La règle en est simple:

En vous inscrivant au Read-A-Thon vous vous engagez à essayer de lire pendant 12 ou 24 heures, c’est selon et à être honnête. J’insiste sur le terme essayer, car le but n’est pas de devenir esclave du marathon, non, le but est de se faire plaisir et de s’amuser. Je ne veux pas que vous me considériez après comme un bourreau quand même

Pour les bloggers, vous pouvez au fil de vos lectures mettre à jour vos blogs, soit comme vous le faites d’habitude aprèa avoir lu un livre, soit toute les heures pour dire ou vous en êtes, ou bien uniquement à la fin du Read-A-Thon. Vous êtes totalement libre de vous organiser.

Pour ceux qui ont des blogs et ceux qui n’en ont pas, passez ici de temps en temps pour nous dire où vous en êtes. Le blog du Read-A-Thon sera notre QG.

Les participants:

Challenge à suivre.

Des livres pour Haïti

Après le ménage de printemps, vous découvrez que vous possédez Raison et sentiment en double exemplaire, que le roman grand format que vous a offert Mathilde à votre anniversaire est le même que celui que vous venez d’acheter avant-hier en poche. Comme on vous sait amateur de Wilkie Collins, on vous a déjà offert La Dame en blanc trois fois.  Vous avez préféré racheter Don Quichotte dans la traduction parue il y a quelques années au Seuil, et vous ne savez pas quoi faire de la précédente, à quoi vous tenez un peu quand même, puisque c’est elle qui vous a fait découvrir Cervantes. Vous ne savez pas quoi faire de vos livres… Pourquoi ne pas les envoyer lire de l’autre côté du monde? La jolie initiative de Babelio est pour vous.