Mois : décembre 2008

Oh joie!

Dans mon petit soulier ce matin:


deux volumes d’une collection que j’adore



Un coffret comme on n’en reçoit qu’à Noël

Madame Cleanthe et Petit Cleanthe n’ont pas été oubliés eux non plus:

Merci Papa Noël!

Joyeux Noël


JOYEUX NOËL!

Que souhaite-t-on en pareil jour?

Une table animée.
Que la dinde soit bien rôtie,
le homard appêtissant dans sa sauce,
ou, plus simplement,
le thé, fumant,
le vin et les épices, entêtants…

et pourquoi pas que le Père Noël pense à vous en déposant au pied du sapin
tout plein de nouveaux livres
en vue de nombreuses heures de lecture.

Anderson (Poul): La Patrouille du temps

Comment faire, quand vous venez d’inventer le voyage dans le temps, pour vous prémunir contre tous les aventuriers, prêts à se tailler un empire dans l’une ou l’autre des périodes de l’Histoire, ou les exaltés qui aimeraient en modifier le cours? Heureusement, l’histoire n’est pas facile à transformer. Et puis, pour les cas les plus délicats, il y a des contrôleurs qui veillent: pour cela, on a fondé la Patrouille du temps, organisation installée un peu partout dans l’Histoire, et dirigée par les Danelliens, ces lointains descendants des hommes…


Chacune des cinq histoires qui constituent ce recueil met en scène le personnage de Manse Everard, américain du milieu du XXème siècle, ancien lieutenant de l’armée, recruté par la Patrouille. La première nouvelle, qui donne son titre au recueil (La Patrouille du temps), entraîne Everard et son acolyte, Charles Whitcomb, dans l’Angleterre victorienne, où ils cotoient une réplique de Sherlock Holmes, puis jusqu’au Vème siècle dans le royaume des Saxons sur la piste d’un archéologue idéaliste qui voulait rendre le monde meilleur en changeant le cours de l’Histoire. Dans Le Grand Roi, Manse Evrerard plonge jusqu’au lointain royaume Perse et retrouve l’un de ses amis sous les traits du roi Cyrus. Les Chutes de Gibraltar nous donne à voir les splendeurs de la nature au moment où la Méditerranée se crée. Échec aux Mongols laisse entrevoir la possibilité d’un autre monde, si l’Amérique avait été découverte au XIIIème siècle par les Mongols – quitte à suggérer au passage que notre propre monde pourrait n’être que le résultat d’une manipulation de l’Histoire. Enfin, dans l’Autre Univers, Manse Evrerard est conduit à intervenir pour réviser une manipulation majeure de l’Histoire, survenue à la suite de l’assassinat de Scipion l’Africain par deux aventuriers du 205ème millénaire.


Poul Anderson fait partie de ces quelques écrivains dits de l’Age d’or de la science-fiction (Heinlein, Asimov, Bradbury, etc.), dans lesquels j’aime me plonger régulièrement. A partir de quelques prémisses (ici la possibilité du voyage dans le temps), le récit se développe sans spéculations inutiles (les paradoxes temporels, la description des engins techniques permettant le voyage ou la théorie physique qui le sous-tend, sans lesquels un auteur plus récent n’imaginerait pas qu’on puisse écrire une histoire de science-fiction). Cela donne des récits efficaces, sans doute autant que les romans policiers de la même époque (Chandler, Hammett), qui sont aussi l’une de mes distractions favorites. Les amateurs des effets spéciaux au cinéma ou des grands coup d’archet s’y ennuieront peut-être. Mais la valeur littéraire de ces textes naît justement de la pauvreté apparente des moyens. Car la narration est conduite de façon absolument exemplaire, donnant la part principale à l’humanité des protagonistes et au sentiment d’un monde dont la compréhension échappe en profondeur.

Alfred de MUSSET: Histoire d’un merle blanc

Rejeté par le siens, parce qu’il est différent d’eux, un merle blanc part en quête d’un endroit où vivre sur terre et de sa propre identité…


Le résumé est injuste avec le texte. Il pourrait faire croire à quelque chose d’un peu lourd sur la singularité romantique et le mal du siècle ou bien encore, comme je l’ai lu -hélas- dans un commentaire scolaire à une ode à la différence. Rien de cela. C’est un conte charmant, dans le goût de certaines histoires d’E.T.A. Hoffmann, une fantaisie, où Musset joue avec sa propre vie (on reconnaît George Sand sous les plumes d’une jeune merlette), plaisante de ses propres mythes (la solitude du génie), épingle au passage la société littéraire de son temps. Je ne connaissais pas les contes de Musset. C’est le premier que je lis. Mais on trouve dans celui-ci quelque chose du ton de La Princesse Brambilla de Hoffman qui, rapproché de la profondeur, notamment politique, de certains drames (je pense à Lorenzaccio), me dit que je ne vais pas tarder à replonger le nez dans l’ oeuvre de Musset.

Jacques BONNET: Des bibliothèques pleines de fantômes

Ce livre s’adresse d’abord à ceux qui ont réuni autour d’eux plus de dix mille livres, ou qui voudraient le faire. Catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, sans que je sache d’ailleurs si c’est vraiment d’honneur qu’il s’agit, les livres s’étant dans mon cas pour ainsi dire accumulés d’eux-même. Ma politique en la matière est plus rigoureuse que celle de l’auteur de ce petit essai, qui avoue tout garder, puisque j’applique une loi draconienne, de ne jamais conserver de titres en double, sauf pour la valeur d’un commentaire, et que je m’efforce en plus depuis plusieurs années de racheter systématiquement les œuvres complètes de plusieurs auteurs, dont je peux ainsi me débarrasser des volumes épars – une façon intéressante d’ailleurs d’accroitre sa bibliothèque en réduisant le nombre de volumes! Je ne sais pas non plus si j’appartiens à la catégorie susnommée de des dix à vingt mille livres. Mais la dernière fois que j’ai compté, j’en possédais plus de sept mille, et comme c’était il y a un moment, je peux penser qu’aujourd’hui le nombre fatidique est atteint.


Si je parle autant de moi, c’est que le livre de Jacques Bonnet y entraîne. C’est un de ces ouvrages que ceux qui aiment la lecture se plaisent régulièrement à parcourir, entre deux livres justement. J’en ai remarqué le très beau titre récemment sur le blog de Lou. Et c’est un bonheur, en effet, de savoir qu’il y en a d’autres que vous avec qui vous partagez cette douce folie d’aimer les livres – douce en tout cas tant que vous n’envisagez pas de revêtir l’armure et de foncer, l’arme au poing, sur des moulins à vent!


Pourquoi cette célébration auto-contemplative des livres et des bibliothèques nous plait tant? Car il ne faut pas aller chercher ailleurs le plaisir qu’on éprouve à lire Jacques Bonnet. Qu’apprend-on de l’origine des bibliothèques personnelles, de la différence de la bibliophilie et de la bibliomanie, des problèmes de classement, du rapport qu’on entretient avec les personnages et les auteurs? Rien de neuf. Mais il est bon qu’un autre que nous nous le dise. Comme dans ces conversations qu’on poursuit, dans l’intimité d’un ami, simplement pour le plaisir de dire à deux ce que chacun séparément on pense. Et comme dans une relation d’amitié, on en sort avec une liste de quelques livres à lire – ceux que, dans le tas, on ne connaissait pas et dont, vue la qualité de ceux qu’on connaissait déjà, on pense dès maintenant le plus grand bien.


Mais il y a plus, une interrogation qui revient plusieurs fois sous la plume de Jacques Bonnet, et contribue pour le coup à l’originalité du livre: le développement de l’Internet, du numérique, de vastes banques de données rendant les livres disponibles en permanence et où qu’on soit ne rendent-ils pas caduque ce besoin de réunir autour de soi tous les livres dont on suppose qu’on pourrait avoir un jour besoin? Ne vivons-nous pas la fin des grandes bibliothèques personnelles?


Moi-même qui vit au carrefour de ces deux cultures – celle, bibliophile, qui voit dans l’accumulation des films, des livres, des disques, de tout support culturel une des conditions de la liberté individuelle, et celle, technophile, qui fait confiance au développement des instruments de communication et sait pratiquer une forme de nomadisme – je pense aussi que nous vivons un changement de monde. Et, histoire de trancher avec le pessimisme ambiant, pourquoi faudrait-il que culturellement celui de demain soit moins heureux que celui d’hier?

George SAND: Nanon

Parvenue à la fin de sa vie, la marquise de Franqueville se souvient de sa jeunesse, lorsque jeune paysanne, illettrée, mais travailleuse, elle faisait la connaissance du jeune Franqueville, novice au monastère. Entre les deux jeunes gens, l’entente est immédiate. Franqueville apprend à lire à Nanon. Et en 1789, c’est lui qui décrypte pour elle les lointains échos du vent révolutionnaire. Mais la Révolution progresse. Franqueville qui a quitté le froc et songe à s’engager dans l’armée nationale est rattrapé par 93…


Ceux qui ont lu Nanon considèrent d’ordinaire que c’est le dernier grand livre de George Sand (en fait son dernier roman achevé, en 1872). Et ils ont leurs raisons, en effet, pour louer ce dernier opus sandien: outre une intrigue qui trouve à mêler des genres littéraires différents (essai, discours, roman de formation, roman sentimental, récit d’aventure, roman champêtre, robinsonnade, etc.), on y rencontre un effort intéressant pour donner une autre lecture de la Révolution française: c’est une autre révolution, vue de la campagne, qu’on découvre dans Nanon. C’est pour cette raison d’ailleurs que j’ai ouvert le livre. Ce n’était peut-être pas une bonne idée. Franchement, je ne trouve rien de supérieur dans ce livre. Le métier de George Sand est suffisant, bien sûr, pour qu’on le lise sans déplaisir. Mais, franchement, l’auteur a bien vieilli: le style, qui n’a jamais été son fort, est poussif. Et plus de place pour le romanesque qui, dans les chefs-d’œuvre (Consuelo, L’Homme de neige), tenait lieu de style, et avec quel brio. Sand a toujours fait la leçon. Seulement il y a dans son côté institutrice de la IIIème République quelque chose de déplaisant, en rupture avec les dissertations sans doute bavardes des œuvres de jeunesses ou de la maturité, mais portées par des héros, des héroïnes de grande classe. Au lieu de cela Nanon m’ennuie. La leçon politique n’est pas d’une très grande portée. A la même date, Zola fait mieux, lui qui en la matière pourtant ne pousse jamais la leçon aussi loin qu’il le pourrait puisqu’il persiste à voir la politique en journaliste: par le petit bout de la lorgnette, comme le récit de coups et d’anecdotes plutôt que les grands mouvements historiques et sociaux. Surtout, je pense à Quatrevingt-treize de Victor Hugo, ce chant du signe d’un immense artiste, dont le propos politique est peut-être moins sûr que celui de Georges Sand, puisque Hugo ne voit pas ce que la Révolution française a raté (et que Karl Marx vingt ans avant déjà avait théorisé: Le 18 brumaire de Louis Bonaparte): le peuple français, c’est-à-dire un peuple d’abord rural, le peuple des campagnes. L’idéal sandien, au lendemain du Second Empire, d’une France réconciliée avec elle-même, c’est-à-dire sachant le parti qu’il faut faire à la Province, aux campagnes aurait mérité sûrement la plume alerte d’un Hugo.

Emile ZOLA: La Conquête de Plassans

François Mouret, qui a fait fortune dans le commerce de vin en gros, est venu s’installer à Plassans, où il compte mener la vie de rentier que lui promet le gîte paisible qu’il occupe avec sa famille, situé entre la sous-préfecture, attachée au pouvoir impérial, et la villa des Rastoil, où se réunit le parti royaliste. Heureux de n’être d’aucun parti, François passe son temps dans son jardin où il se plait à cultiver ses fruits et ses légumes. Mais la maison est spacieuse. Et François songe à louer le deuxième étage de la demeure, contre l’avis de sa femme, Marthe, qui craint que la présence d’étrangers ne trouble le bonheur qu’ils ont su y construire. Finalement, l’appartement est loué, à un ecclésiastique, l’abbé Faujas, venu, avec sa mère, de Besançon. Les Mouret ne savent pas encore ce qu’il leur en coûtera d’avoir fait entrer dans leur vie l’homme que Paris a envoyé secrètement pour reconquérir politiquement Plassans…



La Conquête de Plassans aurait pu être le roman du bonheur familial. Mais l’image, par quoi le roman s’ouvre, de la famille goûtant sur la terrasse les derniers jours d’été est tout sauf un manifeste. L’image seulement d’un paradis perdu, ambition dominante de cette branche des Rougon-Macquart que les deux fils aînés n’auront de cesse de retrouver: le futur abbé Mouret et Octave, bientôt homme à femmes, puis créateur de Grands Magasins parisiens. Car dès le départ, il y a quelque chose de fissuré dans cette image trop parfaite d’une famille qui croit trouver dans la réunion d’elle-même tout ce qui convient à son bonheur. Peut-être est-ce que la clôture familiale (c’est la fatalité de toutes les familles!) est ici plus présente qu’ailleurs, en quelque sorte repliée sur elle-même, par le fait que Marthe et François sont cousins germains, que les parents de l’un donc sont l’oncle et la tante de l’autre, qu’ils ont en commun la même grand-mère. Et pas n’importe quelle grand-mère: Adélaïde Fouque, la «matriarche» des Rougon-Macquart! L’image de Désirée, troisième enfant de la famille, une jeune fille attardée qui adolescente. joue encore à la poupée comme une enfant, rappel de la consanguinité des deux époux, n’est-elle pas aussi l’image, faussement innocente, de la grand-mère Fouque, internée, près de Plassans, dans un asile d’aliénés? Voilà que dans l’Éden paraît donc déjà le serpent: la proximité des deux époux, déraisonnable, puisqu’elle est aussi biologique, est moins une promesse de bonheur qu’elle ne rend plus inquiétante la fatalité que, chacun à sa manière, tous les Rougon-Macquart affrontent: la menace de la folie. Le mal est dans le fruit. Et ce n’est pas le tentateur qui est la vraie source du mal, ici incarné dans la figure inquiétante de l’abbé Faujas, comme le roman du XIXème siècle aime en produire, lui-même d’ailleurs le jouet d’une autre fatalité familiale, héritée d’une autre province, de Besançon, où il semble que depuis Balzac (Albert Savarus) et Stendhal (Le Rouge et le Noir) on ne passe plus son temps qu’à faire œuvre d’ambition jalouse et d’auto-destruction.


Sur le plan stylistique, la transition du Ventre de Paris à La Conquête de Plassans est nette. Après ce pur moment descriptif, cette apothéose de jouissance contemplative et critique qu’était le tome précédent, le quatrième volume des Rougon-Macquart offre comme une ascèse délivrée de pratiquement toute description. L’évocation des lieux se fait par l’énoncé suggestif des actions des personnages: le coin de jardin où Mouret cultive ses légumes, la tonnelle qui abrite les aller-et-venues de Faujas récitant son rosaire, l’impasse derrière les maisons qui accueille à l’occasion une partie de raquettes .


On retrouve aussi ce qui faisait l’attrait du premier épisode de la série (La Fortune des Rougon). Revenu dans cette province d’où part toute l’histoire des Rougon-Macquart, on se rappelle quelle fatalité les rapproche. A Paris, ils vivent séparés, au point que Lisa Quenu peut se plaindre d’avoir un cousin richissime, Saccard, qui fait mine de ne pas la connaître, ou qu’on peine à concevoir que le ministre Eugène Rougon et Gervaise soient issus de la même famille. En province, rien de tel. Dans ce creuset qu’est Plassans, on se côtoie et on se hait en voisin. Les grandes ambitions se nouent dans la proximité des mesquineries familiales.

 

André CHASTEL: L’illustre incomprise

Avez-vous déjà essayé de vous rendre au Louvre pour y admirer La Joconde? Vous savez alors ce qu’il faut jouer pour gagner peut-être une minute ou deux de face à face avec la célèbre dame de Léonard, une rencontre du reste parfois décevante, que vous ne vous expliquez pas, vu que vous avez tant aimé par ailleurs tout ce que Léonard a peint. Si c’est votre portrait que je fais, ce livre est pour vous! Il pourrait s’intituler Mona Lisa, ou la généalogie d’un mythe. Car c’est bien d’un mythe qu’il s’agit: La Joconde, qu’en raison de son succès nous ne regardons plus. Entendez: que nous ne savons plus regarder. Ou dont le succès justement, comme nous l’explique André Chastel, est fondé sur un malentendu.

 

Pour retrouver l’œuvre, André Chastel décide de remonter en deçà de ce mythe, au moment où Mona Lisa n’est pas encore l’objet de consommation culturelle, de divagation, d’admiration bébête ou bien de dérision espiègle que nous connaissons, et d’en suivre l’élaboration. La lecture de ce livre est un pur moment de plaisir, puisqu’il donne à la fois à s’amuser avec une icône, un mythe, et qu’en même temps on y reçoit la leçon magistrale d’un des plus grands historiens de l’art. Sûr de sa méthode, André Chastel se plait à faire jouer l’histoire contre le fantasme. Et on prend plaisir avec lui à ce récit qui rend intelligent, ce démontage généalogique de la constitution d’un mythe:

 

Au départ, c’est-à-dire en un temps presque contemporain à l’élaboration du tableau, il y a le prestige, dont jouit d’abord l’œuvre de Léonard auprès des peintres, des graveurs, ceux par qui à l’époque se fait la diffusion des œuvres: c’est la maîtrise technique dont Léonard fait preuve, ainsi que la difficulté d’en produire des copies satisfaisantes qui a d’abord étonné. Pas de gravure antérieure au XIXème siècle; des copies peintes, mais forcées, maladroites. Ainsi La Joconde a acquis la réputation d’un tableau unique, ce qui a pu servir de terreau jusqu’à une véritable idolâtrie.

 

C’est au Romantisme qu’il revient d’orchestrer cette vénération de l’œuvre. Beckford, Griffith, Swinburne contribuent à créer le mythe d’un Léonard peintre de figures énigmatiques. Walter Pater l’articule au mythe de la femme fatale, fait du tableau une fiction poétique, une fable symbolique, onirique. Ce n’est plus de la peinture, c’est de la littérature!

 

Le XXème siècle marque le passage du mythe littéraire au mythe populaire. Avec lui s’ouvre l’ère du kitsch: Mona Lisa devient un objet de consommation, reproduit en série, donnant matière à cartes postales ou à caricatures. Un objet de subversion aussi (Picabia, Duchamp, Léger, …). Pourquoi cette mutation? Comment le tableau de Léonard, jusque là objet d’admiration pour les artistes ou de vénération dans le goût romantique, a-t-il franchi le pas de la culture de masse? La faute en est à un fait divers! Le vol du tableau en 1911 puis sa réapparition, à Florence, deux ans plus tard, ont fait entrer Mona Lisa en première page des journaux. A partir de cette date, son destin se confond avec celui de toutes les vedettes: utilisation publicitaire, protection rapprochée, romans populaires la mettant en scène, tout cela la star l’a connu, à l’instar des stars vivantes, ces figures fabriquées par les media, pour un autre règne qu’artistique ou culturel, et promis à la consommation de masse.

 

Évidemment, les excès de cette «culture» de masse appellent une réaction, qui ne tarde pas à se manifester. C’est l’ère du soupçon! Dès les années 1910, Bernard Berenson et Roberto Longhi, c’est-à-dire deux des plus grands historiens de l’art de l’époque, expriment leurs réserves quant au génie de Léonard. Par la suite, les interrogations vont porter sur la légende de Mona Lisa, ou l’identité du personnage: un travesti? Un autoportrait? L’histoire de l’art universitaire n’est pas moins inventive sur ce point que tous les feuilletons qui ont nourri la culture populaire!

 

Sans doute faut-il faire le deuil du mythe de La Joconde. Mais il y a d’autres façons que celles décrites à l’instant. C’est ce dont s’efforce de nous convaincre André Chastel, dans sa conclusion, qui permet, en-deçà du mythe, de retrouver l’œuvre. Mona Lisa, c’est d’abord ce tableau peint, autour de 1508, à un moment où le sourire devient une particularité vincienne – un sourire d’un type nouveau, qui n’est plus le sourire du Quattrocento florentin, par lequel s’exprimait la transparence de l’âme, mais un sourire d’attente, d’opacité, procédant d’une froideur calculée. Ce tableau est un point d’aboutissement des travaux accomplis par Léonard sur les mouvements expressifs, gli accidenti dell’uomo.

 

On savait bien, avant de lire Chastel, que l’histoire d’une œuvre, en art, est l’histoire des regards portés sur elle. Mais peut-être parce que la peinture, qui est affaire de regards, donne l’illusion au spectateur d’avoir les yeux directement plongés sur elle, on avait oublié que l’interprétation des œuvres dont nous héritons spontanément de notre histoire, de notre culture, peut conduire jusqu’à nous retirer la possibilité d’admirer les œuvres justement qu’elles exhibent devant nous dans le même temps comme des objets dignes d’admiration. Quand je regarde La Joconde, qu’est-ce que je vois? Le tableau de Léonard, dont Chastel m’apprend à retrouver ce qu’il exprime de recherches raffinées, ou une construction fantasmatique dont je n’ai pas les moyens même de reconnaître l’histoire? Et si ce tableau me déçoit, est-ce parce qu’il est décevant, vraiment, ou parce que les contresens dont j’hérite ne me laissent plus la possibilité d’être ému par lui? Pour cela, il faudrait procéder à une réforme radicale du regard. Réforme à quoi l’historien de l’art travaille dans le livre de Chastel, même si on ne doit pas oublier la conclusion amère sur quoi finit le livre: le mythe de la Joconde est l’expression d’un écart qui va croissant entre la consommation «culturelle» et la réflexion critique. «Et nous ne sommes pas près d’en voir la fin.»

 

Un livre à lire absolument.